PROFONDEURCHAMPS

Au coin de la rue, l’aventure

Création originale

Il faisait chaud en cette fin de samedi après-midi d’août à Paris, et cet écrivain dont j’ai oublié les traits de visage m’a demandé à quoi j’occupais mes journées :

- Je fréquente des cinémas ou des librairies…

Il m’a jeté un regard suspicieux et m’a posé une nouvelle question :

- Que comptes-tu faire plus tard ?

J’ai haussé les épaules. Il m’a de nouveau jeté un regard suspicieux et a eu l’air de réfléchir pendant une dizaine de secondes. Ensuite, il s’est levé et m’a serré la main, en ajoutant :

- Nous nous reverrons sans doute chez P.

Soulagé de le voir partir et mettre fin à son interrogatoire, j’ai hoché de la tête. La place René Descartes était déserte, et j’étais le seul client au café La Méthode.

Je gardais sur la table le manuscrit de mon prochain roman : Au coin de la rue, l’aventure. Qu’avaient-ils pensé de mon manuscrit ? Je n’avais pas osé lui posé la question. L’encre de l’écriture bleue a tremblé légèrement, et j’ai feuilleté les premières lignes :

« J’ai remonté les quais du quartier de Gerland que les historiens appelaient autrefois les « quais des brumes ». J’ai traversé le parvis René Descartes pour me rendre à l’Ecole. En ces dimanches d’août, la ville de Lyon semblait abandonnée, comme si ses habitants s’étaient réfugiés dans les calanques de la Côte d’Azur. »

peintures-peinture-tableau-original-intitule-4989845-au-coin-de-la-r-rue-e2da7_bigCes premières lignes m’ont rappelé un souvenir. Un peu plus de deux années étaient passées depuis mon départ de l’Ecole Normale, et j’avais gardé mon ancienne carte d’élève. Je m’y étais rendu un jeudi soir de juin. Le hall d’entrée de l’Ecole était vide. Quelques papiers – sans doute des prospectus ou des notes de cours manuscrites – jonchaient le sol. Les plantes avaient dépéri, et les fauteuils de cuir noir, qui donnaient l’impression d’être dans la salle d’attente d’un aéroport ou d’une gare, étaient vides. Durant l’année scolaire, les professeurs et les élèves passaient ici sans s’arrêter, et au milieu de ce flot dense, vous saviez que vous n’étiez pas à votre place. Ce jeudi soir de juin, je me sentais pour la première fois hors d’atteinte.

Un groupe de quatre Italiens a traversé la place Descartes et s’est arrêté au café. Une fille brune, à l’air revêche, menait le groupe. Elle a retiré ses lunettes de soleil, et ses yeux ont croisé les miens. Des yeux couleur noisette. Comme ceux de L. qui lisait Pétrarque en cours de littérature italienne les jeudis soirs à l’Ecole Normale, et qui s’emmitouflait dans un manteau prune en hiver. J’ai repris ma lecture :

« J’ai rejoint les jardins de l’Ecole, et j’ai fini par m’allonger sur un banc. Un châtaignier me protégeait de son ombre, et j’ai contemplé le feuillage du châtaignier qui tremblait doucement comme s’il respirait dans son sommeil. Les jardins semblaient déserts. Avec quelques amis de l’Ecole, nous nous donnions rendez-vous les jeudis dans la nuit dans ces jardins et nous évoquions nos projets d’avenir. Moi, je voulais repartir en Autriche. Deux jours avant mon envol pour Vienne, les quais de Gerland et le parvis Descartes étaient noyés sous la brume de décembre, et comme dans un rêve, je les traversais en quittant l’Ecole. Je suis sorti de ma torpeur, et j’ai écouté la respiration du châtaignier. Le soleil disparaissait à l’horizon. Les autres n’étaient pas là. »

Les Italiens parlaient à voix basse. Ils semblaient évoquer leurs projets d’avenir. Les contrastes des tâches d’ombre et de soleil marquaient les trottoirs de la place Descartes et la façade du café. Un souvenir de Vienne m’est revenu soudainement : un jeudi après-midi de janvier, par-delà les avenues enneigées et silencieuses du quartier de Schottentor, je m’étais rendu à l’appartement de Sigmund Freud. J’ai fini par m’allonger sur un canapé. J’étais bien. Les projections de mon ombre que la nuit dissipait ne m’inquiétaient plus. Et le soleil, qui les rend sombres, avait lui aussi disparu.

J’ai refermé mon manuscrit, et je l’ai laissé sur la table. L. avait elle aussi quitté l’Ecole il y a deux ans. Elle était sans doute partie en Italie, à Rome, où nous finissons tous par échouer. « Chanson, au-delà de ces Alpes, là où le ciel est plus serein et plus heureux, tu me reverras au bord d’un ruisseau qui court ; c’est là qu’on sent la brise venir d’un frais et odorant Laurier ; c’est là qu’habite mon cœur, et celle qui me le dérobe : ici tu ne peux voir que mon image » dit le poème de Pétrarque. J’ai descendu les rues du Quartier Latin et je me suis dirigé vers la gare de Lyon. En ce samedi après-midi d’août à Paris, j’ai eu le sentiment que l’aventure était au coin de la rue.

Pirathees Sivarajah

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