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Les poèmes parallèles du ‘‘Prince’’ : de l’érotisme chez Verlaine

 « O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
En attendant l’autre rire plus farouche !
Vite, éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle ? »

 

En écrivant ces « Vers pour être calomnié », Paul Verlaine (1844 -1896) a conscience d’être insolent. Jamais de foyer ou de vie rangée pour lui, il choisit l’errance et s’enfuit avec Rimbaud pour un périple passionné de deux ans. Dans ce poème, Rimbaud dort dans leur lit et Verlaine voit ses sens qui chancellent, entre passion et peur du vide. Cette vie tumultueuse, qui prend fin quand Verlaine est emprisonné pour avoir tiré sur son ami, bouleverse à jamais la vie du poète et l’ouvre aux excès, à la démesure, aux joies sans faux-semblants aussi.

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Durant son « séjour » de deux ans à la prison de Mons, Verlaine décide de s’amender de ses péchés en se tournant vers la foi. Il publie Sagesse, écrit dans sa cellule, recueil sans véritable unité fait de dialogues avec Dieu et de chevauchées vers la religion. Malheureusement, l’échec est complet, personne n’est vraiment dupe.

Que faire, comment dépasser l’envoûtement rimbaldien ? Verlaine écrit alors Parallèles, le pendant sensuel et érotique de ses écrits religieux, « vers durs et cruellement païens, en quelque sorte l’enfer de son Œuvre chrétien ». Verlaine s’y découvre tel qu’il se l’est toujours interdit, un Paul insatiable et alcoolique, « vieux faune guettant [s]on dû » à l’orée des chemins, goûtant à chaque friandise et amateur de plaisirs physiques. Mais aussi personnage naïf et touchant, vivant de rêverie dans un monde merveilleux et bucolique où l’idéal onirique est incomparablement céleste. Essayons de présenter les volontés sincères et les appels passionnés du plus grand des saturniens. Ames prudes, s’abstenir.

Omniprésent dans le recueil, la description du corps féminin occupe nombre de poèmes. Eloge simple et beau à la femme sans fard dans La Princesse Roukhine, le poète s’attache plus au corps qu’à l’esthétique ou la passion, et moque au passage le cynisme des poèmes galants dans la dernière strophe :

À la princesse Roukhine
« Capellos de Angelos. »
(Friandise espagnole.)
C’est une laide de Boucher
Sans poudre dans sa chevelure,
Follement blonde et d’une allure
Vénuste à tous nous débaucher.
Mais je la crois mienne entre tous,
Cette crinière tant baisée,
Cette cascatelle embrasée
Qui m’allume par tous les bouts.
Elle est à moi bien plus encor
Comme une flamboyante enceinte
Aux entours de la porte sainte,
L’alme, la dive toison d’or !
Et qui pourrait dire ce corps
Sinon moi, son chantre et son prêtre,
Et son esclave humble et son maître
Qui s’en damnerait sans remords,
Son cher corps rare, harmonieux,
Suave, blanc comme une rose
Blanche, blanc de lait pur, et rose
Comme un lys sous de pourpres cieux ?
Cuisses belles, seins redressants,
Le dos, les reins, le ventre, fête
Pour les yeux et les mains en quête
Et pour la bouche et tous les sens ?
Mignonne, allons voir si ton lit
A toujours sous le rideau rouge
L’oreiller sorcier qui tant bouge
Et les draps fous. Ô vers ton lit !

 

Cet amour sans remord s’exprime même par-delà l’infidélité et la morale. L’amour y est satiation nécessaire au bon ordre psychique. Ainsi dans Per amica silentia, sonnet sur les amours de Claire et d’Adeline :

” Aimons, aimons ! ” disaient vos voix mêlées,
Claire, Adeline, adorables victimes
Du noble voeu de vos âmes sublimes.
 
