PROFONDEURCHAMPS

La seconde d’abîme

Pour inaugurer la rubrique Création Originale, nous avons le plaisir de vous faire part du texte de Raphaël Campiglia, qui nous est parvenu avant même le lancement du magazine. Merci à lui ! Un texte noir pour un début. Mais qui nous a semblé illustrer l’importance que peut avoir l’art et donc la création dans notre vie à tous. Un texte d’introduction en même temps que le récit d’un accomplissement. 

[caption id="attachment_463" align="aligncenter" width="592" caption=""Autoportrait au ciel bleu", Edvard Munch"][/caption]

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Je n’avais pas tellement de quoi me plaindre. Mais quand j’y repense, je me vois tellement désarçonné et sans rien que j’ai pitié de moi.

Parfois, je repense à l’intense tristesse dans laquelle j’étais plongé à ces moments-là, et c’était la pire des tristesses. C’était celle qui s’accompagne de la certitude que tout peut aller mieux et de la volonté, qui parfois dégénère en euphorie, d’en sortir, d’en sortir vite et sans dommage. C’est celle qui s’accompagne de la négation que tout va mal, celle qui refuse de se morfondre. C’est la tristesse de ceux qui s’aliènent le droit d’être malheureux, qui nient l’absence de relief dans leur vie et s’y inventent des montagnes … La possibilité des montagnes, au moins.
L’extrême sensibilité est la pire des menaces lorsqu’il n’existe pas de recul. Le pire des dangers est de sentir mais ne rien pouvoir exprimer.
Je ne croyais en rien, pas comme un nihiliste, mais comme il est normal de ne croire en rien aujourd’hui. Il y avait les autres : ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas. Il y avait ce que je faisais, et ce que je ne faisais pas. Ce que je disais, et ce que je ne disais pas. Et je ne savais pas trop pourquoi il en était ainsi.
 Et puis il y avait parfois une lumière, le sentiment que quelque chose n’allait pas, que certes il n’y avait de sens à rien, mais que cette absence de sens était un élément crucial, là où tout se jouait ; et la vision de grandes choses aussi … toujours vague.

C’est là que naissait le vide, la sensation du vide.
Je ne sais pas si c’est une sensation qui m’est propre ou si nous la connaissons tous.
C’est très court, ça ne dure pas plus d’une seconde le vide ; mais c’est une seconde où vous oubliez votre prénom, qui vous êtes, que vous êtes, où tout ce qui fait partie de vous, les espérances, les chagrins, la faim qui pourrait se faire sentir, jusqu’aux plus petites préoccupations, le moindre détail disparaît dans un abîme.
L’espace d’une seconde, la conscience de mon corps et de mon esprit, de l’amour que je ressens et du verre d’eau que je suis en train de boire, tout disparaît sans laisser de traces.
C’est une seconde qui, lorsqu’elle est passée, semble n’avoir jamais existé et ne laisse qu’un arrière-goût derrière elle, fade mais écÅ“urant.
Ma tristesse, c’était la répétition de plus en plus fréquente de cette seconde.
[caption id="attachment_464" align="alignleft" width="159" caption="CZ"][/caption]

Voilà le vague à l’âme de celui qui ne lit pas.

C’est par hasard que tout cela a changé. Il aura suffit de quelques lignes, de quelques livres, de quelques larmes. De nuits passées à chercher un sens à tout, à tout demander, tout réclamer dans les livres. Et parfois une sorte d’orgasme. La seconde où ce qui est dit prend une forme puissante et ce qui est suggéré devient une définition incroyablement parfaite, et à la fois évoque quelque chose d’absolument indéfinissable. Ce sont des secondes d’harmonie, d’oubli également, mais où ce qui paraissait incongru en vient à converger, où tout s’imbrique par miracle. Cela ne dure pas, évidemment. Mais c’est entrevoir la possibilité vertigineuse qu’il y ait quelque chose à découvrir.
La lecture, la découverte de l’art, c’est l’entrée dans un nouveau monde. Un nouveau monde pour moi. Il n’y existe pas moins de souffrance, pas moins de douleur, mais l’on y atteint une forme de conscience de soi, de ce qui existe. C’est vivre en sachant.
La contemplation du vide existe toujours, mais il n’y a plus cette perte du contrôle de soi. C’est le monde de l’évocation, la création d’un dynamisme. C’est l’unique transcendance.
J’ai chassé cette seconde maudite. J’étouffe toujours, mais j’ai conscience de ma suffocation.
RC