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Alain Locke et la Harlem Renaissance : le poids des mots, l’importance des images (partie 1/2)

alain-lockeNé en Pennsylvanie en 1885, Alain LeRoy Locke est l’un des premiers écrivains et philosophes afro-américains et l’un des principaux représentants du mouvement culturel des années 1930 maintenant connu sous le nom de « Harlem Renaissance ».

Il rencontre WEB Du Bois, l’un des premiers intellectuels afro-américains dont l’ouvrage The soul of Black Folks, publié en 1903, annonçait déjà en quelque sorte le phénomène de renaissance à venir.

En mars 1925, Locke participe à la publication d’un numéro spécial de la revue « Survey Graphic » sur Harlem et la Harlem Renaissance : Harlem Mecque du nouveau Noir (Harlem Mecca of the New Negro). La même année, Locke publie l’une de ses œuvres les plus célèbres : The New Negro, une anthologie regroupant les œuvres de quelques-uns des écrivains afro-américains de l’époque. L’ouvrage est devenu un tel symbole de la Harlem Renaissance qu’on fait aussi référence à ce mouvement comme le « New Negro movement ».

Le terme de Harlem Renaissance fait référence à une période d’intense et diverse production artistique et littéraire au sein de la communauté noire américaine, de la musique à la danse en passant par la littérature et la philosophie. Les dates du mouvement sont l’objet de débats mais tout le monde s’accorde à dire que le mouvement commence au début des années 1920 et perdure jusqu’à la fin des années 1930 à cause de la crise économique qui touche violemment le pays et en particulier la population noire. Il semble que le terme de Harlem Renaissance ait été inventé en 1947 par l’historien afro-américain John Hope Franklin.

Le quartier de Harlem, à New York n’est pas le seul à être concerné par le phénomène de renaissance mais il en devient rapidement le centre symbolique. Au XIXe siècle, Harlem était exclusivement réservé aux Blancs mais, au moment de l’abolition de l’esclavage, un grand nombre d’immigrants noirs des états du Sud viennent s’installer dans le Nord. Pour diverses raisons, certains hommes d’affaires noirs américains investissent dans l’immobilier dans le quartier de Harlem, achetant champs et immeubles. Les habitants Blancs, face à ce qu’ils considèrent comme une « invasion Noire », déménagent peu à peu si bien que dans les années 1920, Harlem est presque exclusivement habitée par une population afro-américaine. Le quartier devient d’abord le siège de clubs de jazz qui attirent de nombreux Blancs, qui sont d’ailleurs souvent les seuls à avoir le droit d’assister aux spectacles. Durant ces années, la population blanche est de plus en plus fascinée par la culture noire, dans un premier temps à travers la danse et la musique, grâce à des musiciens comme Duke Ellington ou Billie Holiday, puis le mouvement s’étend à la littérature. En 1926, le grand succès du roman de l’écrivain blanc Carl van Vechten, Nigger Heaven, lance la mode des auteurs et des thèmes afro-américains. Quelques personnalités blanches, y compris Carl van Vechten, convainquent des éditeurs de publier des auteurs noirs. Plus d’auteurs noirs sont publiés entre 1919 et 1937 que dans n’importe quelle décennie, passée ou future, jusqu’aux années 1960. Il faut relativiser ce phénomène dans la mesure où aucun de ces livres ne furent des best-sellers. Zora Neale Hurston, par exemple, n’a jamais vendu plus de 5000 exemplaires de ses ouvrages. Malgré tout, pour la première fois les Noirs américains ont la possibilité de s’exprimer. « Le mode de vie des Noirs américains est en train de saisir sa chance de s’exprimer et de s’affirmer en tant que groupe » écrit Locke en introduction de The New Negro. C’est la première fois que l’identité noire américaine est explorée, qu’on célèbre la culture issue de l’esclavage ainsi que ses liens culturels avec l’Afrique. Tous les types d’artistes afro-américains, écrivains, intellectuels, utilisent la culture pour remettre en cause les stéréotypes raciaux largement ancrés, et pour promouvoir l’intégration sociale des afro-américains et accélérer leur accès aux droits civiques et à l’égalité.

Locke était d’accord avec l’idée de WEB Du Bois d’un groupe d’intellectuels qui mèneraient l’Amérique blanche à accepter leurs concitoyens noirs comme leurs égaux. Locke pensait que cette acceptation viendrait de l’art. Il pensait qu’en montrant les apports de la culture noire à la culture américaine en général, les Afro-américains seraient acceptés par leurs oppresseurs ; à travers la musique, la danse, la littérature et, surtout, à travers les arts visuels qui ne contribueraient pas seulement à donner plus de poids aux Noirs américains dans la culture de leur pays mais leur permettrait aussi d’inventer de nouvelles représentations d’eux-mêmes, loin des stéréotypes.

Locke croyait en l’importance d’un héritage africain. Dans L’art de nos ancêtres,(The Art of the Ancestors), il encourageait ainsi les artistes noirs américains à s’inspirer de l’Afrique et clamait le besoin des Afro-américains de s’instruire sur l’art et l’histoire de l’Afrique, qu’il avait lui-même étudiés. De plus, il insistait sur l’importance du nouveau rôle donné à ces artistes, celui de décrire des sujets typiquement Afro-américains. Dans The Negro in Art: A Pictorial Record of the Negro Artist and of the Negro Theme in Art, publié en 1939, il étudiait l’évolution de la représentation des Noirs dans l’art américain à travers les siècles et insistait alors sur l’obligation des artistes noirs américains à prendre désormais le contrôle de cette image.

Elsa Whyte

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