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Jacques Tati et le burlesque social

Vingt ans après la dénonciation du monde industrialisé et de la rationalisation du travail par Chaplin dans Les Temps modernes, Jacques Tati interroge les vices de la croissance et de la modernisation dans le parcours chaotique de Monsieur Hulot qui, des Vacances de M. Hulot (1953) à Parade (1974), est spectateur nostalgique d’un monde où la modernité s’accélère en même temps qu’elle lui fait perdre son authenticité. Mais dans son éternel optimisme, c’est en sociologue attendri et bienveillant que Tati parodie une société en mal de spontanéité.

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Réalisés entre l’immédiat après-guerre et les lendemains du choc pétrolier, les longs-métrages de Tati peignent les Trente Glorieuses d’un trait largement critique, appuyé sur la crainte du réalisateur de voir s’édifier un monde uniforme – esquissé dans Mon Oncle (1957) et pleinement réalisé dix ans plus tard dans Playtime (1967). Comme le Charlot de Chaplin qui perdait la tête devant les écrous à visser à la chaîne, Monsieur Hulot est gauche et perplexe devant les rouages de l’usine de son beau-frère, Plastoc, dont il dérègle accidentellement les machines devant les ouvriers hilares de Mon Oncle.

Mais là où Georges Rouquier reflétait les désastres de la modernité sur la société agricole à travers deux documentaires réalisés à 30 ans d’écart dans la même ferme (Farrebique 1947, Biquefarre 1984), Tati peint deux mondes au milieu desquels Monsieur Hulot est tiraillé entre flânerie poétique et modernité implacable.

 

La crainte d’un monde uniforme : de Jour de fête à Playtime, la mise en opposition de la modernité et de l’authenticité

En filigrane de ses films burlesques dans lesquels déambule le dégingandé et touchant Monsieur Hulot, au fil des gags, Tati développe une pensée inquiète sur le monde moderne. Si Jour de fête (1949) semble décrire un paradis perdu par la représentation d’un village en harmonie au sein duquel un postier sème une gentille pagaille, est déjà amorcée l’apparition du spectre d’une modernité à la fois excitante et effrayante par le biais du téléphone mobile qui épate les villageois. Non loin des scènes agricoles de Jour de Fête, (on voit le postier « faire les foins » à la fin du film),  Les Vacances de Monsieur Hulot (1953), met en scène la flânerie de ce dernier – personnage d’un autre temps joué par Tati lui-même – qui entre en collision avec l’esprit étriqué des bourgeois.

Mais en réponse à ces premiers films d’éloge de la campagne et de la simplicité, Jacques Tati réalisera quelques années plus tard Mon Oncle (1957) dépeint par Jean-Luc Lacuve comme « le film de la transition entre l’univers du rêve et de la flânerie, et celui, géométrique et fonctionnel du monde moderne ». A bien des égards Mon Oncle représente symboliquement et matériellement des espaces de transition et de coexistence. Ainsi, revient plusieurs fois l’image de la frontière entre le « vieux Saint-Maur » – lieu d’authenticité – et la ville nouvelle faite de plastique et d’alluminim qui se construit en périphérie. Un plan célèbre et représentatif de cette opposition est donc celui dans lequel Hulot prend soin de contourner le fragile mur en ruine qui semble plier sous le poids de la ville grandissante en arrière plan, faite d’immeubles aux murs droits, rectiligne, sans aucun défauts – ni en fait aucun charme.

Toute l’essence du film réside dans cette mise en parallèle de l’ « ancienne » et de la « nouvelle » ville ; et repose sur le message d’un Tati qui suggère plus qu’il ne dénonce le ridicule des façades en plastiques identiques face aux murs de pierre chargés de symboles et d’histoire. A cet égard, la séquence dans laquelle on voit Tati rentrer chez lui en empruntant un chemin aux airs de labyrinthe dans une vieille bicoque branlante est particulièrement touchante lorsqu’on la met en opposition avec la maison impersonnelle de sa sœur dans laquelle « tout communique ».

Cette apparition du plastique et le choix du nom « Plastoc » par Tati pour l’usine du beau-frère de Monsieur Hulot n’est pas non plus anodine : c’est le moment de l’apparition de nouvelles technologies et matériaux consécutive à la hausse du pouvoir d’achat ; dont le transistor et le plastique sont emblématiques.

