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De la fanfiction

Le monde de la fanfiction est un monde à part, qui suit ses propres règles et a écrit ses propres codes. Tout, de la description d’un texte au langage (1) employé pour ce faire, est codé. Pour le comprendre vraiment, il faut accepter d’y vivre un peu. Je me contenterai cependant ici d’en faire une brève description, avant de m’intéresser à ce qu’en pensent les auteurs des œuvres utilisées.

La fanfiction est l’écriture d’un texte utilisant les personnages, l’univers, ou des éléments d’une œuvre écrite et publiée par un autre auteur, et ce sans son accord direct. Faisons remonter ce phénomène à la séparation du fandom de Star Trek des autres fandoms (ou domaines d’écriture) de Science Fiction (2) dans les années 1970, bien qu’il soit plus vieux que ça. A l’époque, la mise à disposition ardue de magazines amateurs (fanzines, ou letterzines, dont certains sont encore publiés et disponibles par abonnement ou lors de rassemblements) imprimés en peu d’exemplaires rend difficile l’exposition des œuvres de fans. L’arrivée d’internet, et la création de plaques tournantes (on peut prendre pour exemple le site fanfiction.net, qui rassemble des millions de fanfictions concernant une multitude de fandoms) donne au genre une accessibilité dont il ne disposait auparavant pas, et permet au lecteur de Moscou de lire le travail d’un auteur de Rio ou de Sidney, pour ne donner qu’un seul exemple.

L’amateur de fanfiction jouit donc aujourd’hui de plateformes d’échange qui le sortent de sa solitude en un seul clic et lui permettent de converser avec d’autres amateurs. Mais cette démocratisation et la hausse des publications – et donc de la fréquentation – sur les sites spécialisés sortent la fanfiction de l’anonymat. Car d’un point de vue purement juridique, bien que l’absence quasi totale de jurisprudence et le flou artistique entourant la loi à ce sujet rendent difficile l’adoption d’une position claire, celle-ci est théoriquement une violation de Copyright. Les écrits d’un auteur restent en effet sa propriété jusqu’à 70 ans après sa mort (sauf cas particulier). Dans la plupart des cas, on considère donc de manière erronée la fanfiction comme étant soumise aux règles du Fair Use, par définition pourtant limité à des utilisations comme la critique ou la parodie. (3)

Le flou des lois et l’absence d’autorité compétente – bien que des FAQ disponibles en ligne définissent les limites de la légalité d’une fanfiction (4) en termes accessibles à tous – laissent aux amateurs de fanfictions une liberté relative. Cette situation explique que certains auteurs expriment leur refus de voir leur univers utilisé par leurs fans.

C’est le cas de Robin Hobb, auteur notamment de la série de l’Assassin Royal. Dans un article publié sur son blog, elle explique point par point pourquoi elle se positionne contre la fanfiction (5). Au contraire, J. K. Rowling (JKR), l’auteur de la célèbre série Harry Potter, a à plusieurs reprises encouragé les auteurs de fanfictions autour de son œuvre à écrire, à l’exception cependant des fictions classées X (6). Les positions de ces deux auteurs reflètent bien les différents arguments utilisés pour et contre la fanfiction, et résultent selon moi d’une différence d’interprétation de ce phénomène.

Alors que JKR se réjouit de la floraison de fanfictions concernant son jeune sorcier et encourage ces – souvent – jeunes auteurs à s’exercer à écrire, Robin Hobb trouve insultant que son nom soit associé à des histoires pauvre en imagination ou au style laissant à désirer. Il est vrai que certaines fictions feraient passer le dernier des romans de gare pour une pépite de la littérature, mais certains auteurs sont très jeunes ou très inexpérimentés, et d’autres proposent des choses très intéressantes.

Une autre différence entre ces deux auteurs est la suivante : pour Robin Hobb, écrire une fanfiction ne peut en aucun cas permettre d’améliorer son écriture. L’auteur d’Harry Potter quant à elle reconnaît qu’utiliser un monde déjà existant permet d’être cadré et de se concentrer sur des points de style à améliorer. Les fans ont ici une approche assez semblable, d’autant qu’écrire sur un fandom aussi vaste que celui d’Harry Potter est une occasion de confronter son travail d’écriture amateur à des inconnus aux horizons variés.

