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Gilles Leroy : « Ecrire envahit tout : le jour, la nuit, l’espace même » ©

Cycle d’interviews “Qu’est-ce qu’écrire” ?

Nous continuons notre cycle d’interview pour la rubrique création originale sur le thème « Qu’est-ce qu’écrire ?» avec Gilles Leroy, prix Goncourt 2007 pour Alabama Song. Plus de vingt ans à publier des livres, encore plus à écrire, évidemment. Gilles Leroy a bien voulu évoquer avec nous la place de l’écriture dans sa vie, l’absence de lassitude mais les souffrances qu’elle engendre._

Lire interview précédente du cycle

Crédit: John Foley

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Commençons par le début. Vous avez d’abord été journaliste. Ce métier était-il entre autres choses une manière de se rapprocher de l’écriture ? Avez-vous toujours écrit ou vous souvenez d’une première fois, d’une première envie d’écrire ?

J’ai eu une carte de presse pendant sept ans, mais j’ai du mal à dire « J’ai été journaliste » : ça s’est produit un peu par hasard. J’avais besoin d’un job, j’ai répondu à une annonce dans le Monde. Une revue d’art cherchait un chroniqueur. A ma grande surprise, j’ai été engagé alors que je n’avais fait aucune école de journalisme ni même écrit le moindre article. Pour comble, on m’a chargé d’une rubrique design & architecture, domaines auxquels je ne connaissais rien. J’ai eu trois semaines pour apprendre… Puis j’ai collaboré à divers supports, sans jamais ressentir le frisson de la vocation. Il fallait payer le loyer.
L’écriture journalistique a ses codes, trop de codes, à vrai dire, pour se rapprocher d’une expérience littéraire. J’ai écrit dès que j’ai su écrire. J’ai retrouvé voilà peu une lettre que j’adressais à 7 ans à mon grand-père. Il vivait loin, n’avait pas téléphoné depuis des semaines. C’est une lettre d’engueulade et un grand numéro de sarcasme. Comme si, à 7 ans, je possédais déjà sans le savoir tout l’attirail de la rhétorique : l’ironie, l’antiphrase, l’anaphore, la prosopopée (mon papier à lettres pour enfants était à l’effigie d’une chouette, et c’est elle que je fais parler dans la lettre). C’est assez drôle, ce gamin qui écrit à son grand-père une scène de dépit amoureux avec les armes d’un Molière.
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Souvent, un auteur est avant tout un lecteur. Pouvez-vous nous parler de quelques ouvrages qui vous ont marqués ? Pensez-vous que la lecture d’un livre peut changer une vie ?
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Je crois que tous les livres lus ont compté, même ceux des auteurs mineurs que j’empruntais à la bibliothèque du collège. Comment savoir ce qui nous a réellement influencé ? Ce qui a marqué notre parcours de lecteur n’est pas forcément ce qui marque notre écriture. Ça ne se retrouve pas forcément dans nos livres. Je crois que lorsqu’on est dans cet appétit, cette dévoration de matière écrite, tout fait ventre, tout nourrit.
Mais je me souviens de quelques grands chocs qui jalonnent ma jeunesse : c’est, à 11 ans, la lecture du Rouge et le Noir ; c’est, à 13 ans, l’œuvre de Racine ; à 17 ans, la lecture de Proust ; à 20 ans, la découverte de Faulkner et presque en même temps celle de Claude Simon. Il y a eu aussi cette expérience extrême, L’innommable, de Beckett. Je suis de ceux, assez rares, qui préfèrent les romans de Beckett à son théâtre. Ce roman-là semble sonner le glas du genre. J’ai cru quelques mois que c’était fichu, il n’y aurait plus de roman à écrire. Mais c’était sans compter avec le besoin d’histoire, le désir de fiction qui est le propre de l’homme et qui ne s’éteint pas comme ça, pour une théorie ou une tentative littéraire.
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Avez-vous un auteur modèle ?
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J’en ai plusieurs, selon la disposition d’humeur où je me trouve devant le monde. J’admire les Michaux, les Faulkner, les Beckett, qui se tiennent farouchement à l’écart, sinon en retrait. Et j’ai le plus grand respect pour les Genet, les Camus, les Duras, qui sont « embarqués » dans leur époque. Ce n’est qu’une de mes nombreuses contradictions.
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A quels types d’obstacles se heurte-t-on lorsque l’on veut devenir écrivain ? Faut-il également lutter contre soi-même ?
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Les seuls obstacles que j’ai rencontrés étaient d’ordre matériel. Je crois que ce n’est vraiment pas pareil selon que l’on est d’une famille aisée ou dans la dèche. Si l’on doit gagner sa vie, oui, c’est différent. Lorsqu’on travaille sous la seule contrainte alimentaire, sans vocation professionnelle ni désir de carrière, les jobs qu’on trouve sont souvent des expédients, incertains et mal payés. Dans la presse, j’ai commencé comme pigiste : cela veut dire passer ses journées à courir après des sujets, à trouver le journal qui prendra votre article, à écrire l’article … puis à relancer pendant des semaines les comptabilités pour être payé (très mal) ! Arracher à cet agenda quelques heures pour écrire est un tour de force. Mes deux premiers livres ont été écrits la nuit, à grand renfort de thé et de cigarettes. Dès que j’ai pu, dès que mes livres ont commencé à se vendre un peu, je me suis échappé de cette condition.
