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Hunger et Shame : le corps chez Steve McQueen

Il y a quatre ans, Steve McQueen remportait la Caméra d’Or à Cannes pour son premier film, Hunger, décrivant les grèves de « l’hygiène » puis de la faim entamées dans les prisons irlandaises par les militants de l’IRA en 1981. En 2011, sort Shame, histoire d’un « obsédé » sexuel interprété par l’incroyable Michael Fassbender, dont la performance en tant que Bobby Sands dans Hunger était déjà phénoménale.

Deux films, un talent graphique indéniable, notamment dans l’utilisation des éclairages (jeu d’ombres et de lumières dans Shame fascinant), de la bande-son, des profondeurs de champs (la neige et la plume dans Hunger), mais surtout dans sa façon de filmer les corps. Les corps qui jouissent, les corps qui souffrent, qui courent, qui meurent.
McQueen nous a livré, -offert-, deux films d’une richesse et d’une force affolantes. Etudier un aspect si limité de ces œuvres, le corps humain, est réducteur mais permet aussi de rendre hommage à son travail du détail et de la recherche esthétique.
Shame-Hunger: au-delà du combat ?
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La thématique et l’objet « corps » sont omniprésents dans ces deux films et littéralement « portés » à l’écran par Michael Fassbender, qui aura fait subir à son propre corps d’acteur une véritable métamorphose à l’occasion deHunger. Les interrogations soulevées par ce corps dans les deux films sont à bien des égards différentes, mais leur profondeur et multiplicité sont conservées.
Si le corps est central dans Hunger et Shame, c’est bien parce que McQueen lui donne un sens, une existence en lui-même, une attention comparable à celle donnée à un personnage à part entière, qui a sa propre liberté. Et c’est en faisant cela qu’il nous est permis de voir dans ses deux films un véritable questionnement sur la puissance, la puissance du corps  sur l’être, mais aussi de l’être sur le corps. Hunger et Shame sont des combats avec et contre le corps, ce dernier est à la fois arme, complice et adversaire.
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Arme, quand il n’est plus rien laissé aux prisonniers de l’IRA que le corps pour se battre, puisque le statut de prisonnier politique leur est refusé. Et alors, c’est plus bien que le corps qui est utilisé, puisque ses produits (excréments) servent aussi dans cette grève souvent appelée « no wash protest». En effet, que répondre à un déni de droit politique, où toute action politique est considérée comme criminelle et pulsionnelle ? « There is no political violence, there is only criminal violence» entend-on dire en voix off par Margareth Thatcher. Sans reconnaissance juridique, il ne leur reste plus qu’à combattre avec la seule chose qui leur est laissée. Je ne suis qu’un corps qui a produit un crime, je vais donc agir avec ce corps, et n’être qu’un corps. Le corps endosse alors une revendication relative au statut de la personne, et est mis en scène, exhibé pour réclamer ce statut dont il devrait être porteur. D’innombrables questions sont alors soulevées : jusqu’à quel point un combat « physique » est-il politique ? Quelle place pour le corps dans la politique ? Se battre avec de l’urine et des excréments, c’est s’abaisser en deçà de la dignité ou au contraire la transcender ? Et qu’est ce vraiment que la dignité humaine ?
Complice aussi quant il sert de messager, et ses cavités d’intermédiaire entre la prison et l’extérieur, comme dans cette incroyable scène dans la salle des visites où une mini-radio est transmise par le biais d’un transfert vagino-anal (il faut le voir pour le croire !).
Mais ce que le corps est surtout dans McQueen, c’est un adversaire, égal, supérieur ou inférieur (et alors victime) selon les situations, mais toujours présent et interagissant avec son « porteur ». Les personnages dans Hunger etShame, ne peuvent oublier leur corps, justement parce qu’il suscite faim et honte. La grève de la faim entamée par Bobby Sands est bien évidemment un combat contre lui-même, où la violence initialement portée contre l’autre est portée contre soi.  Combat violent, brillamment filmé et interprété (scène de combat seul de Fassbender dans son lit d’hôpital) qui consiste alors à dépasser la faim et tout signal envoyé par le corps. On ne sait que ressentir face à ce corps presque mort, fantomatique, coulé dans une baignoire (il s’agit en fait de la deuxième scène de bain, dont on peut se demander laquelle au final dégage le plus de puissance) puis trop fragile pour supporter la pression des draps. Un corps vaincu par une volonté plus forte, mais qui quelques heures plus tard emportera cette dernière avec lui dans la mort.
