PROFONDEURCHAMPS

Ascenseur pour le boulot

J’avais volontairement enfreint la règle d’or et, sorti de l’ascenseur, j’étais allé frapper à la porte directoriale et capitonnée de mon correspondant, où s’inscrivait – lettres noires sur fond blanc – “Direction, s’adresser porte 44.16“. Le résultat ne s’était pas fait attendre : une secrétaire ripolinée, émue de tant d’audace, surgit deux portes plus loin pour m’indiquer le sens giratoire de mon rendez-vous. Comme dans le bus, un bureau directorial dispose d’une porte d’entrée et d’une porte de sortie. Elle m’indiqua mon siège d’attente entre un ficus en vrai plastique et quelques brochures Technicolors vantant les hauts mérites de la société. “Monsieur le Directeur ne va pas tarder.

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Le temps d’attente s’avéra réglementaire. Trente-cinq minutes à partager la délicieuse intimité d’un secrétariat pour le moment en permission, dans le plus parfait déchaînement d’une inactivité institutionnelle. Nouvelle couche de Ripolin. Fous rires. Défilés dans le couloir pour quelques photocopies, histoire de lorgner l’intrus (ah! les photocopieurs ! Comme dans les sociétés primitives où le point d’eau favorise les échanges, le photocopieur est le puits bureaucratique où s’abreuvent tous les cancans. Le poumon relationnel de l’entreprise). Échange de suggestions sur le week-end à venir. Plaisanteries : “Tu dors ou quoi, Brigitte ?… Qu’est-ce que t’as fait cette nuit ?… “ Soudain, quelque chose dans l’air se tend. Les talons s’accélèrent sur le dallage. Les combinés se raccrochent sur les confidences. Les rires s’éteignent à l’écoute partagée du message hilarant de tel répondeur-enregistreur. Je ne saurai jamais pourquoi Brigitte a passé une soirée ” épouvantable ” hier. Complice, le témoin rouge clignotant de l’ascenseur prévient qu’il arrive. État d’alerte maximum. Derrière les portes, les voix redevenues claires prouvent bien qu’il ne s’agit que de boulot. Les ordinateurs ronronnent, naturels.

Il est sorti de l’ascenseur, accompagné. “Cher ami, enchanté de ce contact… Je vous tiens au courant… Sans faute…” Il rentre par sa porte : “Brigitte ?” Un temps. Brigitte réapparaît, écarquille son vermillon : “Si vous voulez bien me suivre.” Sa laque et son parfum me précèdent, elle m’ouvre une porte, m’annonce et, comme l’ouvreuse attend sa pièce, elle recueille mon merci, choisi dans la tessiture adéquate.

Mon directeur n’est pas content, mais alors pas content du tout, un instant ; il ne peut plus s’en asseoir, il tempête, avec retenue, contre ces maudits et inévitables repas d’affaires. Non contents de ruiner sa santé, ceux-ci aggravent chaque jour le déficit de son emploi du temps. Vingt-quatre heures deviennent insuffisantes pour tout faire, il ne s’en sort plus, il a besoin de quelqu’un, malheureusement les bosseurs, les fonceurs de sa trempe, n’existent plus. Enfin, ce n’est pas tout ça, nous sommes là, ensemble, pour découvrir cette perle rare. Sa petite colère passée, j’ai compris que c’était là sa manière d’excuse pour son retard, je compatis platement, je le rassure, j’acquiesce. Il s’assied. “Oui, avec tout ça, voyez-vous – il me montre en outre la pile imposante de messages parvenus pendant son absence, – je n’ai pas eu le temps de lire votre CV, enfin je veux dire, je l’ai parcouru. Dites-moi un peu…

Je commençai donc à lui expliquer de vive voix ce que j’avais écrit. Le téléphone m’interrompt. Son œil semble me dire toute sa persécution, il tend la main pour me faire taire : “Oui… oui… Écoutez (la voix se feutre) peux-tu me rappeler plus tard ?… Non, ce n’est pas possible, je suis en réunion… N’oublie pas que ce soir… Oui, c’est ça… Moi aussi, moi aussi…” Il raccroche. “Moi aussi“, sûr qu’il l’embrassait !

