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Psychanalyse de Voldemort

« Mais d’où venons-nous donc ? dit le roi. / Je n’en sais rien, dit le phénix » (Voltaire, La Princesse de Babylone, 1768).

Pour le fondateur de l’ordre du Phénix, vaincre Voldemort suppose de le connaître, et pour J. K. Rowling, fille de Freud, connaître un homme implique de comprendre d’où il vient :

« Monsieur… est-il vraiment important de savoir tout cela sur le passé de Voldemort ?Très important, je crois, assura Dumbledore » (tome VI, chapitre 10).

De Tom Elvis Jedusor (Tom Marvolo Riddle en anglais), dit Lord Voldemort, le texte déclare qu’il est « fou », « dément » (I, 1, IV, 1 et VII, 36). Le peu qu’on entrevoit de sa jeunesse incite à le considérer comme pervers, mais son itinéraire oblige à voir en lui un paranoïaque. Au demeurant, il y a des traits communs, la cruauté et l’absence de scrupule par exemple.

L’origine de sa folie, c’est qu’il n’est pas le fruit d’un amour partagé, mais d’un philtre d’amour. Il est né d’une manipulation, d’une sorte de mariage forcé. Son père n’a pas attendu qu’il naisse pour l’abandonner ; sa mère n’a pas trouvé la force de vivre pour le fils d’une potion (VI, 10).

Cette triste façon de commencer sa vie correspond assez bien à ce qu’on sait ou croit savoir de la genèse de la paranoïa : un père absent ou empêché, oublié ou nié, en tout cas un père exclu. Si encore la vie de ses parents – leur relation – n’avait pas été empoisonnée par la haine. Mais le deuxième prénom de Voldemort n’est autre que celui du grand-père Gaunt, le fourchelang qui haïssait sa fille, qui haïssait son gendre moldu, qui eût haï leur rejeton s’il l’avait connu. Et il n’est pas impossible que les employées de l’orphelinat où Tom Jedusor a grandi aient aggravé la défaillance du couple parental. Elles ont pu s’identifier à la malheureuse qui avait échoué chez elles pour rendre l’âme en accouchant (VI, 13), et vouer au père inconnu qui l’avait abandonnée la haine qu’en apparence il méritait.

Onze ans plus tard, Tom Jedusor présente un tableau clinique qui évoque la perversion. Il sait se faire enjôleur ou menaçant. Il ne fait pas mystère de ses vols, de sa ruse, de sa cruauté. Il semble incapable d’éprouver le moindre remords. Rien ne le gêne, et l’on devine que, dans la caverne où il avait entraîné une fille et un garçon, il s’est octroyé une première expérience sexuelle ; Dumbledore insiste d’ailleurs sur la précocité de ses pouvoirs. Cela seul peut expliquer son attachement pour la grotte où il a caché le médaillon de Serpentard, et pourquoi il faut donner des gouttes de sang – le sang de l’hymen – pour y pénétrer (VI, 13 et 26).

À Poudlard, c’est le séducteur qui prévaut. Encore n’y a-t-il, dans le « groupe » dont il est le chef, que des « garçons » (VI, 23). Tom Jedusor fait alors penser à un célèbre pervers, Dorian Gray – le héros d’Oscar Wilde (1891), – si beau, si séduisant, dont les crimes n’enlaidissaient pas le visage mais le portrait qui, d’ailleurs, préfigure les horcruxes.

Sauf que Voldemort n’a rien d’homosexuel et même rien de sexuel. De façon symbolique, les pages de son journal intime sont restées vierges (II, 13), comme si cet adolescent plein de secrets était dépourvu d’intimité, car ce sont justement les blessures et les failles que recueille un journal intime. Il a joué de sa séduction (VI, 18 et 20), mais on a plutôt l’impression que la sexualité ne l’a jamais intéressé, soit qu’il l’interprétât comme une faiblesse, soit que tuer lui ait suffi. La reconstitution de ses crimes atteste qu’il ne violait pas ; il était prêt à épargner Lily (VII, 17). Ce qu’on voit de Bellatrix suggère qu’elle est amoureuse de lui, qu’elle s’offre en esclavage, mais la fureur de Voldemort quand il la voit périr n’implique aucun amour entre eux (V, 36, VII, 1 et 36).