Lutter contre soi-même ? Hum… ça doit être un luxe d’écrivain rentier. Plus sérieusement, je sais que certaines personnes se plaignent de devoir se faire violence pour écrire. Ce sont souvent des gens qui n’arrivent au terme d’aucun manuscrit, qui commencent un nouveau roman chaque mois, qui n’ont aucune idée du travail que c’est, d’écrire. Aucune idée de cet engagement total, corps et âme. Du danger de la folie, aussi, dont a si bien écrit Duras. Ils veulent être écrivains, ils bandent pour le statut d’écrivain, mais nulle nécessité d’écrire n’est en eux.
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Beaucoup de vos romans comportent une dimension autobiographique importante. Est-ce naturel d’écrire, avant toute chose, sur soi-même ? Est-ce contre-nature d’écrire sur ce qui n’est pas soi ?
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Je suis un écrivain du réel. Que j’écrive un « roman-roman » ou un roman d’inspiration autobiographique, il me faut un cadre historique réel, avéré.
Ce cadre, il arrive que je le trouve dans mon histoire personnelle ou dans des destinées que j’ai accompagnées, celles de mes parents, par exemple, ou celles d’amis ; comme il arrive que je le trouve dans des décors lointains et des destinées étrangères à la mienne, la vie légendaire des Fitzgerald, l’ouragan Katrina dans Zola Jackson ou le fait-divers criminel dans Soleil noir.
Pour moi, il n’y a pas grande différence entre ces veines romanesques. Je construis le personnage de Zelda dansAlabama Song de la même façon que je construis celui de ma mère dans Grandir. Quand j’ai fini la rédaction de ce roman, il y avait bien longtemps que le personnage d’Anouk avait cessé de coïncider avec son modèle historique, ma mère dans la vie.
Du fond de ma campagne me parviennent parfois les rumeurs de débats littéraires, de joutes et d’oukases entre tenants et détracteurs de l’autofiction, entre les sectateurs de la littérature du Je et ceux de la fiction « pure ». J’ai du mal à comprendre ces positions ultra et ces querelles pour moi sans objet. Je place La Fêlure, confession intime de Scott Fitzgerald, aussi haut dans son oeuvre que le roman Gatsby. Quant à la magnifique Vie de Henry Brulard ,l’autobiographie de Stendhal, c’est un chef-d’oeuvre à l’égal de la Chartreuse ou de Lucien Leuwen.
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Diriez-vous que votre œuvre est marquée par un certain nombre de thèmes récurrents ? Si oui, quels sont-ils ?
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Oh ! Je ne serai pas mon propre exégète. Un auteur n’est pas le mieux placé pour commenter son œuvre. Il faut se méfier des auteurs qui savent trop bien ce qu’ils font, qui maîtrisent de la première à la dernière page. J’accepte de ne pas tout contrôler, d’être dupe parfois de ce que j’écris. Je me sens incapable d’analyser mes textes : je préfère écouter ce qu’on me dit, ce qu’on écrit sur moi. Un jour, un ami philosophe m’a dit que mes livres posaient au fond la même question : Comment s’en sortir. Je crois que ce n’est pas faux. Et beaucoup d’autres ont noté, bien sûr, l’omniprésence de la figure maternelle, de la relation entre mère et fils. C’est souvent concerté, conscient comme dansZola Jackson ou ma pièce Ange Soleil. D’autres fois, ça l’est moins, comme dans Dormir avec ceux qu’on aime où, sans que je l’aie cherché, plusieurs couples mère et fils se forment, réels ou symboliques. Je l’ai réalisé après coup, en relisant le texte sur épreuves.
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Écrire est-il un acte purement solitaire, plus encore, est-ce une forme de solitude ?
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Oui. Acte solitaire par la force des choses, il finit avec les années par aimer sa solitude, à en être jaloux.
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Pensez-vous que vous écririez de la même manière si ce n’était que pour vous, sans espoir d’être publié ?
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Je n’écrirais pas du tout si je n’étais pas publié. Il y a tellement de choses plus agréables à faire.
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Dans une interview vous avez dit qu’écrire sur votre vie, c’était comme revivre une seconde fois les souffrances. Écrire ce n’est donc pas libérateur ?
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Pour moi, non. On revit d’ailleurs autant de joies que de souffrances. Ressusciter une joie intense, un moment heureux, peut vous bouleverser plus encore que l’évocation d’un malheur. Vous laisser pantelant de chagrin devant votre écran. C’est pas grave. On l’a bien cherché. On a cherché cet état dans lequel nous mettent nos propres mots. De toute façon, je ne cherchais aucune libération par l’écriture, ni « thérapie » ni catharsis. Tout ça, c’est du folklore. On entoure l’expérience d’écrire d’un psychologisme excessif et fumeux parce que personne ne peut répondre au mystère : comment, par quelle sorcellerie, par quelle transsubstantiation, réussit-on à donner chair à des êtres de papier ?
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Se relire, est-ce nuire au texte ?
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Il faut se relire, mais pas infiniment. Je crois que les écrivains sont assez différents sur la question. Mes amis auteurs me parlent souvent de premier jet, puis de deuxième, voire de troisième… J’ai une économie toute autre. Chaque phrase, chaque page est longuement travaillée. Il est hors de question que j’éteigne l’ordinateur avant d’être satisfait des lignes écrites dans la journée. Par satisfait, j’entends que je ne pense pas pouvoir faire mieux à cet instant donné. Je serais incapable de finir une journée sur un brouillon. Ainsi, le lendemain est vraiment un nouveau jour et j’avance, lentement. Cela fait que je reviens très peu sur le manuscrit terminé.