Mais c’est ici que l’avis de Robin Hobb diffère de celui des fans d’une manière assez impressionnante : certes, publier une histoire dans un fandom populaire permet de se faire une idée de l’effet que ce qu’on écrit peut avoir sur un public. Néanmoins, c’est aussi pour les fans un moyen de prolonger le plaisir qu’ils ont pris à découvrir une œuvre, et de confronter leur imagination avec celle des autres. Prenons l’univers d’Harry Potter : quel lecteur avide ne s’est pas demandé comment James Potter s’y était pris pour séduire Lily Evans ? Qui ne s’est jamais posé des questions sur l’histoire de personnages secondaires de la saga, ou sur la jeunesse trouble d’Albus Dumbledore ? Les forums permettent bien sûr d’échanger là-dessus, mais une fanfiction est l’occasion pour beaucoup de réellement développer une idée. Cela peut aussi devenir un véritable exercice de style. Imaginez réécrire l’histoire en répartissant Harry à Serpentard, sans en changer les principaux développements. L’arbre des possibles devient infini.

Fanart : ‘Draco Malefoy achète un poireau’
Crédit image : Esther Porée ‘Ayapaam’

L’utilisation d’un univers ou de personnages existants peut il est vrai donner une image différente ou propager un message différent de l’intention originale de l’auteur de l’œuvre, qui a mûrement réfléchi avant de choisir un développement pour son histoire plutôt qu’un autre. Robin Hobb utilise ce fait pour demander le respect de l’œuvre qu’elle a produit. Ce que répondent les auteurs favorables aux fanfictions ainsi que les fans est que les amateurs du genre sont en grande majorité des familiers du fandom dont elles sont issues. On observe dès lors une césure claire entre l’œuvre en elle-même et les interprétations diverses qu’en ont les lecteurs.

La position de ces deux auteurs repose donc sur des arguments construits et des raisonnements crédibles, bien qu’opposés. Ce qui dessert Robin Hobb, malheureusement, sont les métaphores extrêmes qu’elle utilise pour appuyer ses dires, dont certaines sont d’ailleurs discutables ainsi que le met en évidence le bloggeur Justin Isis (7).

Un dernier point, et non des moindres, est développé en détail par Aja Romano (8) en réponse à un post de Diana Gabaldon (Le Chardon et le Tartan), hostile aux fanfictions. Au japon, les doujinshis, mangas développant des histoires parallèles à d’autres mangas en cours de parution, sont publiés et vendus librement ; la problématiqu
e juridique étant alors mise de côté pour une approche se concentrant sur la publicité engendrée par de telles œuvres. De nombreux auteurs se font d’ailleurs connaître par cette voie. Et, de fait, un certain nombre d’auteurs respectés mais aussi des cinéastes, artistes ou musiciens ont une ou plusieurs de leurs œuvres basées sur celle d’un autre, dont ils s’inspirent sans se cacher.

 Camille Point

                                                                                                                          

(1)  Lexique de la fanfiction : http://etude.fanfiction.free.fr/lexique.php

(2)  Conversation avec Paula Smith (le phénomène de la Mary Sue) : http://journal.transformativeworks.org/index.php/twc/article/view/243/205

(3)  10 Big Myths about Copyright explained, par Brad Templeton, point numéro 4 : http://www.templetons.com/brad/copymyths.html

(4)  http://web.archive.org/web/20050406010004/http://www.chillingeffects.org/fanfic/faq.cgi#QID524
Une version traduite en français est disponible ici : http://etude.fanfiction.free.fr/legalFiction4.php

(5)  Avis de Robin Hobb sur la fanfiction : http://web.archive.org/web/20050630015105/http://www.robinhobb.com/rant.html

(6)  Lettre envoyée à un site internet publiant des fictions classées X utilisant l’univers d’Harry Potter, dans laquelle sont expliquées les positions de JKR sur les fanfictions utilisant son œuvre : http://www.chillingeffects.org/fanfic/notice.cgi?action=image_337

(7)  Justin Isis sur l’article de Robin Hobb : http://www.edmundyeo.com/2005/11/in-defense-of-fanfiction-guestblogger.html

(8)  Aja Romano sur son compte LiveJournal : http://bookshop.livejournal.com/1044495.html

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