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Eloy M. Cebrián : “La littérature est ma vie secrète”

Cycle d’interviews “Qu’est-ce qu’écrire ?”

Notre cycle “Qu’est-ce qu’écrire” passe par Albacete, où Eloy M. Cebrián, romancier éclectique, et se revendiquant de la tradition littéraire espagnole a bien voulu répondre à nos questions. L’écrivain a éclaté au grand jour avec “Sous la froide lumière d’octobre” roman suivant la vie d’ une famille républicaine espagnole de la IIème République à la dictature franquiste, en passant par la Guerre civile. Il évoque avec nous le rôle de la littérature dans sa vie. Entre douleur, peur et libération. 

Lire interview précédente du cycle.

Vous souvenez-vous de vos premiers écrits, de ce qui les a suscités ?

J’ai commencé à écrire à l’adolescence, par désir d’imiter mes idoles littéraires de l’époque. Mais il y eut ensuite une très large pause, et je n’ai pas recommencé à écrire avant d’avoir 30 ans.
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Un écrivain a souvent d’abord été un grand lecteur. Pouvez-vous nous parler de livres qui vous ont marqués ? Pensez-vous qu’une lecture peut changer une vie ?

Evidemment qu’une lecture peut changer une vie. Je me rappelle de deux en tout cas, qui ont changé la mienne. L’un est Cent ans de solitude de García Márquez. L’autre Fictions de Borges.
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Avez-vous un écrivain modèle ?

J’aimerais ressembler à un certain type d’écrivains techniques et minutieux, caractéristiques du monde anglo-saxon. Je citerai comme exemples Ian McEwan et John Irving. Ce sont des écrivains qui joignent des thèmes traditionnels à des thématiques plus contemporaines, comme si des romanciers du XIXème siècle (disons Dickens ou Balzac), avec leur énorme pouvoir narratif, s’occupaient de romancer la société extrêmement complexe et contradictoire dans laquelle nous vivons.
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Quels types d’obstacles rencontre-t-on lorsque l’on veut devenir écrivain ? Faut-il aussi lutter contre soi-même ?

Cela dépend beaucoup du genre littéraire de l’écrivain en question. La poésie et la nouvelle ne sont pas aussi exigeantes par le temps et le dévouement qu’ils nécessitent que la nouvelle (cela dit, peut-être que je me trompe, je n’ai jamais écrit de poésie). Placer le travail littéraire à l’intérieur de sa vie professionnelle et familiale est une tâche ardue. Le découragement est aussi un obstacle contre lequel il est difficile de lutter, surtout quand l’œuvre que nous avons entre nos mains est longue et complexe. Mais au-delà de ça, il est évident que s’ouvrir un chemin vers le monde de l’édition reste le plus difficile.
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Est-il naturel d’écrire sur soi avant tout ? Ou peut-on écrire dans une atmosphère de fiction totale ? Comment agissez-vous ?

Je ne crois pas que qui que ce soit puisse écrire dans une atmosphère de fiction totale. L’on fait toujours appel à la mémoire et à l’expérience, nos souvenirs et notre vécu se combinent. Cela ne veut pas dire que toute œuvre de fiction est en réalité une autobiographie qui ne dit pas son nom. Simplement que nous utilisons la carrière qui nous est la plus proche pour obtenir les matériaux qui nous sont nécessaires : notre propre monde intérieur.
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Diriez-vous qu’il y a des thèmes récurrents dans vos romans ?

Le conflit entre l’être et le paraître est un thème récurrent, sans aucun doute. Egalement l’évocation de l’enfance face aux frustrations de la vie adulte. Curieusement, dans beaucoup de mes roman apparaissent des tunnels, parfois au sens propre, comme élément narratif, et parfois métaphoriquement.
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Votre domaine favori est-il le conte ? Quelle est la différence entre un conte et un simple roman ?

J’ai publié quelques volumes de contes mais je crois que je me sens plus à l’aise avec le roman. Le conte est un genre trop difficile et les erreurs s’y payent très cher. Le lecteur de romans est peut-être plus généreux que le lecteur de contes. Cependant je crois que l’effet que provoque la lecture d’un conte est plus concentré, plus dense et a des conséquences plus concrètes et tranchantes. Je crois que mes pages favorites en tant que lecteur viennent des contes et non des romans.
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Ecrire est un acte purement solitaire. Est-ce une forme de solitude ?

