PROFONDEURCHAMPS

La fuite (1/2)

Une nouvelle froide, ancrée dans le paysage parisien, perçu comme oppressant et libérateur à la fois nous est parvenue. Merci à Eliott Khayat !

Si l’atmosphère est fantastique, la présence des morts vivants, d’ailleurs brièvement décrits, nous a semblé être davantage qu’autre chose, un prétexte à la description d’une agitation intérieure hors-norme. Car il s’agit ici surtout du récit d’une fuite en avant, celle d’un personnage conscient à la fois de son indécision et de sa propre vanité.

Et face à ces angoisses qui le tourmentent, les zombies qui traînent avec leur carcasse tout un imaginaire odieux de sang, de sueur et d’épouvante, ne pourraient-ils pas constituer, pourtant,  une dérobade acceptable ?

Paris, exposition universelle, la nuit (Pont Alexandre III)

Il est 23 heures et 56 minutes, cela fait maintenant quelques heures qu’il est assis sur une chaise à roulettes en face d’un bureau dont il ne saurait décrire la forme et sur lequel se prélassent à la lumière d’une lampe surchauffée deux, trois, quatre stylos délavés qu’il n’a plus vraiment le courage d’utiliser, manque d’idées. Au lieu de cela, il tapote sur un clavier fatigué et, à la force des doigts, l’auriculaire et parfois le majeur, assemble des lettres pour former des mots sans saveur. Il s’ennuie, admire à la fenêtre les lumières de la ville qui s’éteignent et se dit qu’il aimerait bien, ce soir, courir sur le boulevard Saint Germain, dévalant la chaussée, zigzagant entre les lampadaires, dépassant le vent. Peut-être une autre fois. Il jette un œil hagard sur le mur, juste derrière le moniteur, lève la tête, balance un regard inquisiteur vers le plafond, puis contemple intensément l’étendue blanche et plâtrée à sa gauche qui le sépare du reste de l’appartement, tend la main vers la poignée, se ravise, il n’y a rien à faire de l’autre côté. Vraiment, il s’ennuie. C’est l’hiver, les arbres sur l’autre rive de la Seine sont bleus, et Paris semble vide et morne. Au centre, orgueilleuse et rassurante, la Tour Eiffel, comme un phare, guide de sa lumière les promeneurs nocturnes et solitaires. A travers la vitre, on ne peut pas entendre les sons, mais on imagine les klaxons des voitures, la musique, le bruissement du vent dans les arbres électriques, ding ding ding, les feuilles s’abandonnant sur le sol dans un bruit de verre brisé. Il tend l’oreille, peut-être espère-t-il que dans le lointain parisien l’on entendra quelqu’un, une voix peut-être, crier son nom, ou le murmurer du bout des lèvres. On ne sait jamais. Mais non, alors il détourne les yeux pour ne plus avoir à contempler le vide et le silence. Il imagine des scénarios, des histoires, des échappatoires. Et tandis qu’il réfléchit il voudrait ne plus penser.

Munch, "Le Cri" (1893)

Alors il ferme les yeux. Il voudrait dormir, il donnerait n’importe quoi pour que le jour vienne remplacer la nuit. Il voudrait rêver, mais c’est impossible. L’angoisse, la crainte que demain ne vienne pas mêlée à la peur irrationnelle de la solitude s’immisce dans son corps et toutes ses idées, tous ses sentiments progressivement, les uns après les autres, sont fauchés par cette mort invisible.

Soudain, de derrière les volets, comme un écho, résonne un son à la fois rassurant et terrifiant. C’est ce cri sourd, lointain et pénible, peut-être le crissement d’un pneu sur le bitume ou la plainte lyrique d’un passager des nuits d’ivresse, qui pousse son esprit embrumé à émettre une idée. Pour lui, ce cri est un appel. Et aussitôt, la nuit parisienne dont il s’était caché la vue quelques instants plus tôt lui réapparait dans ses mystères. La ville plongée ainsi dans le noir pourrait bien être le théâtre où se jouent les plus belles pièces, où sont clamés les plus beaux vers, et où les acteurs sont les plus authentiques. Comme un refuge à son ennui, une bouée pour ses pensées fuyantes. Porté par ce nouvel élan, il se lève, ouvre la porte et sort.

Dehors, enfin. Il ne sait pas du tout où aller, il n’a pas de destination, pas d’objectif, il erre seulement, guidé par les néons des lampadaires. Ses jambes le prient de courir, mais le froid l’en décourage alors il marche, seul, au milieu de la chaussée. Il ressent l’étrange bonheur de ne pas avoir à décider ni où il va, ni ce qu’il fait, car il fuit les décisions comme autant de regrets anticipés. Son cœur le mène jusqu’à un rond-point, et, sans s’étonner de n’avoir croisé personne jusque-là, il ne sait pas pourquoi, il crie, il gueule tel un animal en captivité réclamant sa liberté. Un râle étouffé, un dernier souffle, lui vient en seul réponse. Rappelé à la réalité d’un monde qui vit et qui meurt, il poursuit sa marche, comme une expérience, comme si c’était la dernière. Il ne sait pas ce qui l’attire exactement, il avance seulement, tournant parfois à gauche, parfois à droite, et ses pensées se perdent en même temps qu’il s’enfonce dans ces rues dont il ne connait pas les noms. Il court quelques mètres, impasse ; alors il fait demi-tour et se met à suivre un long boulevard. Il n’entend que le sifflement de quelques dépliants planant au-dessus du bitume froid et le son de ses pas qui parfois viennent les piétiner. Les enseignes des magasins sont restées allumées et le grésillement des néons accompagne seul sa promenade silencieuse. Cette solitude-ci enfin lui plait, car le grand air de la ville balaie son ennui et ses pensées comme autant de feuilles mortes. Il déambule, lève les yeux vers le ciel, et, tendant les bras dans le vide, tourbillonne, virevolte, bercé par le chant sourd du vent dans les buissons. Depuis les quelques minutes, les quelques heures qu’il erre heureux dans les allées urbaines, il n’a pas vu signe d’une âme qui vive, à peine un caddie laissé là renversé au détour d’une ruelle et l’ombre des voitures bien rangées contre les trottoirs. Les rues ainsi désertes lui donnent la sensation réconfortante d’être dans un monde qui n’appartient qu’à lui. Il se lance sur l’avenue…, puis prend à gauche. Il voudrait que le jour ne vienne plus, que les réveils ne sonnent pas dans les chambres, que les métros restent en repos, qu’on ne l’ennuie plus.

Munch, "Nuit à Saint Cloud" (1890)

Quelque chose quelque part est jeté à l’eau, l’impact résonne dans la nuit. Puis un cri, un autre cri vient se heurter au silence. Subjugué par sa tonalité menaçante, vivante, guidé par ses sens, il se dirige vers  l’origine du bruit, il se dirige vers la Seine.

(A suivre…)


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