Je recommence. Il m’écoute en tout cas avec une bonne volonté évidente et me montre bien qu’il m’écoute. L’entretien prend doucement la forme euphorisante d’un vrai bon contact d’homme à homme. L’atmosphère se détend d’un cran. La fesse s’affaisse plus avant sur le fauteuil. Si l’interdiction n’était pas là, j’aurais eu le droit à une proposition de cigarillos posés sur sa table. Un silence où sa bouche happe à petites bouffées les délices de cet instant de répit. “Où en étions-nous ? Ah ! oui, vous me disiez…” Je recommence.

Je parle, j’explique, j’argumente. Mon directeur se lève, son cendrier d’onyx n’était pas à sa bonne place. Ses mains réajustent sans y penser la pile de chemises qui nous séparent. Son ouvre-lettres plaqué or retrouve la place qui lui est impartie, droit, juste à la lisière de son sous-main de cuir. On frappe. Je bous. Le sourcil de notre homme se soulève à peine, traduisant une lassitude que les mots ne sauraient pas dire… Brigitte rentre pour la cérémonie du parapheur. “Excusez-moi, des lettres urgentes !” Et lui de s’atteler, circonspect, à la relecture avisée de son courrier. Il raye d’un trait rageur une page de texte pour une faute de frappe, il en signe trois. “Je suis à vous.” Brigitte est sortie satisfaite, le parapheur reste toujours irrécusable au box-office des irruptions dont elle décide. “Qu’on ne nous dérange plus”.

Je recommence à parler. L’entretien doit basculer, l’urgence est là, j’aborde la question salaire, vraiment le salaire de la peur… Mon exposé est au point. Le sien aussi. Le voici lancé dans l’implacable logique des chiffres, des vérités économiques, le parler vrai du financier. “Dans le contexte actuel… Je ne vous apprendrai rien…” Il me dit que s’il ne tenait qu’à lui, que les collaborateurs de mon espèce sont rares mais, hélas! la conjoncture… Les dépliants publicitaires, tout à l’heure, ne disaient pas tout à fait la même chose : Exceptionnels résultats de notre firme… Leader dans son marché… Premier rang mondial… La paupière s’abaisse, apaisante. “Ne vous inquiétez pas, nous verrons tout cela à la signature.

La tension se disloque. Et puis, après tout, on vient de me donner du “collaborateur”. Les titres, c’est une espèce d’augmentation de salaire.

“Je suis sur la plus haute marche du perron de l’Élysée”

Mon directeur était pressé, il vient pourtant de m’accorder plus d’une heure. On s’inquiète alors de mon temps de transport jusqu’à la société, on effleure ma vie privée. Mon directeur est heureux, je ne suis pas mécontent. Tant qu’on y est, commençons tout de suite : on me présente à Mme Radiguet. Mme Radiguet pourrait me donner du fil à retordre. “Collaboratrice indispensable“, elle aussi, elle m’a semblé amère. Espérait-elle le poste ? Elle me tend ses ongles dans un long travelling vertical du regard. Nous sortons du bureau : “Après vous, je vous en prie… Je n’en ferai rien…” L’huissier se réveille à l’étage, veut nous appeler l’ascenseur, mon directeur s’en débarrasse et, pour moi, appuie sur le bouton d’appel. Je suis sur la plus haute marche du perron de l’Élysée : “Très heureux, vraiment très heureux, cher ami, à très bientôt…

Je sors sous la pluie. Singing in the rain. Ce soir, j’invite ma femme au restaurant. Avant de rentrer – tiens ! il y avait longtemps, – je vais acheter un bouquet.

J’ai attendu la lettre de confirmation. J’ai téléphoné. Retéléphoné, On vous rappellera. Trois semaines après, j’ai reçu la lettre suivante : “Après examen très approfondi de votre candidature, nous sommes au regret…” Aurais-je déplu à Brigitte ?

Jean-Philippe Legros

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