C’est ici une parodie du « fonctionnel » toujours peinte en gags que réalise Tati. C’est également avec une poésie incroyable qu’il met en scène l’ « ancienne » ville dans laquelle chacun prend le temps de vivre, dans laquelle les sourires échangés sont d’une authenticité vive et où l’on entend l’oiseau chanter au milieu d’un doux brouhaha.

Mais cette peur esquissée de l’ultra-moderne semble engloutir Jacques Tati lorsqu’il présente Playtime, 10 ans plus tard, après un tournage qui a duré 3 ans et mobilisé des ressources financières énormes. Les lignes et la géométrie du 4ème long-métrage de Tati créent ainsi un Paris surprenant aux allures fantastiques tandis que Monsieur Hulot lui-même est mis à mal par des jeux de duplication du personnage. Les films si humains de Tati trouvent dans Playtime un corollaire de froideur dans lequel on peut à peine s’accrocher au tendre et gauche Hulot.

Playtime, c’est l’histoire d’un groupe de touristes américains qui débarque pour une visite de 24 heures et que l’on promène dans un Paris impersonnel et recréé par des façades grises et uniformes aux arêtes dures. Décor effrayant d’un monde standardisé, Playtime, c’est aussi bel et bien le constat d’une société bloquée – constat propre à l’époque, mais dans la représentation de laquelle Tati se montre plus subtil que Godard dans La Chinoise (réalisé la même année).

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Très vite les voitures identiques, les chapeaux à fleurs portés par tous, les voix standardisées des hôtesses d’accueil et les affiches de destinations qui semblent toutes similaires peignent un Paris de l’homo oeconomicus moyen et gris, sans couleur ni odeur. Le monde de la modernité et de la communication esquissé dans Mon Oncle est arrivé à maturation dans Playtime : à la maison « communicante » de la sœur de Monsieur Hulot succède un immeuble fait entièrement de verre – mais il n’y a rien à cacher puisque tout le monde est réglé sur la même horloge, exécutant les mêmes gestes…

Dans ce monde métallique, Playtime n’est bien sûr ni exempt de poésie, ni dénué d’une forte dose d’humour loufoque. Tati n’a pas laissé sa tendresse dans la vielle ville de Saint-Maur. Playtime, c’est également l’histoire d’une fête qui tourne mal au Royal Garden et au cours de laquelle c’est lorsque finalement l’architecture artificielle s’écroule que les personnages se révèlent et s’épanouissent dans une nouvelle liberté spatio-temporelle.

Dans le film qui succèdera à PlaytimeTrafic (1971) – le fil narratif se rapproche plus des premiers films de Tati, mais l’aspect d’attraction-répulsion de toutes les nouvelles technologies reste un thème puissant.

Ainsi, Monsieur Hulot retrouve son importance et apparaît comme dessinateur de la firme Altra qui est à l’origine de l’invention d’un camping-car révolutionnaire, entièrement équipé de gadgets incroyables. La société compte présenter cette invention au Salon de l’automobile d’Amsterdam. Le film tourne autour du trajet chaotique qui mènera Hulot de Paris à Amsterdam.

Dans une séquence équivoque on verra notre Hulot, toujours inadapté, s’arrêter – comme une piqûre de rappel et en référence à ses premiers films – sur le bord de la route au milieu d’un paysage de campagne, vert et calme, aux antipodes de la route et des voitures de sport qui la parsèment.

Toujours empreint d’humour et de suggestivité, Tati semble regretter que l’homme soit si attaché à la voiture, aux moteurs, et ait perdu l’usage de la promenade et de la flânerie.

Pourtant, cette fois-ci, le Hulot incarné par Tati – encore une fois rejeté d’un monde qui va trop vite– n’est pas seul mais bien accompagné de la détestable « Public relations » américaine de la compagnie Altra, Maria, qui au fur et à mesure du film retrouve son naturel face au désarmant Hulot.

Le personnage chez Tati : candeur au cœur de l’individualisme

Cela amène la réflexion sur une autre dimension sociale de l’œuvre de Tati : le personnage en lui-même, sa condition sociale et sa candeur dans un monde de plus en plus individualiste.

