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Rencontre avec Fabrice Humbert – Seconde partie

Cycle d’interviews “Qu’est-ce qu’écrire ?”

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Votre première publication (2001) est très espacée par rapport aux trois suivantes qui se succèdent rapidement (2008, 2009, 2010). Que s’est-il passé entre-temps ?

Entre-temps, j’ai écrit L’Origine de la Violence (2009), et ça m’a pris très longtemps. Et puis également, je n’avais pas d’éditeur après Autoportraits en Noir et Blanc (2001), et quand on n’a personne pour vous accompagner, forcément, les échéances de publication deviennent, d’abord plus difficiles -on ne sait pas si on retrouvera un éditeur-, et par ailleurs, on n’est pas pressé par des échéances, on ne se dit pas « Il faut que je sois prêt pour la rentrée de septembre ». C’est donc à la fois des raisons de travail, et des raisons d’édition, puisque c’est avec Biographie d’un Inconnu (2008), que j’ai trouvé mon éditeur actuel, le Passage. A partir de là ça s’est enchainé assez vite, et, s’il y a un an de différence entre Biographie d’un Inconnu et L’Origine de la Violence, celui-ci est quasiment prêt au moment où est paru Biographie d’un Inconnu. J’ai mis 4 ans pour écrire L’Origine de la Violence, c’est vraiment un livre m’a pris du temps.

L’Origine de la Violence, notamment, comprend de nombreux éléments biographiques, à quel point ce que vous écrivez est-il lié à votre vie, à votre expérience; la pure fiction est-elle possible ?

On écrit toujours avec ce qu’on est, et ce qu’on connaît, ça me semble difficile autrement. Ainsi dans La Fortune de Sila, qui est totalement détachée de moi-même, un certain nombre de scènes et de personnages sont des scènes que j’ai vécues. Ce n’est pas du tout autobiographique puisqu’il n’y a pas la volonté de parler de soi, mais en revanche je me sers beaucoup de mon expérience.

Sur L’Origine de la Violence, il y a effectivement un certain nombre d’éléments autobiographiques, mais, surtout, il y a une lecture autobiographique à faire de ce livre, c’est à dire que je l’ai fait pour qu’on pense que l’auteur est le narrateur. Je pense que la lecture autobiographique est une lecture particulière, où le lecteur se sent très proche de l’auteur. C’est vraiment une question de direction en quelque sorte, c’est-à-dire que, bien sûr, il y a des éléments autobiographiques dans tous mes livres, mais il y a certains livres où je demande à mon lecteur de le lire comme une autobiographie, et d’autres, où cette question de l’autobiographie n’apparaît pas; c’est présenté justement, comme une pure fiction. C’est vraiment la différence, et fondamentalement, c’est ce qui fait la différence avec l’inspiration autobiographique: comment demande-t-on à être lu? On retrouve ici ma peau de professeur, la caractéristique de l’autobiographie, ce ne peut être que cela. Si on pense que l’autobiographie est un souvenir, une étude d’expérience vécue, c’est idiot, dans la mesure où, il faut bien l’avouer, dans les livres, on se sert toujours de son vécu.

Aujourd’hui, pourquoi écrivez-vous ? Ohran Pamuk dit notamment « J’écris parce que je n’arrive pas à être heureux. J’écris pour être heureux. » Ecrire, pour vous, est-ce libérateur ?

La question des questions, la plus posée…et la plus bateau… J’ai toujours pensé que ma réponse à cette question était « j’écris parce que j’écris ». Il n’y a pas d’origine décelable, jamais de justification univoque. Il y a, évidemment, 10 000 explications, mais je crois que la meilleure réponse est ce côté un peu instinctif et factuel : j’écris parce que j’écris. C’est une espèce d’émanation personnelle qui n’a pas de justification véritablement. Je n’écris pas parce que je suis malheureux en tous cas, je n’écris pas parce que je suis heureux… un escargot bave et moi j’écris…(rires)

Ce n’est donc pas particulièrement pour laisser une trace ?

Non, alors, sur la question de la postérité, je crois qu’une modification a eu lieu. Certes, les écrivains classiques pouvaient espérer qu’il y ait une postérité; pour les écrivains modernes, ce serait absurde, on est déjà, dans le présent, totalement emporté, submergé, le numérique, en plus, développe cela de façon démesurée. Il n’y a aucune raison qu’il y ait une quelconque postérité. Je ne crois pas à la postérité dans la mesure où cela n’a pas beaucoup de sens pour moi. C’est un changement de perspective temporelle par rapport aux écrivains classiques. Stendhal pouvait penser très consciemment qu’on le comprendrait beaucoup plus tard, moi, je pense qu’il n’y aura pas de « beaucoup plus tard ».

Est-ce que ça veut dire aussi que vous pensez que les écrivains d’aujourd’hui dureront moins que Balzac, que Stendhal, qu’on lit encore?

Disons que le problème, à notre époque, c’est qu’on ne peut absolument pas se projeter. Donc je suppose que certains dureront -mais on ne sait même pas si ce seront les bons, et encore une fois, cela importe peu-, je suppose abstraitement que, comme dans les siècles passés, certains vont rester, mais, véritablement, la caractéristique de notre temps, c’est que tout est submergé, il y a une accumulation de tout dans tous les domaines. On est gonflé à bloc, donc, la postérité, qui suppose une raréfaction, quelques individus qui restent, quelques œuvres qui restent, ça paraît complètement aberrant, dans une époque comme la nôtre, où le peu n’existe pas en réalité, où seul le très lourd, l’énorme, peut s’imposer.