Aimez, aimez ! ô chères Esseulées,
Puisqu’en ces jours de malheur, vous encore,
Le glorieux Stigmate vous décore. »

 

Mais le tableau préféré de Verlaine est avant tout les amours lesbiens, scène rêvée s’il en est dans Pensionnaires. Le poète imagine un univers bucolique et gourmand fait de jeux tumultueux à la manière des lionnes. Verlaine excelle aussi dans Ballade Sappho, allant jusqu’à s’imaginer être le semblable de Sappho, première poétesse grecque ouvertement homosexuelle et à qui l’on doit le terme de lesbienne.

Pensionnaires
L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre
C’était par un soir très lourd de septembre
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise.
Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,
La fine chemise au frais parfum d’ambre,
La plus jeune étend les bras, et se cambre,
Et sa soeur, les mains sur ses seins, la baise,
Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle, et sa bouche
Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;
Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises.
Et, rose, sourit avec innocence.
Ballade Sappho
Ma douce main de maîtresse et d’amant
Passe et rit sur ta chère chair en fête,
Rit et jouit de ton jouissement.
Pour la servir tu sais bien qu’elle est faite.
Et ton beau corps faut que je le dévête
Pour l’enivrer sans fin d’un art nouveau
Toujours dans la caresse toujours poète.
Je suis pareil à la grande Sappho.
 
Laisse ma tête errant et s’abîmant
À l’aventure, un peu farouche, en quête
D’ombre et d’odeur et d’un travail charmant
Vers les saveurs de ta gloire secrète.
Laisse rôder l’âme de ton poète
Partout par là, champ ou bois, mont ou vau,
Comme tu veux et si je le souhaite.
Je suis pareil à la grande Sappho.
Prince ou princesse, honnête ou malhonnête,
Qui qu’en grogne et quel que soit son niveau,
Trop su poète ou divin proxénète,
Je suis pareil à la grande Sappho.

 

Verlaine rejette de ce fait toutes les conventions au profit de l’ivresse de l’instant et imagine revenir aux amours de l’état de nature, dits amours « chastes ». Sans pour autant oublier l’amour suprême lié à sa toute récente dévotion (d’un autre ordre, cela va sans dire).

Je veux, pour te tuer, ô temps qui me dévastes,
Remonter jusqu’aux jours bleuis des amours chastes
Et bercer ma luxure et ma honte au bruit doux
De baisers sur Sa main et non plus dans Leurs cous.
Le Tibère effrayant que je suis à cette heure,
Quoi que j’en aie, et que je rie ou que je pleure,
Qu’il dorme ! pour rêver, loin d’un cruel bonheur,
Aux tendrons pâlots dont on ménageait l’honneur
Ès-fêtes, dans, après le bal sur la pelouse,
Le clair de lune quand le clocher sonnait douze.
Parallèlement, Lunes, I

 

Il va plus loin dans La dernière fête galante (clin d’œil à son recueil Les Fêtes galantes composé de poèmes badins) où il s’oppose aux poetaneries et autres échanges savants (« et tout cet ail de basse cuisine ») qu’il organisait auparavant chez lui pendant les « mardis » de Verlaine!

La Dernière Fête galante
Pour une bonne fois séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d’épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.
Nul remords, nul regret vrai, nul désastre !
C’est effrayant ce que nous nous sentons
D’affinités avecque les moutons
Enrubannés du pire poétastre.
Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine,
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine,
Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu.
Séparons-nous, je vous le dis encore.
Ô que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd’hui réclament, trop hurlants,
L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

 

Place à la vraie fête, à la vie telle qu’espérée dans Ballade de la vie en rouge,  élan pulsionnel et sans nuance. Il se pose en pourfendeur du rationnel et du sensible, lui préférant l’homme sans inhibition, qu’on imagine viril et masculin, ce qui n’empêche pas Verlaine de ne pas forcément rencontrer le succès escompté (« je trime d’ornières en talus ») :