Comme chez Chaplin à nouveau, les personnages d’employés et d’ouvriers (Playtime, Trafic, Mon Oncle) et même de postier (Jour de fête) sont constamment mis à mal par des patrons et des impératifs empruntés à la rationalisation du travail qui les laissent sur le carreau.

Le message social est le suivant : dans une société qui veut faire de la transparence, la communication et la productivité les mots d’ordre, Hulot apporte la seule vraie valeur : la spontanéité.

En rangeant souvent les personnages de conditions sociales parmi les plus doux, et en faisant des patrons des êtres antipathiques, Tati suit encore les pas de Chaplin. Son message s’élargit donc pour faire l’éloge de la classe ouvrière tandis que le patron désagréable (parfaitement symbolisé par son beau-frère M. Arpel avec son usine Plastoc, ses gadgets et son manque d’altruisme) campe le personnage ridicule.

Par le corps même de Jacques Tati/ Monsieur Hulot, la symbolique d’un personnage dévoué aux autres est active. Hulot, de très grande taille, doit toujours se baisser pour parler aux autres, et se plie vers eux.

Ainsi, Hulot fait le lien entre réalisme social et poésie mélancolique dans les films de Tati. Comme l’écrit Jacques Lourcelles : « Au milieu d’un petit monde étriqué vivant de conventions et de routines, le personnage de Hulot apparaît comme un étranger poli, un modeste perturbateur et surtout un révélateur. Il est le dernier dépositaire d’une sorte d’enfance et d’une sorte de légèreté de l’être qui ne seront bientôt plus de ce monde. »[1]

Jean-Louis Scheffer précise également : « Le gag de Tati n’est jamais venu de l’idée de savoir comment faire du cinéma drôle, mais comment vivre ensemble. » [2]

Au cœur d’un environnement aseptisé où tout est calculé et soigneusement minuté, M. Hulot, crée de par son corps dégingandé et sa candeur enfantine la gaffe, provoque la vie, invente la poésie.

Eloge du brouhaha

Enfin, on a beaucoup caractérisé Tati par son rapport original et innovant au son et aux bruits. Il donne ainsi une importance particulière au brouhaha, à l’inintelligible. Dans cette particularité d’abord étrange à l’oreille du spectateur, c’est tout un message qui est encore délivré par Tati. Il expliquera lui-même que c’est de ces sons-là que la vie est faite, et c’est cette impression de vie fourmillante que Tati cherche à capturer. Les bruits de la vie quotidienne, ce sont ceux du métro, des gares, des rues ; où l’on capte une question sans en connaître l’origine, où l’on entend une réponse en devinant la question. Ce sont des éclats de voix, parasitées ou recouvertes. Les bruits des films de Tati, ce sont ceux de la vie quotidienne, accentués par un trait d’humour et une dose d’ironie.

Dans Les Vacances de M. Hulot, le premier gag du film est basé sur une dérision du texte avec ces haut-parleurs de la gare délivrant un message incompréhensible qui fait errer les voyageurs entre les voies à la recherche de leur train.

Dans Mon Oncle, les bruits accentuent la séparation des « deux » Saint-Maur : d’un côté, le chant de l’oiseau, les aboiements des chiens, le trottinement du cheval ; de l’autre, le claquement des portes, les ordres aboyés et le trottinement de la secrétaire sur les dalles.

Par ailleurs, Jacques Tati s’attache à démontrer que le son, le bruit et l’intonation donnent autant d’indications que des paroles distinctes – dont Tati n’est pas plus friand que Chaplin. Michel Chion disait ainsi que Tati est « de ces gens qui ne cessent jamais de s’étonner et de rire du caractère arbitraire et sans discussion de la liaison entre les choses à voir et les choses à entendre [3]»

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Dans Mon Oncle inutile de comprendre ce que vocifère le patron dans l’interphone, il suffit qu’il vocifère pour être un patron. Ainsi les bruits qu’il capte et le brouhaha qui caractérise ses films retranscrivent l’imaginaire social d’une époque, et rendent compte de l’atmosphère sonore et de l’ambiance plus générale dans laquelle les personnages évoluent et se débattent.

Coline Aymard


[1] Jacques Lourcelles, Dictionnaire des films

[3] Michel Chion – Jacques Tati – Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma

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