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« Ce qu’il y a de bien avec la vie, c’est qu’elle ne nous force pas à la subir »

Cette petite phrase, citée de mémoire, pourrait bien résumer à elle-seule l’ensemble du nouveau film de Philippe Garrel, La JalousieTirée des pensées de Sénèque, un mec assez cool de l’Antiquité Grecque, elle est dite par un petit vieux juste avant que le personnage d’Anna Mouglalis s’amuse à tremper les pieds de ce dernier. Tout un programme.

Anna Mouglalis, Louis Garrel et Olga Milshtein © Integral Film
Anna Mouglalis, Louis Garrel et Olga Milshtein © Integral Film

Dans La Jalousie, Louis Garrel joue Louis, un artiste de théâtre inspiré de son propre grand-père, Maurice Garrel, quand il avait une trentaine d’année. La Jalousie, c’est une histoire de famille.

Alors, voilà. Un beau jour, en douceur, sans tristesse et avec assurance, amoureux, Louis quitte sa femme Clotilde pour Claudia (Anna Mouglalis), comédienne elle aussi, en quête de travail, en quête de vie, cherchant on ne sait où un sens à son art. Ils partent vivre ensemble, laissant là Clotilde, triste mais résignée. Au centre de ce triangle amoureux vient se placer Charlotte, la petite fille que Louis a eu avec Clotilde, trimbalée avec tendresse entre trois personnages souffrant et faisant souffrir d’amour.

La grande force du film réside, presque paradoxalement, dans sa douceur. Celle-ci est d’abord liée au magnifique noir et blanc obtenu par le chef opérateur de Philippe Garrel, Willy Kurant (j’ai lu je ne sais où que le réalisateur avait demandé une image qui soit comme « un trait de fusain sur du papier canson blanc cassé ». Franchement, ça le fait).

Louis Garrel et Olga Milshtein © Integral Film
Louis Garrel et Olga Milshtein © Integral Film

Mais elle est aussi le fait d’une simplicité admirablepermise par tous les aspects de l’œuvre, depuis la composition des plans jusqu’au montage qui suggère plutôt qu’il ne montre. Ainsi, le premier plan dévoile une femme sanglotant, en silence. Fondu. Puis c’est Charlotte, observant par le trou de la serrure ses parents qui se séparent. Ellipse. Il y a dans la sobriété des quelques plans qui débutent le film une tendresse infinie pour des sentiments que personne ne peut contrôler et que personne ne peut comprendre. Louis est amoureux d’une autre femme, voilà. C’est tout. Charlotte comprend, tout le monde comprend. La Jalousie du titre n’est jamais montrée comme on aurait pu l’imaginer, elle n’amène aucun cri, aucune bagarre, aucun geste fou. Elle est là, elle est sourde et c’est pour cela qu’elle fait mal. Tous les personnages du film vivent avec comme avec un compagnon qu’il faudrait apprendre à connaître, et à maîtriser. Pour Louis, c’est impossible : ce n’est pas cela que l’amour. Claudia, elle, a appris à vivre avec. Elle est moins niaise, peut-être, mais plus cruelle aussi.

Car la tendresse qu’inspire le film est un trompe-l’œil. Au moment où la seconde partie du film commence, celle bien nommée Le Feu Aux Poudres, le spectateur a cru voir un couple qui s’aime. Louis s’amuse à séduire les jeunes femmes qui l’entourent, au cinéma ou au théâtre, mais jamais il ne va plus loin. Claudia, elle, a déjà plus de mal à accepter cette vie de bohème propre aux artistes : elle veut plus d’espace, plus d’argent, plus de vie, ou ce qu’elle appelle la vie, mais, en vrai, on ne sait pas trop bien ce que c’est. Et puis surtout elle a peur, une peur terrible. Alors elle va dans des bars, et puis, elle fait des rencontres et puis soudain, d’une scène à une autre, le film devient dur, aussi sec que la voix d’Anna Mouglalis est grave et le spectateur n’a plus qu’à encaisser les coups, aussi hagard que son personnage principal. Des coups d’autant plus fort qu’on ne les avait pas vu venir et qu’ils sont donnés avec légèreté, comme s’ils n’étaient rien, comme s’ils étaient « juste la vie ». Face à la peur et face à la souffrance, chacun peut choisir de subir ou bien de s’évader. Dans tous les cas, y a rien à dire, ça fait mal.

Anna Mouglalis et Louis Garrel © Integral Film
Anna Mouglalis et Louis Garrel © Integral Film

Le film n’est pas parfait. Philippe Garrel aime parler de lui, de sa famille, de ses histoires, et il est vrai que cet égocentrisme artistique peut déplaire, et je comprendrais bien. On pourrait d’ailleurs reprocher à l’amour imagé par Garrel d’être trop intellectualisé, et à son film d’être un peu vain, si on était méchant. Le réalisateur semble, c’est vrai, avoir préféré rester un peu en hauteur, sans accepter d’aller ausculter les sentiments dans leur profondeur. Mais c’est peut-être le prix à payer pour un peu de poésie.

En revanche, difficile de laisser passer la musique. Rarement une musique de film ne m’aura autant sorti de ce dernier, rarement elle ne m’aura autant paru sonner faux et totalement hors de propos. En soi, la petite mélodie à la guitare qui revient régulièrement n’est pas désagréable. Mais son utilisation vient surligner certaines scènes qui n’en avaient pas besoin, et cassent le rythme de l’ensemble d’une manière qui m’a semblé un peu grossière. Le pompon revenant au générique de fin : quand la voix de Jean-Louis Aubert s’est élancée pour me dire a capella d’ouvrir mon coeur, j’étais désemparé. Quelle drôle d’idée, cette musique !

Il n’en reste pas moins qu’au moment où Louis Garrel éteint la lumière et que le film se termine, dans les quelques secondes avant que Jean-Louis Aubert se mette à chanter, les images restent collées à la rétine, les mots aussi (oui, c’est bizarre), et c’est déjà pas mal.

Eliott Khayat

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