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Stephan Vanfleteren: Un Belge au Chais des Moulins

Du Jeudi 17 Mai au 3 Juin se tenait à Sète le festival Images Singulières, dédié à la photographie documentaire. Installées dans 10 lieux emblématiques de la ville, les expositions avaient pour thèmes entre autres l’Algérie, le Nicaragua, la Belle Époque et… la Belgique. Et c’est bien l’exposition de l’artiste belge Stephan Vanfleteren qui a constitué une des plus belles découvertes de ce festival.

C’est au Chais des Moulins, un vieil entrepôt abandonné, qu’était exposé le résultat de 15 années de recherche, d’errements et de (re)découverte du pays plat. Armé de son Rolleiflex, Vanfleteren a parcouru toute la Belgique avec comme objectif de lever le voile sur une autre facette de son pays, bien différente de la Flandre flamboyante et productrice. C’est en effet une Belgique brute et désolée que nous montre ses plus beaux tirages, faisant tous partie de sa monographie Belgicum, paru en 2007.

Dès le début de l’exposition, quelques prises de vue sur des paysages nous introduisent à l’univers dans lequel Vanfleteren veut nous plonger. Des bordels et des cafés vides, des maisons en ruine, un enfant seul avec son vélo dans une rue déserte. Tous ces clichés posent le cadre d’un quotidien où règne la pauvreté et le délabrement. A l’instar de cette voiture abandonnée en plein milieu d’une forêt, pareille à un fantôme, bientôt envahie par la brume, entourée d’arbre menaçants. Le silence et la solitude sont omniprésents, et c’est ce que nous confirmeront tout au long de l’exposition les portraits de ces Belges terriblement seuls.

Se dressent ensuite devant nous de grands portraits de marins. Leurs visages sont marqués par le passage du temps, le travail et, il faut bien le dire, l’abus de cigarettes et d’alcool. De profil ou de face, ces marins ont le visage façonné, creusé par leur métier. Bien loin de la vision folklorique des hollandais de Brel, ces marins là ne rient pas mais regardent d’un air fatigué l’objectif, avec leurs yeux las enfouis sous un tas de rides.

La suite est tout aussi saisissante. Des dizaines de portraits de belges ruinés, malmenés par la vie mais par-dessus tout seuls, cela fait parfois mal au coeur. Mais si ces photos sont désespérantes de solitude, il en émane aussi une sorte de tendresse. Et surtout, une impressionnante dignité du sujet face à celui qui le regarde. Daniel Van Reybouck, auteur belge qui préface l’ouvrage Belgicum, décrit ainsi la photographie de Vanfleteren comme une ré-évocation: « Vaine, mais réconfortante. Désespérée mais chaleureuse ». Comment ne pas lui donner raison, quand on se promène parmi les portraits représentant les oeuvres les plus intéressantes de l’exposition ?

Regardons cette jeune femme. Ayant apparemment perdu toutes ses dents, elle n’en est pas moins particulièrement fascinante. La dureté de son visage due à l’absence de mâchoire contraste avec sa posture de petite fille. Les chaussettes retroussées, ses petites baskets, son regard moqueur et surtout ce grand pull qui découvre des jambes courtes font de cette femme un sujet photographique bien singulier. Même chose chez ce vieillard photographié chez lui, tenant un petit chaton blanc bien serré dans ses grosses mains, alors que son trognon de jambe est exposé en premier plan et que sa prothèse est placée bien en évidence à ses côtés.

Tout, dans la photographie de Stephan Vanfleteren, vise à montrer la radicalité du sujet dans sa vie quotidienne. Que ce soit le choix du noir et blanc, que dans la manière de révéler le document. Ces portraits nous frappent tellement qu’ils nous font oublier finalement le plus spectaculaire de tout ce travail. On analyse en effet le document comme si le sujet nous regardait, alors que c’est Vanfleteren qui est le premier destinataire de ce regard. Et c’est là que réside tout le talent de l’auteur : s’être fait accepter chez ces belges, pour ensuite les faire poser avec un naturel désarmant. Pour la plupart de ces personnes, il était le premier à venir les voir et leur parler depuis des mois…

Cette manière de photographier le quotidien dans ce qu’il a de plus singulier et de plus brut est une caractéristique de l’auteur que l’on retrouvera dans ses autres séries documentaires, sur la Colombie, le Kosovo ou encore les Hobos américains.

On remarquera enfin la sublime mise en scène de l’oeuvre par la direction du festival. Le chais des Moulins, délabré, vide, presque fantomatique avec ses fenêtres sans verre recouverte de plastique volant au vent, s’accorde étrangement bien au jeu de l’exposition photographique. Les parois où sont accrochés les tirages sont tellement abîmées que des bouts de murs sont tombés, ce qui sied parfaitement avec les portraits de cette humanité fatiguée.

Il est temps de partir. Quand on quitte l’entrepôt par la grande porte de fer, c’est comme un passage entre deux mondes. A l’extérieur, Sète, ville portuaire chargée de sel, d’odeur de poisson, de vent marin et de soleil brûlant. A l’intérieur, une Belgique vidée, seule mais digne, en noir et blanc.

Georgia Delle Chiaie

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