PROFONDEURCHAMPS

Ce qu’au revoir veut dire

NextFest_01.003

La rame du métro glissait en silence. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ces lignes méconnues de Borges, intitulées Delia Elena San Marco :

«  Nous nous sommes dits au revoir à l’un des angles de la Plaza Once.
Du trottoir opposé, j’ai regardé de nouveau ; vous vous étiez retournée et d’un signe de main vous m’avez dit au revoir.
Un fleuve de véhicules et de gens coulait entre nous ; il était 5 heures de n’importe quel après-midi ; comment pouvais-je savoir que ce fleuve était le funeste Achéron, l’infranchissable ? 
Nous ne nous sommes pas revus et un an plus tard vous étiez morte ».

Je suis sorti de la station, et j’ai respiré à l’air libre. Je devais retrouver une amie dans ce quartier du Châtelet. Un dimanche après-midi, à cinq heures. La brume de ce mois de novembre recouvrait les rues désertes. Comme dans un rêve, j’ai erré dans ces impasses et ruelles, qui m’évoquaient de vieilles gestes médiévales : rue de la Coutellerie, fontaine des Innocents, rue Saint-Martin, rue de la Grande Truanderie, rue Saint-Denis, rue Pernelle, rue Nicolas Flamel, …

J’ai dépassé la tour Saint-Jacques et j’ai rejoint la rue de Rivoli. Et soudainement je me suis rappelé les lignes de Borges. Dire « au revoir »  aux personnes que vous connaissiez, pour rompre l’instant que vous partagiez avec elles, c’est le degré zéro de signification. Mais pour Borges comme pour moi, « au revoir » a un sens plus profond, « métaphysique ». De même qu’en automne, cinq à sept heures du soir sont des heures d’incertitude, en suspens.

Une odeur de feuilles mortes flottait dans l’air. C’est quelque part, dans cette rue de Rivoli, que Nerval a été retrouvé mort un froid matin de janvier 1855. La rue de Rivoli recouvrait l’ancienne ruelle de la Vieille-Lanterne, que Maxime du Camp décrivait comme une « ruelle du Moyen Âge, un lieu sinistre d’aspect, à la fois sentine et coupe-gorge ». Les amis de Nerval l’avaient découvert pendu, son chapeau sur la tête.

Je me suis dit que Nerval nous aurait peut-être compris, Borges et moi. Dire « au revoir » c’est nier la séparation. C’est jouer à se quitter pour se revoir, se rencontrer à nouveau. C’est s’estimer immortel, tout en se sachant contingent et éphémère. Et celui qui était El Desdichado nous aurait compris, dans ces innocents au revoir.

J’ai poussé la porte du Renard, et je me suis installé à une table vide. Je lui ai envoyé un message. Les dernières lignes de Borges me reviennent à l’esprit :

«  Delia : nous renouerons un jour – mais au bord de quel fleuve ? – ce dialogue incertain et nous nous demanderons si une fois, dans une ville qui se fondait dans la plaine, nous avons bien été Borges et Delia ».

Mon amie a poussé la porte du café et s’est installée en face de moi. Ses cheveux châtains encadraient son arcade sourcilière bien dessinée. Et ses yeux noisette éclairaient son visage. A quoi bon poursuivre des fantômes, quand la vie est là, toute simple ? Au dehors coule la Seine.

 Pirathees Sivarajah

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