Oui je le pense. Mais je ne veux pas perdre de vue qu’il existe un espace abstrait où le lecteur et l’écrivain se rencontrent à un moment à la fois décalé et simultané. Et c’est précisément là que naît la littérature.
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Le prix Nobel turc de littérature Orhan Pamuk a dit “J’écris parce que quoi que je fasse, je ne peux pas être heureux. J’écris pour être heureux” Vous reconnaissez-vous dans ces mots ? L’écriture est-elle libératrice ?

Parfois j’ai l’impression inverse. Ecrire peut devenir une condamnation, une maladie chronique. Pourtant, je me reconnais quand même dans les mots de Pamuk. Je ne sais pas ce qu’aurait été ma vie sans la littérature, mais j’ai bien peur que tout aurait bien pire.
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Comment définiriez-vous l’écriture ?

Je le dis souvent et je le répète ici : la littérature est ma vie secrète, ce qui me permet d’être moi-même et bien d’autres à la fois. C’est le filtre à travers lequel je vois le monde. Et c’est une partie substantielle de tout ce qui aujourd’hui est important pour moi.
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Est-ce important de se corriger après avoir écrit ?

Je me corrige énormément, infatigablement. Je suis le cauchemar de mes éditeurs, avec mes corrections de dernière minute. J’aimerais pouvoir corriger encore une fois le livre publié. Evidemment qu’il est important de se corriger, c’est une part essentielle du processus créatif.
Avez-vous parfois peur que ce que vous êtes en train d’écrire ne vaille pas la peine, soit faux ?

Cette peur ne m’abandonnera jamais. Et j’espère qu’elle ne le fera jamais. La complaisance est le pire ennemi de l’écrivain.
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Vous avez dit que l’écrivain ressemble au chirurgien, car il dissèque la réalité. Quelle est l’importance du détail en littérature ?

La littérature naît de la réflexion mais aussi de l’observation. Le monde se compose de détails qui souvent passent inaperçus. Une bonne partie de la tâche de l’écrivain est de les rendre visibles. C’est dans les détails et non dans le général que se trouvent la signification la plus complexe et subtile, c’est-à-dire ce qui m’intéresse moi en tant qu’écrivain.
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Vous venez d’Albacete, en Espagne. Mais vous avez écrit des romans qui prennent place, par exemple, à Londres ou dans l’antiquité. Quelle relation entretiennent la littérature et le lieu ?

Dans mes romans, les lieux sont un des personnages. Je les traite de la même manière que s’ils étaient des personnes, j’essaye de leur donner un caractère et de la vie, c’est-à-dire, qu’il ne s’agisse pas de simples décors de carton-pâte dans lesquels déambulent les personnages. Cette question a beaucoup à voir avec ce dont nous avons parlé plus tôt, sur l’importance du détail.
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Diriez-vous que vos romans s’inscrivent dans une tradition espagnole ?

Je crois que je suis un écrivain profondément espagnol, dans les thèmes qui sont les miens, à travers les personnages que je choisis, et par le sens de l’humour noir et acide qui imprègne mes romans. Dans le style et le langage aussi. Pour moi, la littérature est une tradition et je me sens très fier de la mienne. Cependant, étant donné mes études et mes inclinations, il y a aussi beaucoup du monde anglo-saxon dans ma littérature.
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Ecrivain, est-ce un métier ?

Ça l’est. Bien que souvent peu ou pas du tout rémunérée. Aucun écrivain qui prend au sérieux ce qu’il fait ne voit le travail littéraire comme un simple loisir.
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Que conseilleriez-vous à ceux qui veulent devenir écrivains ?

Avant tout, qu’ils lisent beaucoup, qu’ils n’aient pas peur d’imiter leurs modèles et n’essayent pas d’être différent ou original à tout prix. Enfin qu’ils aient la patience nécessaire pour trouver leur propre voix.
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Que change la reconnaissance pour votre travail ?
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En soi cela ne change que peu de choses, mais un certain niveau de reconnaissance encourage à entreprendre de nouveaux projets. Pour moi, publier ce que j’écris, le fait qu’un éditeur parie sur mon travail, est déjà une forme de reconnaissance. Pour l’instant, je n’ai pas de quoi me plaindre.
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Arrêter d’écrire, est-ce possible ?
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Seulement dans des moments de profonde crise personnelle, ou comme repos après un long projet. De toute façon, nous les écrivains écrivons également quand nous ne le faisons pas.
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Quel projet avez-vous pour le futur ?

J’aimerais retourner au plus difficile, retourner au conte.
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Propos recueillis et traduits de l’espagnol par Valentin Hénault.

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