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« La lionne de l’Iran » est décédée

behbahani

Alors qu’en Iran et plus particulièrement dans la ville historique de Isfahan les femmes sont victimes d’attaques à l’acide lorsqu’elles sont considérées comme n’étant pas assez voilées, il est peut être temps pour Hassan Rohani, le président de la République Islamique d’Iran, qui se dit modéré et diplomate de mettre fin aux violences qui sont faites aux femmes dans son pays. Si l’Iran a une réputation sulfureuse auprès des pays occidentaux et de ses voisins du Moyen Orient, le pays n’a jamais été déserté par ceux qui se battent pour un présent et un avenir meilleur. Simin Behbahani est décédée le 19 août 2014 à Téhéran, sa ville natale, des suites d’une longue maladie cardiaque. La poétesse iranienne mondialement connue était devenue, au fil des années un véritable symbole de la résistance et du courage face à l’injustice subie par de nombreux prisonniers politiques. Celle qui se disait «  attirée par les causes sociales  » (1) s’était également illustrée dans son combat en faveur de la liberté d’expression, du droit des femmes et de la libération des journalistes, écrivains et hommes politiques considérés comme dissidents et emprisonnés parfois sans procès.

Le premier tabou  : être une femme poétesse

Simin Behbahani, de son vrai nom Simin Khalili, fille du journaliste et poète Abbas Khalili a souvent brisé les tabous imposés par la société patriarcale iranienne. Elle a publié son premier recueil de poésie à l’âge de 14 ans, a divorcé de son premier mari, a fait des hautes études à l’université de Téhéran dans les années 1950 (alors même qu’aujourd’hui, les 60% d’étudiantes iraniennes font peur au pouvoir qui a fait fermé 77 formations aux femmes (2)). Mais la poétesse ose aussi au niveau artistique et lyrique  : son œuvre est surtout connue pour la modernisation de ses ghazal(s), genre littéraire persan, sorte de poème amoureux qui célèbre habituellement la femme, mais qui, sous la plume de Behbahani, évoque ses désirs de femme envers son amant. D’objet à sujet, Simin Behbahani rend tout son pouvoir à la figure féminine qui peut désormais ressentir et s’exprimer, et non plus simplement subir ou recevoir. Repoussant au maximum le tabou, Simin s’exprime à la première personne et assume les sensations qu’elle éprouve au toucher masculin  :

C’est la nuit où il posa soudain un baiser sur les tulipes
de mes joues rougies par la pudeur.

Mais la sensualité qui s’exprime ici à demi-mot suffit à bouleverser la censure qui bientôt s’attaque à elle. Les interdits qui frappent la poésie et la littérature en général sont nombreux  : «  des termes comme “sein”, “vin”, “danse” peuvent être facilement proscrits. Alors, il faut ruser…  » (3)
La métaphore devient son arme, arme qu’elle a repris à sa mère, qui citait le poète Saadi lors des disputes avec son père. Saadi, c’est ce poète dont la réputation dépassait les frontières déjà de son vivant et dont les œuvres les plus fameuses sont le Boustân (le Verger) et le Golestân (le Jardin des Fleurs). Celui qui a beaucoup inspiré la poétesse dans sa jeunesse est aujourd’hui toujours considéré comme un conteur et un moraliste hors pair, notamment grâce aux différents niveaux de lecture que l’on peut déceler à travers son œuvre largement prolifique.
De Saadi, de sa mère, Simin Behbahani retient la métaphore comme vecteur de ses idées et affranchissement des interdits qui pèsent sur les écrivains.

L’amour patriote

Au delà de son œuvre lyrique, c’est aussi son engagement pour la liberté d’expression que l’on retient d’elle. Très jeune déjà, la poétesse n’avait pas peur d’écrire sur des thèmes tabous ou interdits  : si elle aborde sans complexe le désir féminin, elle évoque aussi la pauvreté, la prostitution, les orphelins et la corruption qui faisaient rage sous le Chah, puis l’inégalité entre les hommes et les femmes qui s’est largement creusé après la Révolution.
Alors qu’elle se trouve au premier plan des grandes transformations politico-historiques qui fracassent l’Iran, Behbahani ne cesse de s’inspirer des troubles qui guettent les iraniens à chaque nouveau remous.
Il existe en français peu de traductions de ses poèmes, mais le plus connu témoigne justement de cette passion, de cet emportement qui la saisit lorsqu’il s’agit de défendre sa terre et son patrimoine culturel. L’Iran n’est pas seulement le sol qui l’a vu naître, c’est aussi et surtout une partie d’elle, une partie qu’elle mobilise, qu’elle porte à bout de souffle  :

Je te reconstruirai, ma patrie.
Même avec l’argile de ma propre âme.
Je te bâtirai des colonnes.
Même avec mes propres ossements.