Par exemple, je suppose effectivement, qu’un phénomène éditorial comme Harry Potter restera dans la postérité, alors que pour moi ça n’a aucun sens, j’ai lu un Harry Potter que j’ai trouvé pas mal, mais voilà…aucun intérêt… De même La Guerre des Etoiles va rester dans la postérité, c’est à peu près sûr, parce que c’est cet espèce de phénomène, énorme…mais moi, dans ma vie, La Guerre des Etoiles, ça ne m’aura pas laissé une seule image, ça ne compte pas pour moi; je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais ça ne compte pas pour moi. Voilà, actuellement, on peut estimer que, la postérité, elle sera valable pour ce qui s’est imposé à l’échelle du monde, et ce qui s’est imposé à l’échelle du monde, ce n’est quasiment jamais des œuvres qui ont de l’importance pour moi. La seule œuvre mondiale qui me plait, c’est Rocky, entre autres…

Deux de vos livres vont être adaptés au cinéma. En premier lieu, quel cinéma appréciez-vous ?

Au cinéma, je suis très éclectique, j’ai un grand plaisir à regarder les navets, je vais voir les films de super-héros. Je peux apprécier énormément de choses au cinéma, j’aime beaucoup les films d’action – si je devais en citer un récemment, Thor – , j’ai bien aimé la trilogie sur les X-Men. Donc voilà les films d’action, de pur divertissement, c’est quelque chose que j’aime bien.

Et sinon, parmi les cinéastes que j’admire, il y a par exemple Haneke. Haneke je trouve ça absolument génial. Le Ruban Blanc

Voilà, il y a des films que je consomme, et il y a des films que j’admire, mais je suis capable de voir à peu près tout; et il y a des comédies que j’aime beaucoup, comme Intouchables récemment.

Je suis vraiment un spectateur très éclectique, et je crois d’ailleurs que c’est le propre du spectateur moderne; c’est, encore une fois, ce mélange des cultures qu’on peut observer.

Sinon, concernant mes livres, L’Origine de la Violence est adapté par Elie Chouraqui. Normalement le tournage commence en octobre, j’espère que tout se passera bien. En tous cas, Elie Chouraqui fait tout pour le réussir. En cinéma, rien n’est jamais sûr avant que le tournage ait commencé, c’est un art qui nécessite beaucoup d’argent, mais j’espère que ça se passera bien, et que ça se tournera.

Et La Fortune de Sila est adapté par Xavier Durringer; il a fait un scénario que j’ai apprécié, qui fait des choix drastiques dans les intrigues de la fortune de Sila, mais qui reste vraiment fidèle au livre, et j’espère qu’il pourra le tourner ; ce serait pour début 2013.

Ce sont des films budgétés autour de 10 millions à chaque fois, ce qui est beaucoup, et donc difficile à tourner.

Concernant mon intervention dans le processus cinématographique, je n’ai pas du tout travaillé sur La Fortune de Sila, mais j’ai travaillé au scénario de L’Origine de la Violence, avec Elie Chouraqui qui me l’avait demandé. J’ai fait la première version, et lui a fait les suivantes. Le cinéma, c’est un travail de très long terme, et, ce qui n’est pas facile, c’est qu’il y a un gros financement à trouver à chaque fois. Je me rends compte qu’il faut être très déterminé, c’est un milieu où il faut se donner énormément de mal, et beaucoup se battre, y compris pour des réalisateurs très confirmés. C’est du moins très difficile, comme le dit le producteur de La Fortune de Sila, pour des adaptations comme La Fortune de Sila, ou L’Origine de la Violence ; comme il le dit aussi, il y a cependant des films relativement faciles à monter aujourd’hui, ce sont les films « feel good ».

Il faut se battre davantage que dans l’édition selon vous ?

Disons que dans l’édition, il n’y a pas la question des moyens, une feuille de papier et un stylo suffisent. En revanche, il faut de l’obstination pour arriver à un vrai niveau; mais je dirais que c’est peut-être plus une question artistique, parce qu’on peut mener à bien l’œuvre, et elle existe, alors qu’au cinéma, on ne peut pas tourner si on n’en a pas les moyens. Le livre existe toujours, il a peut-être été refusé par tous les éditeurs, du moins il existe. C’est très frustrant, bien sûr, à nouveau, d’être refusé par tout le monde, mais il n’empêche que l’œuvre a été faite.

Comment compareriez-vous l’écriture littéraire et l’écriture pour le cinéma ?

Ce sont deux formes d’écriture qui n’ont rien à voir, l’écriture pour le cinéma c’est un squelette. Ce n’est pas une œuvre d’art; c’est un instrument de travail très important, mais qui existe pour codifier une narration. Artistiquement, ce n’est quasiment pas lisible. C’est un lien entre acteurs, scénaristes, réalisateurs, producteurs, ça donne la marche à suivre. Mais c’est difficile à lire, ce n’est pas du tout un plaisir, je ne sais même pas si on peut parler d’écriture. L’écriture littéraire, c’est une œuvre d’art, c’est l’immense différence entre les deux, ce n’est pas comparable.

C’est donc une place frustrante, même financièrement, un scénario c’est un pour cent du budget d’un film dans le cinéma français –même si cela atteint 10% dans le cinéma américain. Donc ce n’est pas la meilleure place. Pour moi, c’est différent, je n’écris pas pour le cinéma, c’est le cinéma qui a eu la gentillesse de s’intéresser à mes livres, et donc j’ai participé. Mais, encore une fois, j’ai le projet de continuer à écrire des livres, pas d’écrire pour le cinéma. Cependant, comme je vous le disais, je vais quand même essayer d’écrire un scénario pour lancer un projet cinématographique. Ça ne veut pas dire que cela se fera, c’est un peu, pour moi, comme lorsque j’écrivais des nouvelles quand j’avais 20 ans.

Entretien réalisé le 30 mars 2012, par Lucas Trottmann.  

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