Ballade de la vie en rouge
L’un toujours vit la vie en rose,
Jeunesse qui n’en finit plus,
Seconde enfance moins morose,
Ni vœux, ni regrets superflus.
Ignorant tout flux et reflux,
Ce sage pour qui rien ne bouge
Règne instinctif : tel un phallus.
Mais moi je vois la vie en rouge.
L’autre ratiocine et glose
Sur des modes irrésolus,
Soupesant, pesant chaque chose
De mains gourdes aux lourds calus.
Lui faudrait du temps tant et plus
Pour se risquer hors de son bouge.
Le monde est gris à ce reclus.
Mais moi je vois la vie en rouge.
Lui, cet autre, alentour il ose
Jeter des regards bien voulus,
Mais, sur quoi que son œil se pose,
Il s’exaspère où tu te plus,
Œil des philanthropes joufflus ;
Tout lui semble noir, vierge ou gouge,
Les hommes, vins bus, livres lus.
Mais moi je vois la vie en rouge.
Prince et princesse, allez, élus,
En triomphe par la route où je
Trime d’ornières en talus.
Mais moi, je vois la vie en rouge.

 

Se délectant de ces excès dans lesquels il se sent à son aise, Verlaine s’amuse à dresser le portrait de ces hommes libérés (lui ?) sous les traits de L’impudent ou encore  L’impénitent, description sensuelle et emportée du désir des corps :

L’Impénitent
Rôdeur vanné, ton œil fané
Tout plein d’un désir satané
Mais qui n’est pas l’œil d’un bélître,
Quand passe quelqu’un de gentil
Lance un éclair comme une vitre.
Ton blaire flaire, âpre et subtil,
Et l’étamine et le pistil,
Toute fleur, tout fruit, toute viande,
Et ta langue d’homme entendu
Pourlèche ta lèvre friande.
Quoi, malgré ces reins fricassés,
Ce cœur éreinté, tu ne sais
Que dévouer à la luxure
Ton cœur, tes reins, ta poche à fiel,
Ta rate et toute ta fressure !
Sucrés et doux comme le miel,
Damnants comme le feu du ciel,
Bleus comme fleur, noirs comme poudre,
Tu raffoles beaucoup des yeux
De tout genre en dépit du Foudre.
Les nez te plaisent, gracieux
Ou simplement malicieux,
Étant la force des visages,
Étant aussi, suivant des gens,
Des indices et des présages.
Longs baisers plus clairs que des chants,
Tout petits baisers astringents
Qu’on dirait qui vous sucent l’âme,
Bons gros baisers d’enfant, légers
Baisers danseurs, telle une flamme,
Baisers mangeurs, baisers mangés,
Baisers buveurs, bus, enragés,
Baisers languides et farouches,
Pour que ce goût les acclamât
Minces, grands, d’aspect plutôt mat,
Faudrait pourtant du jeune en somme :
Pieds fins et forts, tout légers bras
Musculeux et les cheveux comme
Ça tombe, longs, bouclés ou ras, —
Sinon pervers et scélérats
Tout à fait, un peu d’innocence
En moins, pour toi sauver, du moins,
Quelque ombre encore de décence ?

 

Enfin, Verlaine ne cache pas son idéal pour les jeunes garçons, tel Pierrot Gamin, espiègle et frondeur, d’une vie simple et facile qui n’est pas sans être enviée.

Pierrot Gamin
Ce n’est pas Pierrot en herbe
Non plus que Pierrot en gerbe,
C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot.
Pierrot gamin, Pierrot gosse,
Le cerneau hors de la cosse,
C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot !
Bien qu’un rien plus haut qu’un mètre,
Le mignon drôle sait mettre
Dans ses yeux l’éclair d’acier
Qui sied au subtil génie
De sa malice infinie
De poète-grimacier.
Lèvres rouge-de-blessure
Où sommeille la luxure,
Face pâle aux rictus fins,
Longue, très accentuée,
Qu’on dirait habituée
À contempler toutes fins,
Corps fluet et non pas maigre,
Voix de fille et non pas aigre,
Corps d’éphèbe en tout petit,
Voix de tête, corps en fête,
Créature toujours prête
À soûler chaque appétit.
Va, frère, va, camarade,
Fais le diable, bats l’estrade
Dans ton rêve et sur Paris
Et par le monde, et sois l’âme
Vile, haute, noble, infâme
De nos innocents esprits !
Grandis, car c’est la coutume,
Cube ta riche amertume,
Exagère ta gaieté,
Caricature, auréole,
La grimace et le symbole
De notre simplicité !