Tout texte est perfectible, évidemment. Le relire, le corriger compulsivement serait une façon de le retenir, de ne pas le livrer aux autres. Pour publier, il faut accepter l’imperfection. Accepter que le livre dont on est venu à bout n’est pas exactement le livre qu’on ambitionnait au départ.
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Les mots, ce qu’on appelle le style, sont-ils à la source de l’histoire ou est-ce une conséquence, un reflet de ce que l’on veut dire ?
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J’ai ma langue, mon vocabulaire, tout un idiome qui s’est dessiné au fil des livres. Je n’en change pas pour faire parler une femme noire de la Nouvelle-Orléans ou une ouvrière française. Je redoute le pittoresque et la « couleur locale » qui ratent immanquablement leur but. Si quelque chose dans mon « style » s’adapte au sujet, c’est la musique, je crois, c’est le rythme. Dans l’idéal, la sonorité d’un mot, la musicalité d’une phrase devraient compter autant que le sens. Entre deux romans comme Grandir et Alabama Song, il y a une grande disparité de rythme. Pour mettre en scène la vie éclair et chaotique des Fitzgerald, la forme brève, le rythme haletant se sont imposés.
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Comment évolue-t-on au fil des années d’écriture. Pensez-vous écrire mieux ? Êtes-vous plus proche de la réalité qu’au début ?
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Ah, je n’en sais rien. Comme je vous le disais précédemment, je ne me regarde pas écrire.
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D’ailleurs la réalité, est-ce là l’objectif ?
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Oui, la réalité, à condition de s’entendre sur le mot. Pour moi, la réalité en tant que conscience procède de la conjugaison de deux réels : le réel des choses arrivées et celui des choses ressenties. Certains ont vu en moi un auteur réaliste. Pourquoi pas ? Mais ce serait alors un réalisme dissident, ouvert au merveilleux, au « fantastique social » comme l’avait écrit François Nourissier à propos de Grandir.
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Avez-vous parfois peur de vous tromper dans ce que vous écrivez ?
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Je doute toujours, je doute sans fin de ce que j’écris. Je doute avant, pendant, après. Rien ne peut effacer ce doute – même pas la publication, même pas l’éventuel succès.
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Le thème de l’homosexualité est récurrent dans vos écrits. Vous avez également publié une « Lettre ouverte aux jeunes homosexuels qui jouent avec la mort ». Écrire est-ce aussi faire passer un message ? A ce sujet ?
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On en revient à l’écriture du réel. L’homosexualité est un élément de mon existence et de mon identité. Elle nourrit mes livres comme d’autres données : ma famille, mon origine sociale, les milieux que j’ai traversés, les lieux et les êtres qui m’ont marqué.
Pour autant, je sépare très nettement ce que je peux en écrire dans mes romans, c’est-à-dire au sein d’un projet littéraire, et ce que j’en dis dans les médias, en tant que citoyen, cette « Lettre ouverte » ou la lettre-pétition que j’ai adressée au pape afin qu’il retire ses dangereux propos sur le préservatif et qui a réuni des milliers de signataires du monde entier.
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Alabama Song oscille entre New York et l’Alabama, vous avez situé Champsecret à la campagne où vous vivez depuis 16 ans et L‘amant russe est rencontré à Leningrad. A quel point l’écriture est-elle liée au lieu ?
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Le lieu est à l’origine. Il est le cadre premier, le diapason du texte. Ce en quoi il est primordial. Le cinéma Lux, où se déroule entièrement Madame X., est un quasi personnage, qui vieillit avec les protagonistes du roman. Dans les années 90, j’ouvrais avec mes nouvelles Les Derniers seront les premiers un cycle autobiographique, sorte de roman familial éclaté sur un siècle mais centré sur un lieu unique, un canton imaginaire des faubourgs de Paris dont j’ai pris le temps de dessiner la carte sur papier, à l’encre et en couleur. Le dessin est longtemps resté accroché à un mur de mon bureau, à portée de vue. Il contenait tout ce dont j’avais besoin : un fleuve séparant deux villes, un parc, un lycée, une église, une prison, une usine, un stade, etc. Il fut la matrice de plusieurs romans.
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Vous semblez voyager beaucoup. Quelle importance a le voyage dans l’écriture ? Écrit-on différemment quand on est « ailleurs » ?
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J’écris rarement en voyage, mais je noircis de notes des carnets que j’achète sur place. Voyager me plonge dans une mélancolie douce et néanmoins tenace. C’est seulement en voyage que me vient la conscience du temps qui passe. Chez moi, seul à mon bureau, je n’ai aucune conscience du temps, il est suspendu, ravi entre parenthèses.