À mesure, la perversion s’efface, les signes de paranoïa s’accumulent. La mégalomanie le pousse à troquer son nom d’état civil contre un autre, qui en est l’anagramme. Tom Elvis Jedusor se convertit en « Je suis Voldemort ». (En anglais, Tom Marvolo Riddle se mue en I am Lord Voldemort.) Père et grands-parents disparaissent donc de son nom, puis de la surface du globe. D’un triple parricide, Jedusor élimine toute son ascendance moldue (IV, 1, 33 et VII, 17). Son racisme s’enracine dans le rejet de ses racines. Issue de la haine du père, la haine des autres prouve la paranoïa.

D’autres motifs la confirment. Essayer de se rendre immortel, c’est tenter de s’extraire de la banalité humaine : « Moi qui suis allé plus loin que quiconque sur le chemin qui mène à l’immortalité » (IV, 33). Comme l’a compris Dumbledore, sa folie des grandeurs le guide en tout : « Son orgueil, sa foi en sa propre supériorité, sa détermination à se tailler une place exceptionnelle dans l’histoire de la magie, tout me laisse à penser que Voldemort a dû sélectionner ses horcruxes avec beaucoup de soin, privilégiant des objets dignes d’un tel honneur » (VI, 23). Le fond du problème, c’est que Jedusor n’a pas fait le deuil de la toute-puissance. Contrairement au pervers, c’est moins la loi qui le gêne que la réalité.

Autrement dit, il n’a pas fini de grandir, il n’a même pas commencé : post mortem, ce n’est qu’un bébé (VII, 35) ; ante mortem aussi… Il est resté ce bébé de Mélanie Klein qui déchiquette le sein de peur que le sein le dévore, cet adulte inachevé qui détruit par peur d’être détruit.

Aussi est-il décrit comme incomplet. Hagrid le pose d’emblée : « Je ne crois pas qu’il ait eu en lui quelque chose de suffisamment humain pour mourir » (I, 4) ; et Dumbledore ne se lasse pas de le répéter : « S’il y a une chose que Voldemort est incapable de comprendre, c’est l’amour » (I, 17). Quand il revit la mort de sa mère, Harry entend le rire du meurtrier, « un rire cruel, sonore, glacé », mais c’est un « rire sans humour, un rire de fou » (I, 4, VII, 36). Cette béance au cœur même de l’humanité de Voldemort se repère également à sa voix « étrangement aiguë », au fait qu’il parle par sifflements, qu’il n’a plus qu’un visage dégradé, et que ses yeux rouges, finalement réduits à des fentes, ne lui servent qu’à viser, non à voir, et moins encore à échanger un regard (I, 17, IV, 32 et VII, 36).

Sa relation même à son propre corps semble empoisonnée. Mourant en le mettant au monde, sa mère l’a mis en danger de mort. Il a survécu, mais une autre mère, en se sacrifiant à un bébé qui n’était pas lui, a détruit son corps (IV, 33). Être trahi par son corps est le destin que s’attribuait Voldemort et qu’il avait voulu conjurer en se dotant d’horcruxes. Or il a échoué en partie et il s’est retrouvé sans corps. Le procédé par lequel il s’en donne un second ne peut l’aider à trouver la paix, puisque ce corps neuf est fait du « sang d’un ennemi » (IV, 32), précisément du sang de Lily, la mère bonne, enviable, qui avait détruit le premier. Il pense s’en être approprié la vertu protectrice ; peut-être espère-t-il que le sang d’une si bonne mère compensera le fait que la sienne ait été assez mauvaise mère pour mourir au lieu de l’aimer. Toujours est-il qu’il introduit l’ennemi dans la place (IV, 36 et VII, 35). Il croit qu’il veut seulement tuer Harry, mais peut-être refuse-t-il de voir en lui un rêve informulé, que le choix d’un tel sang attesterait : devenir Harry, c’est-à-dire un fils aimé par sa mère. Du reste, son rival heureux entre en lui par une autre voie : la connexion entre leurs esprits. Non content de forcer les autres à le haïr, Voldemort n’a de cesse qu’il ne dissolve les limites entre eux et lui, qu’il fasse entrer leur haine en lui-même.

