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“Se battre” : faire résonner la voix des exclus « du monde qui marche »

La genèse du film-documentaire Se battre (sorti en salle le 5 mars dernier) est celle d’un chiffre qui révolte. Un chiffre annoncé en mars 2011 par Jean-Paul Delevoye, président du Conseil Economique Social et Environnemental. Il y aurait 13 à 15 millions de « précaires » en France.

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Se battre est aussi l’expression d’un refus. Celui des co-réalisateurs, Jean-Pierre Duret et Andréa Santana, de laisser dans le silence les voix de ceux que la sphère communicationnelle et médiatique stigmatise sans écouter. Les marginalisés, les exclus, les laissés pour compte : « de pareilles désignations représentent une double peine », expliquait le réalisateur lors d’une rencontre à Paris. « Celle de la précarité certes, mais surtout celle du poids de sa honte ».

Immersion dans la France des « invisibles »

Après leur série documentaire Un autre Brésil traitant des conditions de vie des paysans du Nordeste, les co-réalisateurs ont choisi cette fois-ci de poser leurs caméras en France. Avec un unique leitmotiv comme appui : montrer que l’existence humaine ne s’arrête pas à ce qui la caractérise économiquement. Se Battre se déroule donc à Givors, petite commune de la région Rhône-Alpes en pleine restructuration post-industrielle. « Une France en miniature » commente Jean-Pierre Duret. Trois mois à Givors donc, entre les confluents du Giers et du Rhône et face aux cheminées d’usines désaffectées. Trois mois pour cerner le terrain, tisser des relations et laisser le film-documentaire se dessiner.

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Très vite les rencontres se succèdent : les bénévoles du Secours-Populaire, les travailleurs en réinsertion professionnelle de l’association d’agriculture biologique Les Jardins de Lucie. Et petit à petit, la confiance s’établit et laisse place à la parole : celle de Babeth, ancienne directrice commerciale amenée à faire ses courses au Secours Populaire ou encore celle d’Agnès qui apaise son existence cabossée en dialoguant avec canards, cygnes et ragondins au bord du Giers. Huit personnalités marquent plus particulièrement le documentaire par la récurrence de leurs apparitions. «Il nous fallait d’emblée instaurer un respect mutuel, montrer qu’on était pas là pour prendre ou voler des confidences» raconte Jean-Pierre Duret. « Nous avons recherché ensemble le moment d’ouverture, l’instant où la parole se libère». Ce sont ces « instants d’ouverture » qui ont déterminé le montage de Se battre. Quelques cent quatre-vingt dix heures de rushs et de près de trois ans de travail pour un documentaire d’une durée d’une heure et demie au total. « A aucun moment nous n’avons prétendu « offrir une parole » aux personnes que nous avons interviewées et suivies durant le tournage. Cette parole était déjà en chacun d’elles, il fallait juste prendre le temps de les écouter ».

La paradoxale éloquence du prosaïque

«On lâche rien», «il faut tenir», «la rage de lutter», les portraits se croisent et les expressions reviennent, toujours les mêmes. Loin du fatalisme ou de la complaisance, les témoignages révèlent d’une volonté et d’une détermination tenaces pour « s’en sortir ». En résonance nous est présenté l’entraînement d’un jeune boxeur collectionnant les médailles dans l’appartement HLM familial. « Boxe, Boxe » chantait Nougaro dans « Quatre Boules de Cuir ». « 600 euros ! » triomphe une jeune mère de famille en brandissant sa fiche de paie. Chaque bataille compte, il n’y a pas de petite victoire « Si tu ne pleures pas, la misère ne vient pas » assène Félicia, employée agricole aux Jardins de Lucie. L’activité de cette association écologique et solidaire accompagne le film. On y cueille les fraises, on gratte les pommes de terre, on agrémente de pousses de mâche – « à 12 euros le kilos ! » – la décoration des paniers bios. « Planter, pousser, récolter » répète Felicia. Comme un crédo de vie. Pour de nouveau pouvoir se tenir debout.

Se battre OK

Dénué de toute dimension didactique (absence de voix off ou de sous-titres), la caméra de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana donne à voir et entendre les luttes quotidiennes des protagonistes du documentaire tout en s’écartant de toute forme de misérabilisme. Le film se place au service des singularités plus qu’il ne répond à un parti pris militant. Jean-Pierre Duret raconte avoir avant tout cherché à capter « l’à côté » des vies des participants « montrer ce que d’ordinaire on ne regarde pas ». Se nourrir des lieux de vie ou des ambiances autant que des récits. Ainsi, l’ingénieur du son renommé qu’est Jean-Pierre Duret (César 2014 de la meilleure prise de son pour Michael Kohlhaas) accorde une place primordiale aux bruits et au silence. Lorsqu’Agnès confie à mi-voix qu’elle a « tout le temps faim », les bruyants battements d’ailes des cygnes qu’elle nourrit couvrent sa voix. Le vacarme de leur combat pour un morceau de pain révèle autant que des paroles l’existence vacillante de la promeneuse. De la même façon, les réalisateurs donnent une grande importance aux éléments de l’intérieur domestique. Journaux intimes, bibelots et animaux de compagnie servent alors d’amorce au dialogue et aux confidences. Ils permettent également de porter un point de vue différent sur le quotidien des protagonistes, de « réhabiliter une culture populaire trop souvent occultée » ajoute Jean-Pierre Duret.

« Tant qu’il existera en pleine civilisation des enfers… »

Dans les rayons du Secours Populaire, les regards se font inquiets, la voix plus incertaine. « Et ça, je peux le prendre ? C’est combien de points ?» demande une jeune mère de famille à une bénévole en désignant des petits-pots. « Nous, il nous faut du lait. C’est pour notre béchamel» explique un truculent couple de quinquagénaires. Récoltée en plein air par les Jardins de Lucie, collectée dans les centres de tris du Secours Populaire ou cuisinée sous les yeux de la caméra, la nourriture constitue un des fils conducteurs du documentaire. Elle est objet d’inquiétude, élément-clef de la survie. Mais elle est aussi symbole de solidarité, d’instants de vie, de partage. Les bénévoles du Secours Populaire sont ainsi conviés à la table de la famille roumaine qu’ils aident. Et une des scènes les plus mémorable du film est sans contexte le diner insolite préparé par Babeth dont les chiens et chats constituent les convives.

A plusieurs reprises, Jean-Pierre Duret et André Santana placent leurs caméras à la sortie du Secours-Populaire. On y suit les marches hâtives ou bancales de ceux qui viennent d’y faire leurs provisions. Les bras chargés de sacs ou poussant des caddies, leurs silhouettes échappent progressivement à la vue et viennent rejoindre le mouvement incessant de la foule des anonymes. «Je ne fais plus partie du monde qui marche» confie Agnès en jetant des quignons de pain aux cygnes des berges du Rhône. C’est un monde à la temporalité distordue mais aux personnalités pugnaces que Se battre permet de mettre en lumière. Et reviennent en tête les phrases finales de la célèbre Préface de 1862 des Misérables «Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers [...] des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles».

Agathe Charnet

Voir la bande-annonce du film ICI.

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