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Dramaturgie(s) de l’imaginaire : Exploration en terres pessoennes (1/3)

Bernardo Soares, Alberto Caiero, Alvaro de Campo ou encore Ricardo Reis, sous  des noms qui vous sont peut-être inconnus se cachent un seul et unique  homme : Fernando Pessoa, « génie de la mansarde » à l’existence morne et banale pour qui « la vie nuisait à l’expression de la vie ». De son quotidien de « petit aide-comptable » à Lisbonne, il a su produire à lui seul l’œuvre la plus importante du premier XXème siècle au Portugal, rivalisant avec ses contemporains Apollinaire ou Valéry. Avec une précaution toute respectueuse, approchons-nous – le temps de trois articles – du rédacteur du Livre de l’intranquillité, celui qui affirma « Je ne suis personne », avant de s’interroger « combien suis-je ? »

« Pour créer, je me suis détruit » : Pessoa, l’homme « aux mille masques »

Qui est Bernardo Soarés, l’auteur du Livre de l’Intranquillité ? Les habitués de l’univers Pessoen vous répondront sans ciller « un semi-hétéronyme de Pessoa ». A la question qui est Pessoa ? Les néophytes hausseront les épaules et les initiés souriront. Pessoa « l’homme aux mille masques » et à la vie extérieure dénuée d’existence propre. Fernando Antonio Nogueira Pessoa, modeste employé de bureau Lisbonnais, à la moustache fine et aux petites lunettes rondes, accomplit cependant le prodige d’être la littérature portugaise du premier XXème siècle à lui tout seul.

[Lire à ce propos notre article : “Fernando Pessoa nous a pourri la vie“]

fernando_pessoa

Cet homme « absent à lui-même », né en 1888 et mort en 1935 à Lisbonne, connut une vie sociétale insipide, dénuée d’ambitions professionnelles, sentimentales ou  familiales. Paradoxe sublime : de cette a-vitalité extérieure naquit une hyperactivité créatrice (et vice versa), qu’il commenta non sans humour : «Je ne sais si je suis simplement hystérique, ou bien plutôt un hystéroneurasthénique.» Pessoa ne reprit pas le rebelle « je est un autre » rimbaldien mais affirma plus simplement « je suis autre », citation à laquelle nous serions tentés d’ajouter « je suis autre (S) ». Pessoa, pour vaincre sa solitude, se démultiplia. Et sa petite chambre silencieuse fut soudain peuplée d’une foule bruyante d’auteurs imaginaires qu’il appela ses « hétéronymes ». Pessoa fut donc l’objet d’une auto-diffraction, le centre d’une constellations d’hétéronymes variés, d’orthonyme et de semi-hétéronymes dont il inventa méticuleusement pour chacun une biographie, une oeuvre littéraire, un style et même un horoscope.

« J’ai créé en moi diverses personnalités. J’en créé constamment de nouvelles. Pour créer je me suis détruit. Je suis une scène vide où passent divers acteurs, jouant diverses pièces. »

Pessoa, en toute rigueur, n’existe pas

Plus de soixante écrivains, essayistes, philosophes ou poètes de papiers sont nés de l’imaginaire Pessoen. On y croise notamment Alvaro de Campo l’insolent, Ricardo Reis le païen mélancolique, Caiero « le maître » sensationniste qui connut une mort précoce au sommet de sa gloire. Soares, le double de papier, rédacteur infatigable du Livre de l’Intranquillité. Et quelque part, l’orthonyme Pessoa lui-même qui livra quelques remarquables poèmes. Ses créatures de papiers n’étant pas des pseudonymes à la façon de la supercherie Gary/Ajar mais bel et bien des « hétéronymes » : des entités littéraires distinctes de Pessoa, dotées d’une vie échappant à leur inventeur et productrices de leur œuvre propre.

Ces personnalités gravitent sur une scène culturelle inventée par Pessoa, se rencontrant, se disputant, glosant les uns sur les autres. Allant même jusqu’à publier leurs productions dans d’éminentes revues portugaises. L’univers Pessoen comme un théâtre prolifique et abondant dont les acteurs principaux relèguent progressivement leur dramaturge dans l’obscurité des coulisses. Pessoa sut si bien disparaître pour leur laisser place qu’un de ses hétéronymes, Alvaro de Campo, – auteur du sublime poème Bureau de Tabac – finit par déclarer « Fernando Pessoa, en toute rigueur, n’existe pas ».

A la mort de Pessoa, très peu publié de son vivant, quelques personnalités littéraires portugaises se rendirent à son domicile -se doutant qu’on pourrait y trouver un peu plus que des cahiers de comptabilité !- et y dégotèrent une malle remplie de feuillets.

Jusqu’au bout, Pessoa avait su conserver entier le silencieux mystère de sa foisonnante existence intérieure. La malle contenait une mine inépuisable – et encore actuellement inépuisée par les exégètes – de textes parmi lesquels se trouvaient les fragments de son oeuvre la plus célébrée en France aujourd’hui : le Livre de l’intranquillité.

Agathe Charnet

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Cet article n’aurait pu être rédigé sans l’apport précieux du séminaire de Master de Régis Salado à l’Université Denis Diderot : « Pessoa ou l’intranquillité à l’oeuvre » Toutes les citations sont extraites du Livre de l’intranquillité, Christian Bourgeois, 1999

Un Commentaire

  • Posté le 11 avril 2014 à 14:54 | Permalien

    olá sou o autor deste desenho de fernando pessoa poeta que muito aprecio e vou homenageando através do desenho e pintura. veja mais trabalhos meus sobre pessoa. em artmajeur.com/joaobeja,ou em jobeja.blogspot.com,
    saudaçôes cordiais de joão beja
    ps:um link seria ótimo

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