 

Hélas, après s’être bercé de religion, jeté dans les ébats, les démesures, les fantasmes, Verlaine espérait bien échapper aux sorcelleries de ce jettatore  de Rimbaud, mais il n’en est rien ! Errant dans les rues et les hôpitaux, Verlaine mène une vie miséreuse depuis son retour de prison. Il tombe progressivement dans la déchéance, n’écrivant presque plus et s’abandonnant à l’ivresse physique, la pauvreté et l’alcool (comme écrits dans Chanson pour elle, opèmes VII, IX, XII par exemple).

Lorsqu’il apprend la rumeur (fausse) de la mort de Rimbaud  en 1887, il se trouve à l’hôpital Tenon et rédige immédiatement Laeti et arrabundi (‘’gais et vagabonds’’), poème bouleversant de sa vie avec Rimbaud, si proche et touchante :

Læti et Errabundi
Les courses furent intrépides
(Comme aujourd’hui le repos pèse !)
Par les steamers et les rapides.
(Que me veut cet at home obèse ?)
Nous allions, — vous en souvient-il,
Voyageur où ça disparu ? —
Filant légers dans l’air subtil,
Deux spectres joyeux, on eût cru !
Car les passions satisfaites
Insolemment outre mesure
Mettaient dans nos têtes des fêtes
Et dans nos sens, que tout rassure,
Tout, la jeunesse, l’amitié,
Et nos cœurs, ah ! que dégagés
Des femmes prises en pitié
Et du dernier des préjugés,
Laissant la crainte de l’orgie
Et le scrupule au bon ermite,
Puisque quand la borne est franchie
Ponsard ne veut plus de limite.
Entre autres blâmables excès
Je crois que nous bûmes de tout,
Depuis les plus grands vins français
Jusqu’à ce faro, jusqu’au stout,
En passant par les eaux-de-vie
Qu’on cite comme redoutables,
L’âme au septième ciel ravie,
Le corps, plus humble, sous les tables.
Des paysages, des cités
Posaient pour nos yeux jamais las ;
Nos belles curiosités
Eussent mangé tous les atlas.
Fleuves et monts, bronzes et marbres,
Les couchants d’or, l’aube magique,
L’Angleterre, mère des arbres,
Fille des beffrois, la Belgique,
La mer, terrible et douce au point, —
Brochaient sur le roman très cher
Que ne discontinuait point
Notre âme, — et quid de notre chair ?… —
Le roman de vivre à deux hommes
Mieux que non pas d’époux modèles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidèles.
L’envie aux yeux de basilic
Censurait ce mode d’écot :
Nous dînions du blâme public
Et soupions du même fricot.
La misère aussi faisait rage
Par des fois dans le phalanstère :
On ripostait par le courage,
La joie et les pommes de terre.
Scandaleux sans savoir pourquoi,
(Peut-être que c’était trop beau)
Mais notre couple restait coi
Comme deux bons porte-drapeau,
Coi dans l’orgueil d’être plus libres
Que les plus libres de ce monde,
Sourd aux gros mots de tous calibres,
Inaccessible au rire immonde.
Nous avions laissé sans émoi
Tous impédiments dans Paris,
Lui quelques sots bernés, et moi
Certaine princesse Souris,
Une sotte qui tourna pire…
Puis soudain tomba notre gloire,
Tels, nous, des maréchaux d’empire
Déchus en brigands de la Loire,
Mais déchus volontairement !
C’était une permission,
Pour parler militairement,
Que notre séparation,
Permission sous nos semelles,
Et depuis combien de campagnes !
Pardonnâtes-vous aux femelles ?
Moi j’ai peu revu ces compagnes,
Assez toutefois pour souffrir.
Ah, quel cœur faible que mon cœur !
Mais mieux vaut souffrir que mourir
Et surtout mourir de langueur.
On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !
Je n’y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ceux qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,
Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !
Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l’air jamais évanoui
Que bat mon cœur qui fut divin !
Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème

 

Sacha Dray

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