Amoureuse de son pays, elle ne le quitte que lorsqu’il s’agit de promouvoir son œuvre à l’étranger. Et même dans ces moments où le succès et la gloire lui payent un ticket direct pour la liberté, Behbahani compte les jours qui la séparent de chez elle. Au lieu de profiter de ces instants inédits et de trouver la liberté et la justice qu’elle traque si désespérément, Behbahani a le mal du pays.
Car pour elle, l’Iran n’est pas la République Islamique, et c’est de cette nuance qu’elle nourrit son engagement pour réhabiliter la noblesse mais aussi l’extrême richesse de sa culture, culture que l’Occident tend à ignorer face aux dérives autoritaires.
Simin Behbahani n’a jamais perdu son chemin vers l’espoir malgré les obstacles qui barraient -et barrent toujours- la route à un Iran libre, qui serait le fruit de ses citoyens, et non plus seulement de l’avide autorité de ses dirigeants.
A l’époque du Shah et alors qu’elle balbutie ses premiers vers, l’insoumise se pose déjà des questions quant à l’avenir qui se prolonge dans le brouillard  :

Ô gémissante masse affamée, que vas-tu faire  ?
Ô pauvre nation angoissée, que vas-tu faire  ?

Face à la répression qui sévit, elle fait partie de ceux qui désirent et réclament une révolution. Non pas une révolution islamique comme celle que le pays connaît en 1979, mais une révolution qui mettrait fin aux interdits, aux contraintes, à la censure.
Son vœu ne sera pas exaucé, mais son combat pour la liberté ne faiblit pas et guide sa plume.

Pour désir de liberté, danse, tzigane, et sur ce rythme,
Envoie un message pour recevoir une réponse.
Il faut un signal à la conscience du monde pour croire à ton existence:
Frotte donc un fer sur la pierre, pour déclencher le feu.
Les âges noirs reculés, oppriment ton corps,
Sors, ne sois pas une trace sur un fossile.
Pour ne pas périr, tzigane, il faut briser la chape du silence,
C’est dire que pour rendre hommage à l’existence, il faut que tu chantes.(4)

De la guerre qui oppose l’Iran à son voisin l’Irak entre 1980 et 1988, laissant le pays exsangue et détruit, ou encore la vague conservatrice qui fait suite à l’élection du président Mahmoud Ahmadinejad et qui balaie de plein fouet un pays qui peine à avancer vers la liberté, Simin Behbahani ne passe rien sous silence  : «  to stay alive, you must slay silence  ».
Celle qui n’hésite pas à retranscrire l’obscurité d’un ciel déchiré par les missiles ou l’horizon teinté par les multiples cadavres qui jonchent le sol durant les années de guerre devient rapidement une des cibles privilégiées des autorités.

Le premier obstacle à la liberté  : la censure

Censurée pendant dix ans peu après l’avènement de la République Islamique en 1979, elle a fait les frais, comme beaucoup d’autres poètes dissidents, de la répression qui s’est abattu sur les plumes qui s’éloignaient des chemins tracés par le système politique islamique. Son frère Mahyar Khalili, a d’ailleurs passé deux ans en prison pour la distribution d’un tract politique. (5)
Bien avant la révolution, elle rejoint l’Association des écrivains iraniens, organisation créée avant la Révolution et destinée à promouvoir «l’abolition totale de la censure et la promotion de la liberté d’expression et de publication en Iran» (6)

De même, en 1994, elle signe l’Appel des 134, texte par lequel les intellectuels demandent l’arrêt pur et simple de la censure ainsi que le droit pour les écrivains de «se constituer en une association indépendante» (7). Deux ans plus tard, elle est «  raflée  » lors d’un dîner chez un diplomate allemand et gardée prisonnière quelques jours dans un lieu secret avec d’autres auteurs considérés comme dissidents.

