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C2C, « les phalanges crispées sur le vinyle »

Crédit photo: Ben Lorph
Enfin ! Ce fut ma première réaction à l’annonce de la sortie du premier EP du collectif de DJs français C2C. Après la sortie du très entrainant single F-U-Y-A en décembre, l’arrivée du 23 janvier et de Down The Road, EP de 6 titres, fut une sorte de délivrance. Car l’attente fut longue ! Après quatorze années d’existence, une discographie (presque) vierge et six ans d’absence, on pourrait même dire qu’il était temps. Ce premier échantillon de ce qui sera le premier album – qui devrait sortir à l’automne prochain, après plusieurs mois de tournée – est donc l’occasion de revenir sur l’histoire de C2C, de ses membres, et du style si particulier que le groupe a développé à travers ses différentes victoires aux championnats de DJs Disco Mix Club (DMC), et les groupes respectifs de ses quatre membres : 20Syl, Greem, Pfel, et Atom.
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Coups 2 Cross voit le jour en 1998 quand quatre adolescents fans de Hip-Hop et potes de lycée se mettent à mixer des vinyles sur des platines et apprennent les techniques de scratch. Des débuts que Atom qualifie  de « délire d’ado ». Ces premiers pas se font à la fois en parallèle et sous l’impulsion de Hocus Pocus, le groupe créé par 20Syl en 1995, et que rejoint Greem en 1998. Très influencés par le Hip-Hop américain des années ’90 avec des groupes tels que De La Soul, ou A Tribe Called Quest, ils apprennent en remixant leurs classiques, et passent des journées entières chez les disquaires à chercher des sons nouveaux et variées, jonglant ainsi du Hip-Hop au Jazz, voire du Rock à la Soul. Dès 2001, ils créent le label On And On Records qui produit Hocus Pocus et C2C, et un peu plus tard Beat Torrent. Ils font également leur apparition dans les « battles » de DJs en participant aux championnats DMC France 2001, et remportent le titre mondial par équipe deux ans plus tard en 2003. Titre qu’ils vont conserver jusqu’en 2006, devenant ainsi le collectif le plus titré de la compétition – record battu depuis par le groupe japonais Kireek qui a célébré en 2011 sa cinquième victoire en cinq ans.
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Ce tremplin médiatique propulse les quatre Nantais dans la cour des grands d’un genre musical dont il vont être en grande partie les pionniers en France : le turntablism. Ils vont par leur succès auprès d’un public très large – la vidéo de leur prestation aux DMC 2005 a été vue plus de 4 millions de fois sur Youtube – démocratiser un genre musical qu’ils considèrent eux-mêmes comme étant « à la base, un truc de geeks ». À la suite de leurs succès, d’autres groupes français s’inscrivant dans la même veine musicale vont connaître le succès, ce sont les Chinese Man, Wax Tailor ou encore Birdy Nam Nam – ces derniers qui, ayant pourtant remporté les DMC en 2002 un an avant C2C, ne connaissent un large succès qu’en 2005 avec un album éponyme et le single Abbesses .
L’expression turntablism vient de l’anglais turntable qui signifie platine. Sous cette appellation se cache un principe très simple : des DJs utilisant leurs platines vinyles comme instruments de musique à part entière. Le but est donc de manipuler les sons en utilisant principalement la technique du scratch. Celle-ci revient à frotter d’une main la surface du vinyle, tout en contrôlant le son de l’autre à l’aide d’une table de mixage, pour rompre le rythme de la musique, sa linéarité, et en faire ainsi une véritable matière première permettant la production de musique. Et cela au même titre qu’un autre instrument de musique. Le DJ se transforme alors en guitariste, pianiste ou percussionniste, tout en restant derrière ses platines. Cette création musicale se fait en plusieurs étapes : « Cette présence du turntablism elle est dès la manière dont on va jouer les instruments. (…) On va diriger le musicien, et penser à la manière de jouer par rapport à ce que l’on va en faire avec les platines derrière. Donc c’est une façon de travailler qui est particulière car parfois on va privilégier des notes longues, assez détachées; car on sait que sur la platine derrière cela va être beaucoup plus facile d’être créatif avec cette matière là. On pense plus en terme de matière qu’en terme de finalité. Donc dès la création le turntablism est présent dans nos têtes. Et dans la texture des sons aussi. (…) Ce sont pleins de petit détails qui font que l’on pense et que l’on choisit les instruments en fonction de ce qu’on va en faire sur les platines. La deuxième étape c’est de ressortir les sons et de les manipuler. Et là parfois on doit déstructurer complètement ce que l’on avait composé à la base. » explique 20Syl dans une interview réalisée par la Fnac quelques heures avant leur concert au Bataclan le 8 février dernier. Cette méthode de jeu on la retrouve dans les paroles du morceaux Feel Good composé par C2C pour l’album 73 Touches (2005) d’Hocus Pocus : « Scratch posé (…) scratchant les battements, traquant les accents jusqu’au moindre craquement, creusant le sillon jusqu’à la feutrine, et si ça saute ça finit en back-speed. Atom, Greem, Pfel, 20Syl, les phalanges crispées sur le vinyle».
Quatre DJ talentueux, parvenus – on pouvait le croire – au sommet de leur art en 2006 avec une quatrième consécration de rang aux DMC. Et puis… rien. Seulement quelques rares apparitions sur scène, notamment lors de concerts d’Hocus Pocus, mais pas d’album. Et paradoxalement, on ne saurait aujourd’hui leur reprocher d’avoir pris leur temps. Avec Hocus Pocus, 20Syl (chanteur) et Greem (DJ) ont réussi dès 2005 avec 73 Touches et plus concrètement avec Place 54 (2007) et 16 Pièces (2010), à s’imposer dans le monde du Hip-Hop français comme l’une des références majeures. De leur coté, Atom et Pfel ont également connu le succès avec Beat Torrent, s’orientant notamment vers des sonorités plus électroniques et puissantes. Mais la patte C2C n’a jamais vraiment disparu, le collectif signant un morceau sur chaque album d’Hocus Pocus. Dans l’ordre : Coups 2 Cross, Keep it movin’, Feel Good, Move on, ainsi que les Pièce N°6 et Pièce N°10 de l’album 16 Pièces, respectivement conclusions des morceaux Papa ?, et Marc.

