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Andrés Neuman : “L’écriture est le laboratoire dans lequel la réalité devient désirable”

Cycle d’interviews “Qu’est-ce qu’écrire ?

Né en 1977, l’hispano-argentin Andrés Neuman est aujourd’hui l’un des plus grands narrateurs de langue espagnole. Pour Roberto Bolaño, “la littérature du XXIe siècle appartiendra à Neuman et à quelques uns de ses frères de sang“. Rencontre privilégiée avec cet auteur actuel majeur, qui publie cette année “Le Voyageur du siècle” (Fayard).

Lire interview précédente du cycle.

Commençons par le commencement. Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez écrit? Y a-t-il eu un moment décisif?

La première fois que j’ai écrit, j’ai réécrit. Je me souviens qu’enfant je re-racontais à ma manière, avec mes mots, gauchement, les livres qui m’avaient le plus marqué. Le moment décisif a été peut-être celui où j’ai découvert que j’aimais aussi corriger, barrer, revenir sur mes textes. Je mettais au propre chaque page très lentement, avec mes deux index sur la vieille Olivetti de mon grand-père Mario. Ce plaisir patient, un peu masochiste, reste intact aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard.

Pensez-vous qu’être fils de musiciens vous a donné une vocation artistique ? La musique a-t-elle une influence sur vos textes ?

Je ne crois pas trop aux héritages. Je connais beaucoup d’artistes qui sont nés dans des familles démunies de vie culturelle, et beaucoup de fils d’écrivains qui détestent les livres. Ceci dit, je sens que la pratique musicale de mes parents m’a peut-être transmis une conviction : notre langue est rythme, son et mélodie. Et il faut écouter, oui surtout écouter, pour pouvoir écrire.

Presque toujours, avant d’écrire, l’auteur a été un grand lecteur. Est-ce votre cas ? Est-il possible d’écrire sans avoir lu avant ?

Il est politiquement correct de dire que oui, que lire est beaucoup plus important qu’écrire et que bien sûr, cela vient bien avant, comme le maître précède l’élève. Je n’en suis pas si sûr. Il est évident que la lecture est la meilleure école de l’écriture. Mais, d’un autre côté, comme ces enfants qui adorent dessiner avant même d’avoir pénétré dans un musée, je pense que la vocation du langage et la passion de raconter des histoires peut être là dès le début, dans nos vies, comme un désir pas totalement formulé mais déjà très puissant. Jusqu’à ce qu’on ouvre un livre, et qu’alors on s’y reconnaisse.

Pouvez-vous nous parler de quelques œuvres importantes dans votre vie? Pensez-vous qu’une lecture peut changer une vie ?

Bien sûr qu’un livre, comme n’importe quelle autre manifestation artistique, peut nous changer la vie. Chaque jour, une nuance peut changer notre vie. En fait, il me vient à l’esprit que telle est la fonction de la culture : changer nos vies subtilement. Nous faire douter. Nous altérer. C’est ce qu’ont fait avec moi les livres de beaucoup d’auteurs: Tolstoi, Stendhal, Oliverio Girondo, Cortázar, Rilke, César Vallejo, Baudelaire, Poe, Virginia Woolf, Louis Aragon, Flannery O’Connor, Cheever, McEwan, Bolaño, et tant d’autres.

Avez-vous un écrivain modèle?

L’idéal serait peut-être qu’avec chaque auteur naisse et meure un modèle, un style. Ne pas imiter les maîtres, mais s’en différencier précisément grâce à leur exemple : eux ne voulurent imiter personne. Ceci dit, j’ai toujours senti une prédilection particulière pour ces classiques qui ont expérimenté différents genres, esthétiques et théories, comme s’ils avaient voulu mourir en ayant connu tous les états du langage. Je pense à Sor Juana Inés, à Goethe, à Borges, à Calvino, à Flaubert, à Mann… Il y a beaucoup à apprendre d’eux.

Pensez-vous qu’on puisse relever quelques thèmes-clés dans votre œuvre? Y a-t-il des idées qui surgissent toujours quand vous vous mettez à écrire, qui sont essentielles, qu’il faut viscéralement mettre au jour ?

Je suppose qu’il existe toujours des récurrences et des obsessions, mais elles sont plutôt involontaires. Dans mon cas, l’idée du voyage, de la migration, des étrangers, de la frontière a toujours été présente, d’une façon ou d’une autre. Nos fantasmes abusent de nous, et c’est bien ainsi.

Il est d’usage, en préparant un entretien avec un écrivain, de l’interroger sur ses sources d’inspiration, ses références-clés. L’écrivain a-t-il toujours recours aux références ?

Bien sûr, avec de commencer un livre, on essaie de faire des recherches sur les thèmes qu’on y traitera. Mais je suis convaincu que la plus grande inspiration n’est pas dans les bibliothèques, mais chez notre prochain. Observer la vie des autres, s’introduire dans les émotions d’autrui, me paraît être l’exercice le plus littéraire de tous.