Les corps dans Shame sont bien différents. Ils sont beaux, ils sont forts, ils sont désirables. Mais le même combat se joue, plus sournoisement peut-être. Il est beau Fassbender, on ne peut que comprendre cette inconnue du métro, dans ce qui s’avère être l’une des plus belles scènes du film, l’ouvrant et le clôturant. Pouvait-on imaginer avant McQueen qu’une telle tension sexuelle pouvait se dégager de deux inconnus en manteaux face à face dans le métro ? Brandon est un homme du corps, « actions count, not words », il désire le sexe, au point d’avoir une unique raison de côtoyer les femmes : parce qu’elles l’aident, dans tous les sens du terme, mais surtout parce qu’elles l’aident à répondre à son obsession incontrôlable. Si sa sœur Sissy l’inconforte tant, c’est bien parce qu’elle ne peut pas l’  « aider » et au contraire, selon ses mots à lui « le piège ». Jusqu’à son arrivée, Brandon est prisonnier (et complice ?) de son corps, constamment en manque. C’est aussi par son corps qu’il trouve une brève et douloureuse échappatoire au sexe, par la course (jogging jouissif sur Bach) ou la violence. La rupture se fait véritablement avec la naissance d’un désir interdit, le désir du corps de sa sœur, qui fait probablement naitre en lui la fameuse « honte ». Honte, désarroi et violence, parce cette fois, son obsession ne peut être assouvie, il se doit de reprendre contrôle sur son corps.
Cette vie moderne, que McQueen dépeint comme solitaire, froide, répétitive, impersonnelle, en un mot névrosée, semble alors être le fruit d’une discordance entre deux corps, un corps physique, incontrôlé, incontrôlable et inassouvi, et puis un corps social, à qui on impose des normes puisque se mouvant en société. Lorsque Brandon désire sa sœur (scène de la douche, impeccable), il réalise à quel point son corps « physique » a pris le dessus sur son corps « social ».
Un unique et magnifique moment de trêve a lieu alors que Brandon et sa collègue, après un diner gêné marchent dans la rue. Brandon est méconnaissable, son air prédateur a complètement disparu, pour faire place à un regard tendre, doux, curieux, animé, celui d’un enfant. Lorsqu’ils se quittent c’est par un sourire amusé, libéré, qu’il répond à son regard insistant. Au-delà de son air c’est bien du corps prédateur en lui-même dont il s’affranchit, puisque plus tard dans le film, il ne parviendra pas à passer à l’acte avec cette femme.  McQueen, par sa mise en scène qui fait quasiment disparaître et oublier les corps dans un jeu d’ombre remarquable, appelle ici à ne point chercher à assouvir, contrôler ou réfréner mais bien à transcender, dépasser son corps, ce qui ne peut passer que par un contact « vrai », laissant apparaître doucement l’être, insaisissable, mais bien présent. Exactement le genre de contacts que Brandon, dans la grande ville de New York, ne connaît plus (n’a jamais connu?).
Cette même duplicité se retrouve dans Hunger, avec une transcendance par le corps « politique » du corps physique. La mort de Bobby Sander n’est en rien la fin de son combat ; l’arme a explosé, mais la balle est partie.
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Alors, à la manière de Kantorowicz, Shame et Hunger dessinent une certaine dualité, ou tout du moins une complexité du corps en relation avec l’être. Comme le corps immortel et sacré du roi, qui transcende le temps et unit la nation, McQueen appelle à transcender le corps physique pour atteindre le corps « humain », l’essence. Brandon et Bobby peinent, luttent pour trouver et atteindre en eux ce « roi immortel et transcendant ».
Ce roi, je l’ai trouvé. McQueen est ce roi.
McQueen est mon roi.
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Sylvia Bodin

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