PROFONDEURCHAMPS

Manor Road et mes vies parallèles

Ce soir de mars, la lune émettait une lumière cendrée dans le ciel d’Oxford. J’ai quitté ma table de travail à la Social Science Library et j’ai remonté Manor Road. Comme un somnambule, j’ai longé les ruines de la chapelle d’Holywell et son cimetière de tombes en pierre. Deux cents mètres plus au nord, le clocher d’Harris Manchester College brillait comme un phare. Le cadran du clocher affichait dix heures.

13009907_2004838096407454_1087521712_o
Je venais de relire mes annotations des Vies parallèles. Elles me rappelaient le début de printemps 2012 à Paris. Chaque soir, vers dix heures, je descendais la rue Soufflot vers les jardins du Luxembourg. À cette époque, je m’étais procuré le double de la clé qui ouvrait les salles de classe du lycée de la rue Clovis. Et je me retirais dans la tour du lycée jusqu’à dix heures. Un soir d’avril, j’y avais croisé mon professeur de philosophie. Épuisé, il dormait sur son Être et Temps. Je l’avais réveillé, et il m’avait remercié en partant :
- Je comprends. Vous esquivez vos camarades, mais vous venez retrouver leurs fantômes…

J’ai fini par rejoindre Broad Street, près du Sheldonian Theatre où La fiancée du spectre avait été jouée une semaine plutôt. Les rues d’Oxford étaient vides. Les élèves étaient rentrés chez eux pour les vacances de printemps. J’ai traversé la cour de la Bodleian Library, et l’écho de mes pas a résonné dans le silence. Les lampes du premier étage étaient encore allumées, comme des veilleuses de nuit. Elles projetaient des tâches d’ombre sur les étagères de manuscrits et de livres que la Library conservait depuis quatre cents ans. Un soir de novembre, j’avais exploré le labyrinthe d’étagères. La brume recouvrait les rues d’Oxford. J’avais alors éprouvé un sentiment d’angoisse en errant parmi les douze millions de livres ; sans doute, dans une vie parallèle, j’aurais répertorié, cartographié, et lu ces livres ; et ils me seraient devenus familiers.

Les constellations de la couronne boréale et du petit lion s’étiolaient dans le ciel d’Oxford. J’ai continué jusqu’à High Street. Ce soir de mars, le dôme de la Radcliffe Camera et les flèches des colleges environnants surplombaient les rues désertes. Ils étaient intacts des brumes de novembre. Des générations d’élèves avaient fréquenté ces lieux, et comme eux, vous étiez de passage. Vous étiez ici pour un temps, et un jour, ou l’autre, vous deviendriez un souvenir qui se perdrait.

J’ai pris Abingdon Road et j’ai laissé derrière moi le café Cape of Good Hope. Les néons du bar éclairaient l’intérieur du café. Certaines nuits de dimanche, de rares noctambules s’y arrêtaient et s’accoudaient au bar. Ils reprenaient ensuite la route vers Londres, et continueraient au sud vers Folkestone ou Brighton. J’ai descendu Abingdon Road vers les jardins de Christ Church College. Comme dans mes rêves, il m’a semblé qu’au bout de la rue, Folly Bridge donnait sur la mer. Je me suis arrêté à hauteur des grillages des jardins de Christ Church et je me suis assis sur un banc. Comme un soir de novembre, une pluie fine tombait maintenant dans les rues vides d’Oxford.
- Je me suis aventuré. Il y avait des impasses. Des escaliers qui ne menaient nulle part. Des dédales qui conduisaient à des abysses. Des portes entre-ouvertes. Des portes qui sont restées closes malgré mes efforts. Il y avait des illusions. Des trompe-l’œil. Je me suis perdu en route…
- C’est ce qu’on appelle de l’empathie.
- Ne refais plus jamais ça.
- Pourquoi suis-je tombé ?
- Je lui ferai payer. Au quintuple.
- T’es dégueulasse. Tu es vraiment dégueulasse.
Comme un soir de novembre, j’ai saisi mon téléphone et j’ai appelé E. À bout de souffle. Une bouteille de whisky, cassée, traînait à mes pieds. Comme une bouteille jetée à la mer.

Pirathees Sivarajah

Laisser un commentaire