Ecrire, selon vous, est-ce un acte pensé, planifié ou au contraire plus spontané? Avez-vous une idée de ce que vous allez écrire devant la page blanche ?

J’aime bien planifier avant d’écrire. J’adore ces préparatifs qui réveillent le désir littéraire. Et plus encore, j’aime qu’ensuite l’écriture modifie ces plans, les réfute. C’est comme voyager : on pense d’abord à la destination que nous plairait et ensuite la force du voyage lui-même prend les décisions.

L’inspiration est-elle un mythe ?

Bien sûr que non. Mais l’inspiration nécessite un effort. Les idées spontanées sont le fruit d’un entraînement, comme au sport. Et elles échouent souvent.

Dans quelle disposition mentale faut-il être pour écrire? L’endroit est-il important ?

Pour moi, le plus important est l’attention. L’attention et l’intensité. Un certain amour pour les choses, toutes les choses et surtout les petites. L’endroit ? Peu m’importe. L’écriture est le lieu.

Parlons à présent de la littérature comme genre artistique. Vous avez été professeur: pourquoi enseigner la littérature? Qu’a-t-elle à nous apporter ?

Je ne sais pas si on peut enseigner l’écriture, mais je suis sûr qu’on peut enseigner la lecture et la correction rigoureuse. On arrive alors à mi-chemin. L’autre moitié est radicalement solitaire.

Vous écrivez des contes, de la poésie et des romans. Quelle différence y a-t-il entre les poèmes et les romans pour vous ? Quel avantage ont le conte et la poésie sur le roman ?

De la même manière qu’avec les pays, c’est la frontière des genres littéraires qui m’intéresse beaucoup. La possibilité de leurs échanges. Je pense que chaque page écrite a plus qu’une seule origine. Ana Karenine est un roman de 800 pages qui commence par un aphorisme. Les essais et les contes de Borges sont presque indiscernables. Bolaño était un romancier qui parlait de poésie dans des chapitres en forme de conte. Pourquoi pas.

Certains disent aujourd’hui que les courants littéraires sont morts. Pourriez-vous vous situer dans une tradition de littérature espagnole ou latino-américaine ?

Ce qui est peut-être mort, c’est cette idée que chaque époque se résume à un courant. Je pense que la réalité, aujourd’hui comme hier, est complexe et contradictoire. Un ensemble de forces mélangées. Espagnol ou latinoaméricain ? Les deux. Ni l’un ni l’autre. J’ai été élevé, ou mal élevé, sur les deux rives. Chez moi, il y avait un pays, et dans la rue, un autre. J’ai deux passeports, et je suis deux fois étranger.

Quelques auteurs à succès semblent transformer la nouvelle en un produit de consommation. Peut-on avoir beaucoup de succès sans le chercher, sans s’adapter au public ?

Qu’est-ce que le public ? Qu’aime-t-il réellement ? Cela me semble impossible à savoir. Les lecteurs ne sont pas une masse unanime, mais un ensemble d’individus qui s’opposent entre eux. La majorité des auteurs qui essaient de vendre des livres a priori échouent. Je pense qu’il est bien mieux de se consacrer à l’écriture comme une envie et un besoin. Et que le temps ou le hasard décident du nombre de lecteurs avec lesquels on communique.

Que pensez-vous du monde de l’édition? Il faut de la chance pour être publié ?

Il faut de la chance pour tout. Et surtout pour rester  en vie.

Vous êtes un jeune auteur. Avez-vous évolué depuis vos débuts ? Vous êtes-vous amélioré ? Dans quelle mesure ? Pensez-vous pouvoir encore changer radicalement?

J’espère m’être un peu amélioré avec les années, mais on ne sait jamais. Je sens que l’écriture a plus à voir avec l’étonnement qu’avec la certitude. Mon désir n’a jamais été de ressembler à moi-même, mais plutôt d’essayer une transformation constante. Apprendre à écrire avec chaque livre. Comme si c’était le premier. En cela, le fait de tomber amoureux et celui d’écrire ont un point commun : ils mélangent l’expérience et la candeur.

Une phrase du Prix Nobel turc nous plait beaucoup : « J’écris parce que, quoi que je fasse, je ne peux pas être heureux. J’écris pour être heureux ». Ecrire, c’est une libération ?

L’idée que l’écriture complèterait le monde me semble très belle. Il nous manque quelque chose dans la réalité et donc nous écrivons : c’est en l’écrivant qu’on jouit de la réalité. Comme s’il l’écriture était le laboratoire dans lequel la réalité devient désirable.

Ecrire, est-ce aussi laisser une trace?

Ce qui me préoccupe est de rester vivant, de vivre avec plus d’intensité tandis que j’écris. Le reste appartient à l’avenir, qui n’existe pas. Je serai un mort tranquille.