Être écrivain, est-ce forcément une activité à plein temps ?
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Écrire envahit tout, le jour, la nuit, l’espace même. Oui, curieusement, alors qu’on n’a besoin que d’un ou deux mètres carrés pour écrire, ça peut envahir toute une maison, peser sur toute la maisonnée. Vous pouvez toujours vous boucler discrètement dans votre chambre ou au grenier : si vous écrivez, tous les occupants du lieu le sentent, le savent et, si l’on écoute leurs témoignages amicaux, ce n’est pas très marrant. Partager la vie d’un écrivain, c’est héroïque. Il faut accepter de devenir invisible pendant des semaines, des mois entiers.
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Ressentez-vous parfois une certaine lassitude d’écrire ? Arrêter d’écrire, est-ce possible ?
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Une lassitude d’écrire, non, jamais. Mais une lassitude de l’après-écriture, oui. Une lassitude de ce qui accompagne la publication, l’exercice épuisant de la promotion, certainement.
Quant à arrêter, je crois que j’en mourrais d’ennui. De toute façon il est trop tard pour arrêter.
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Évoquons désormais vos projets, sur quoi avez-vous envie d’écrire désormais ?
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Je ne parle jamais des projets. Même mon éditrice ignore ce que je suis en train d’écrire.
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Écrire, est-ce aussi pour laisser une trace ?
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Une trace, oui, jusqu’à ce qu’elle s’efface.
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Entretien réalisé par Valentin Hénault
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[La propriété intellectuelle de cette interview est détenue par Gilles Leroy. All rights reserved]

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