PROFONDEURCHAMPS

Rue du Premier Film

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«  – Excusez-moi, je n’étais pas revenu en France depuis bien longtemps…
J’ai aussitôt regretté de lui avoir fait cette confidence. J’ai filé en douce de la soirée, et en redescendant l’immeuble, j’entendais encore les éclats de voix et les tintements de verre.

J’ai préféré prendre le métro. La plupart des stations n’avait pas changé d’aspect depuis mon départ pour l’Inde, il y a quatre ans. L’horloge numérique de la station Bellecour semblait indiquer pour toujours six heures moins le quart. Et peut-être que ceux qui attendaient là en regardant les six heures moins le quart n’avaient pas bougé depuis ces quatre ans. J’ai fermé les yeux et j’ai repensé au fourmillement des bords du Gange.

Je suis descendu quatre stations plus loin, à Sans Souci. J’ai pris la rue Villon, et j’ai remonté la rue du Premier Film. Comme un funambule en équilibre dans la pénombre, j’éprouvais une sensation de vertige à parcourir ce quartier que je fréquentais lorsque j’étais élève à l’Ecole Normale. Je reconnaissais la pente de l’avenue des Frères Lumière, celle que je traverse si souvent dans mes rêves. Le café du Cadran était ouvert, et je me suis assis à sa terrasse. Une odeur de feuilles mortes flottait dans l’air. Je dînais certains mardi soirs avec un ami comédien dans ce quartier. Nous nous entretenions de littérature et nous discutions de nos projets. Un soir de pluie, il m’avait confié qu’il prenait le large, et tentait l’aventure en Ethiopie. Moi, je voulais partir en Inde, à Delhi. Ce soir-là, pour reprendre le titre d’un film de mon enfance, le jour se levait.

Ce souvenir m’en évoque un autre : celui d’un rendez-vous dans un restaurant éthiopien de Delhi avec un diplomate français. Un mardi d’avril, il m’avait conduit par les avenues vertes du quartier de Chanakyapuri. Il portait un costume prince-de-galles, et ses boutons de manches ressemblaient à des rouages mécaniques. J’avais enlevé ma cravate à cause de la chaleur. Dans le restaurant, Il s’était installé en face de moi, et me regardait avec une expression de mélancolie.
- Alors comme ça tu travailles pour les services secrets ? Tu t’y plais ?
Les images de ce déjeuner se succèdent désormais, par saccades, comme dans un film dont la pellicule aurait été usée par le temps.

Je me demande aujourd’hui ce que sont devenues toutes ces personnes que j’ai connues autrefois. Vous les croisez à des périodes troubles de votre vie, et elles disparaissent comme elles y étaient entrées, brusquement. J’essaye d’imaginer la ville où j’aurais une chance de les rencontrer. Peut-être le Londres de mon enfance, sur les quais de la Tamise, que les rayons de soleil des fins d’après-midi enveloppaient d’une lumière intemporelle. Depuis la terrasse du Cadran où je suis assis, j’entends jouer Saint-James Infirmary, et l’envie me prend d’en siffler l’air. »

Pirathees Sivarajah

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