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Crocodiles : “Notre époque musicale, c’est le Wild West”

Repéré en 2008 avec son single Neon Jesus, petit bijou délicieusement psychédélique, le groupe Crocodiles fait désormais figure de leader d’une génération de musiciens qui se retrouvent dans un univers où de grandes nappes de bruit ne sont interrompues que par des beats saccadés et hypnotiques. Lunettes de soleil vissées sur le nez à toute heure du jour et de la nuit, Brandon Welchez et Charles Rowell continuent à trimbaler leur rock déglingué – entre le noise de Sonic Youth, le punk synthétique de Suicide et la transe toute en distorsion de Spacemen 3 – aux quatre coins du monde. Rencontre avec Charles Rowell, guitariste et membre fondateur du groupe.

Crocodiles. En voilà un nom prometteur. D’où est-ce que ça vient en fait ?

Prometteur ? Tu es bien optimiste. Moi je trouve que ça sonne comme le nom d’un groupe de doo-wop diabolique des années 1950.

Ce qui est intéressant quand on regarde votre carrière musicale c’est que vous venez tous les deux de la très californienne scène punk rock. Comment vous êtes-vous affranchis de cet environnement strictement punk pour aller découvrir d’autres genres de musique tels que le shoegaze ou la musique psychédélique en général ? Que pensez-vous que le fait de jouer dans un groupe comme The Plot to Blow Up the Eiffel Tower (excellent nom d’ailleurs) vous ait appris ?

Selon moi, l’esthétique punk ne se cantonne pas à l’espace musical. Nous avons toujours été autant intéressés par des formes d’art étranges et provocatrices que par la musique pop. Il nous a juste fallu du temps pour nous sentir assez en confiance et enfin mêler ces deux influences contradictoires. Jouer dans The Plot to Blow Up the Eiffel Tower m’a appris a dormir n’importe où, pisser dans les escaliers et me défendre contre une foule de brutes en colère.

Vous venez tous les deux de San Diego, ville où j’ai moi-même vécu un an. Grandir dans ce qui est un archétype de la ville américaine a-t-il été une influence importante pour vous ?

Oui en quelque sorte, dans le sens où on passait notre temps à traîner avec d’autres punks plus âgés que nous, qui ont été les premiers à nous pousser à sortir nos premiers disques, acheter notre propre van, booker nos propres tournées.

 

Parlons un peu plus de vos influences. Quels sont les cinq albums qui vous ont le plus marqué ?

Je pense plutôt à cinq chansons :

Police Car, Larry Wallis

Wild In The Streets, Garland Jeffreys

 Neat Neat Neat, The Damned

Cars And Girls, The Dictators

 I Wanna Be Black, Lou Reed

Vous êtes, depuis la création du label Zoo Music il y a trois ans avec Dee Dee des Dum Dum Girls, plus que de simples musiciens. Quelle est la recette pour survivre dans cette double vie, avec une double charge de travail ?

Une double dose de drogues (rires).

Vous êtes partis avec James Ford (ndlr : producteur et membre du groupe Simian Mobile Disco) au milieu du désert du Mojave, en Californie, pour enregistrer votre deuxième album. J’imagine que l’ambiance a dû être, à l’image de votre musique, assez psychédélique.

Honnêtement je n’ai pas le moindre souvenir de l’enregistrement de cet album (rires).

Le clip de votre dernier single, Endless Flowers, est pour le moins intéressant et extrêmement kitsch. Pourquoi ce choix d’un retour à une esthétique si rétro ?

Pourquoi ? Je ne sais pas. On a demandé à un ami s’il voulait bien tourner un clip pour nous. On le savait intéressé par tout ce qui est étrange et hors du commun, et puisque la chanson est en elle-même assez jolie et mignonne, le contraste qu’apportent ces visages sanguinolents à la fin de la vidéo nous amusait.

Quel jugement portez-vous sur l’industrie musicale aujourd’hui, et la façon dont elle fonctionne ? Vous semblez entretenir une relation ambivalente avec la blogosphère, tant dans un sens votre succès est venu en partie du fait que des blogs influents tels que Stereogum ont présenté votre groupe comme the next big thing, mais aussi d’autres tels que Pitchfork qui vous ont souvent assassinés dans leurs critiques.

Je me fous de tout ça. Je compare souvent notre époque musicale au Wild West. Tout le monde court dans tous les sens, en bâtissant parfois mais en tirant sur tout ce qui bouge. Nous avons cette chance immense que quelques labels aiment nos chansons et quelques pays nos albums. Nous continuerons toujours à faire de la musique, peu importe la façon dont l’industrie musicale évolue. Nous restons persuadés que, quel que soit le contexte, si on écrit une bonne chanson on retient l’attention des gens et, je l’espère, crée quelque chose de poétique.

Il y a quelque chose d’amusant quand on regarde ce qui est écrit à votre sujet : presque tous les articles vous comparent aux Jesus & Mary Chain alors que, selon moi, même si vous appartenez au même genre élargi du noise rock, votre musique n’est pas vraiment comparable (je vous associerais plus à des groupes tels que Spacemen 3 ou Suicide). Que pensez-vous de ces comparaisons hâtives ? Les médias font-ils preuve de paresse en copiant simplement ce que leurs confrères disent, sans vraiment se préoccuper de ce à quoi ressemble vraiment la musique dont ils parlent ?

Oui, ils sont clairement paresseux. Les journalistes ne font plus que des suppositions, ce n’est plus un vrai travail de recherche. Non en fait c’est même pire que ça, ils font un simple « copier – coller » de ce qu’ils lisent et prennent ces mots pour parole d’évangile. Il n’y a plus ou très peu de bons journalistes de nos jours. On a écrit une chanson qui ressemblait à du Jesus & Mary Chain et aujourd’hui il y a une sorte de consensus autour du fait que nous devrions faire du shoegaze/psyché merdique et sans âme pour toujours.

Vous avez joué à de nombreuses reprises en France ces dernières années et vous revenez le mois prochain, avec notamment un concert au Divan du Monde à Paris le 20 novembre. Comment le public français réagit-il à votre musique ? Avez-vous noté une différence entre les spectateurs français et américains ?

Oui la différence est énorme. La musique est bien plus intellectualisée en Europe, même quand il s’agit de dance, parce que les gens ici accordent une valeur bien plus importante à leur épanouissement spirituel. Il y a plus de reconnaissance.

Dernière question : le nom de notre revue est un jeu de mots autour de l’expression «profondeur de champ ». Quelle importance donnez-vous à la relation entre la musique et le cinéma ?

Tu sais, tant qu’il y a un flingue, une fille et de la bonne musique, ça me suffit (rires) !

 

Vous pouvez retrouver Crocodiles sur Facebook, ainsi qu’en concert le 19 novembre à Lyon, le 20 à Paris, le 21 à Dijon, le 23 à Nantes et enfin à Rennes le 24.

 Entretien réalisé par Paul Grunelius

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