Ce nouvel EP pourrait donc être interprété comme un retour de C2C, mais je préfère le voir comme une continuité. Une évolution cohérente sinon logique. En effet il aurait été impossible d’en rester là. 20Syl explique : « C2C n’était pas un projet qu’on avait envie de bosser entre deux concerts d’Hocus Pocus ou de Beat Torrent donc forcément il fallait qu’on fasse une grosse pause et qu’on puisse prendre le temps de le développer comme on l’avait en tête. […] On était tous restés un peu sur notre faim après les championnats (…). Je pense qu’on voit ça dans le sens de faire enfin cet album dont on a envie depuis quatre ou cinq ans, peut-être même plus… ».

Après la sortie du premier single F-U-Y-A, le EP – équivalent anglais du terme Maxi en français – Down The Road est donc disponible depuis le 23 janvier. Il comporte 6 titres : Down The Road, Arcades, Someday, The Beat, F-U-Y-A, ainsi qu’un remix du titre Down The Road par le DJ Irfane du groupe Électro/Hip-Hop Outlines. Je découvre d’abord Down the Road, aux délicieuses sonorités blues mélangeant guitare, cordes ou encore harmonica. La rythmique des différents instruments et des voix est déstructurée, malmenée par le jeu des DJ sur leur platines, créant un nouveau rythme, fragmenté par les scratchs qui donnent à ses notes de blues des allures de funk. Un régal.

Chaque morceau offre une nouvelle perspective et fait preuve d’une grande richesse en sonorités, rythmiques, et influences. The Beat laisse transparaître les profondes racines Hip-Hop nord américaines du groupe. Someday est plus calme et évolue lentement au gré des très fréquents scratchs, des cœurs, et des percussions qui rappellent les premières prestations du groupe. Sur Arcades, les scratchs sont plus espacés et inattendus, venant subtilement mettre en valeur et renforcer l’entremêlement envoûtant des mélodies. Ce que les quatre DJs nous ont offert avec Down The Road est une introduction en douceur à ce nouveau grand projet C2C. Après tant d’attente il ne faut pas précipiter les choses. Le but est donc de laisser aux fans ou aux nouveaux auditeurs le temps de s’imprégner de ces nouveaux titres complexes. Ceux-ci seront présentés jusqu’à l’automne dans une prestation dont les premières images montrent des graphismes live très travaillés. C’est alors à ce moment que l’album complet, comprenant une vingtaine de titres dont certains avec des invités encore tenus secrets, devrait être lancé. Les C2C nous feront donc patienter jusqu’au bout ; même s’il est vrai qu’après six ans force est de constater que l’attente en valait la peine.
Marc-Antoine Sabaté

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