Enfant de la haine, privé d’accès à l’autre, incapable d’amour, plus rusé qu’intelligent, plus cruel que réfléchi, dépourvu de conscience, incapable de doute et de remords, figé dans la peur d’être détruit, Jedusor est condamné à l’exaltation de sa personne, à la démesure, au gigantisme. L’idée de repos lui est étrangère, la prudence aussi. Comme le lui signale d’ailleurs Queudver, il n’avait nul besoin du sang de Harry pour retrouver un corps (IV, 1 et 33). S’il voulait vivre et seulement vivre, que n’a-t-il essayé de se faire oublier ? (V, 37). Sauf qu’il est incapable de choisir ce que la princesse de Lieven appelait « la paix du cottage » ; il doit se prouver qu’il est plus fort que la mort, qu’il n’a peur de personne.

Ou il s’identifie à la mort elle-même, comme le suggèrent le titre qu’il se donne de seigneur des Ténèbres et sa marque, une tête de mort (IV, 9). Il réalise alors un fantasme d’André Breton : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule » (Second Manifeste, 1930). Mais une fois ôté à l’idée son humour, que reste-t-il, si ce n’est la peur qui l’inspire ? « Pouvoir tuer avec la même froide indifférence que la mort elle-même devient alors la manière d’échapper soi-même, au moins fantasmatiquement, au destin de victime » (Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée, 2011).

Distribuer la mort pour s’en prémunir, la provoquer en multipliant ses ennemis, traquer le seul qui a réussi à survivre… c’est dans cette spirale infernale que Voldemort se débat.

De là une folie meurtrière qui ne chôme pas. « Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres », disait Montesquieu (Dialogue de Sylla et d’Eucrate, 1745). De là aussi la terreur qu’il inspire, même après que son pouvoir « s’est brisé » (I, 1), au point que seuls les plus téméraires osent prononcer son nom. Comme l’écrit encore Montesquieu, « quand on a une fois fait trembler quelqu’un, on conserve presque toujours quelque chose de l’avantage qu’on a pris » (idem, Pléiade, vol. I, p. 505-506).

La solitude est au début, la solitude est au bout. « Lord Voldemort n’a jamais eu d’amis et je ne crois pas qu’il ait jamais voulu en avoir » (VI, 13). Il dit lui-même ne faire confiance à personne (VII, 27). Et pour cause ! Ni Lucius ni Bellatrix n’ont su le servir (VI, 2) ; et de Regulus à Rogue, de Queudver à Narcissa, qui ne l’a pas trahi ? (VII, 10, 23, 33 et 36).

En définitive, ce monstre sans humour et sans joie aura glané moins de succès que de déboires. Il aura lui-même détruit l’horcruxe qui s’était logé en Harry (VII, 35) : le paranoïaque se fait sauter avec sa bombe ou retourne son arme contre lui. Par deux fois, ses sortilèges de mort ont « rebondi » sur lui (IV, 33 et VII, 36). Au fond, il tuait pour qu’on lui rende la pareille. C’est pourquoi il a si mal choisi ses horcruxes : une boîte de conserve, jetée dans une décharge et dès lors introuvable, l’eût bien mieux protégé (VI, 23). Et c’est pourquoi il cherche Harry : pour trouver la mort et la défaite, comme Hitler, Ben Laden et compagnie (VI, 23).

François Comba

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