Mais malgré les obstacles… la liberté envers et contre tout

A côté de ces engagements concrets, Simin Behbahani affiche et assume son mécontentement : elle le dit, elle a «  passé l’âge d’avoir peur  ». Arborant des hijab légers et colorés, loin des préférences nettement plus sombres recommandées, elle n’hésite pas à se maquiller les yeux d’un trait de khôl qui deviendra plus tard sa plus visible signature pour le reste du monde. Cette attitude de résignation par l’apparence est d’autant plus forte que le carcan qui s’impose au dessus de la société iranienne est ancré dans l’histoire civile du pays, teintée de sexisme et discrimination.
Et c’est cette inégalité hommes-femmes qui devient l’un de ses combats. Malgré sa réticence à l’égard des catégorisations hâtives, Simin Behbahani est considérée comme une féministe engagée, notamment grâce à «  Un Million de Signatures  ». La campagne lancée en 2006 pour lutter en faveur de l’abrogation des lois discriminantes à l’égard des femmes est un franc succès. Parmi ceux qui ont soutenu cette campagne, on retrouve d’autres figures internationalement connues, comme l’avocate et Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi, ou encore le réalisateur Jafar Panahi (8). En 2009, le collectif reçoit le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, présidé notamment par Julia Kristeva avec, pour ne citer qu’elle, la philosophe Elisabeth Badinter comme membre du jury.

La reconnaissance internationale n’est pas nouvelle. Les poèmes de Simin Behbahani sont traduits en anglais par Farzaneh Milani, ce qui permet leur très large diffusion. Cette enseignante de l’University of Virginia «  croit sincèrement que l’histoire de l’Iran ces trois dernières décennies peut être étudiée à travers la poésie de Simin Behbahani  », car le regard qu’elle porte sur son pays est à la fois lucide et complexe. L’engagement protestataire de Simin est d’autant plus pur qu’il n’est le fruit d’aucune collaboration avec un quelconque parti.
Et puisqu’elle est «  la voix du peuple iranien  » (9), c’est avec évidence qu’Obama choisit l’un de ses vers à l’occasion d’une vidéo célébrant le Nouvel An Perse. Le président américain rappelle que ses mots «  ont touché le monde entier  » (10).
Mais si la poétesse iranienne est une figure importante dans le combat pour le respect des droits de l’homme, c’est parce que son engagement ne s’est jamais démenti. Et face aux menaces, au harcèlement, à la confiscation de ses papiers, Behbahani n’a jamais cessé de croire en son pays et d’en dénoncer les abus  :

You may wish to have me burned , or decide to stone me. But in your hand match or stone will lose their power to harm me. (juin 2009)

A l’annonce de sa mort, Farzaneh Milani promet que «  sa voix ne mourra jamais  » (11)

Ophélie Perros

Sources  :

(1) http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2006/06/09/AR2006060902025.html
(2) http://geopolis.francetvinfo.fr/en-iran-les-femmes-font-de-la-resistance-16863
(3) http://www.lexpress.fr/culture/livre/une-plume-en-liberte_814777.html
(4) http://prixsimonedebeauvoir.blogspot.fr/2009/01/deux-extraits-de-pomes-de-simin.html
(5) http://www.lexpress.fr/culture/livre/une-plume-en-liberte_814777.html
(6) http://www.liberation.fr/monde/1999/06/11/l-association-des-ecrivains-iraniens-ressuscitee-une-victoire-pour-les-intellectuels-toujours-menace_277195
(7) http://www.liberation.fr/livres/1998/04/09/iran-les-armes-blanches-de-sarkouhi_235263
(8) http://www.campaignforequality.info/english/spip.php?article18
(9) http://www.nytimes.com/2014/08/22/arts/international/simin-behbahani-outspoken-iranian-poet-dies-at-87.html?_r=0
(10) http://siminbehbahani.com/index.php/en/articles-english/50-remarks-of-president-obama-marking-nowruz
(11) https://news.virginia.edu/content/her-voice-undying-farzaneh-milani-remembers-lioness-iran

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