Arrêter d’écrire, est-ce possible?

Pour moi, je crois que non. La réalité disparaîtrait. Je me terrerais dans le silence. Je vivrais dans l’horreur.

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Entretien réalisé par Valentin Hénault, traduit de l’espagnol par Quentin Jagorel

                                                                                                                                            

Versión original

Hay que empezar por el principio. ¿Se acuerda de la primera vez que escribió? ¿Hubo un momento decisivo?

La primera vez que escribí, reescribí. Me recuerdo de niño contando de nuevo, a mi manera, torpemente, con pocas palabras, los libros que más me habían emocionado. El momento decisivo fue, quizá, cuando descubrí que también me gustaba corregir, tachar, volver a empezar mis textos. Pasaba a limpio cada página muy despacio, con dos dedos índices, en la antigua Olivetti de mi abuelo Mario. Ese placer paciente, un tanto masoquista, sigue hoy intacto veinticinco años después.

¿Ser hijo de músicos, piensa que le dio una vocación artística? ¿Tiene una influencia en sus textos la música?

No creo demasiado en las herencias. Conozco a muchos artistas que nacieron en familias sin ninguna vida cultural, y también a muchos hijos de escritores que detestan los libros. Ahora bien, siento que el oficio musical de mis padres quizá me transmitió una convicción: nuestro lenguaje es ritmo, sonido, melodía. Y hace falta escuchar, sobre todo escuchar, para poder escribir.

Ocurre casi siempre que el autor, antes de escribir, fue un gran lector. ¿Es su caso? ¿Es posible escribir sin haber leído antes?

Lo políticamente correcto suele ser afirmar que sí, que leer es mucho más importante que escribir y que por supuesto sucede antes, como el maestro precede al alumno. Yo no estoy tan seguro. Es evidente que la lectura es la mejor escuela posible para la escritura. Pero, por otra parte, igual que algunos niños adoran dibujar antes de haber entrado en un museo, pienso que la vocación del lenguaje y la pasión por contar historias puede estar ahí desde el principio, en nuestras vidas, como un deseo no del todo formulado pero ya muy potente. Hasta que uno abre un libro, y entonces se reconoce.

¿Nos puede hablar de unas obras importantes en su vida? ¿Piensa que una lectura puede cambiar una vida?

Por supuesto que un libro, como cualquier otra manifestación artística, puede cambiarnos la vida. Todos los días un matiz puede cambiarnos la vida. De hecho, se me ocurre que esa es la función de la cultura: cambiarnos sutilmente de lugar. Hacernos dudar. Alterarnos. Eso hicieron conmigo los libros de muchos autores: Tolstói, Stendhal, Oliverio Girondo, Cortázar, Rilke, César Vallejo, Baudelaire, Poe, Virginia Woolf, Louis Aragon, Flannery O’Connor, Cheever, McEwan, Bolaño, tantos.

¿Tiene un escritor modelo?

Quizá lo ideal sería que con cada escritor naciera y muriese un modelo, un estilo. No imitar a los maestros, sino diferenciarse de ellos precisamente gracias a su ejemplo: ellos no quisieron imitar a nadie. Ahora bien, siempre he sentido especial predilección por aquellos clásicos que experimentaron con distintos géneros, estéticas y teorías, como si hubieran deseado morirse habiendo conocido todos los estados del lenguaje. Pienso en Sor Juana Inés, en Goethe, en Borges, en Calvino, en Flaubert, en Mann… Hay mucho que aprender de ellos.

¿Piensa que se puede destacar uno temas claves en su obra? ¿Hay ideas que surgen siempre cuando usted se pone a escribir, que son esenciales, que hay visceralmente que sacar a la luz?

Supongo que siempre existen recurrencias y obsesiones, pero tienden a ser involuntarias. En mi caso la idea del viaje, la migración, la extranjería, la frontera, siempre han estado de algún modo presentes. Nuestros fantasmas abusan de nosotros, y está bien que así sea.

Se suele al preparar una entrevista con un escritor, preguntar si hay fuentes de inspiración, referencias claves. ¿El escritor siempre utiliza referencias?

Por supuesto que, antes de empezar un libro, habitualmente uno trata de investigar los temas que tratará. Pero estoy convencido de que la mayor inspiración no está en las bibliotecas, sino en nuestro prójimo. Observar las vidas de los otros, introducirse en las emociones ajenas, me parece el ejercicio más literario de todos.

¿Más adelante, escribir es para usted un acto pensado, planeado o al contrario más espontáneo? ¿Tiene una idea de lo que va a escribir frente a la hoja blanca?

Me gustan los planes antes de escribir. Me entusiasman esos preparativos, que despiertan el deseo literario. Y mucho más aún me gusta que luego la escritura me modifique esos planes, los refute. Se parece a viajar: primero uno piensa adónde le gustaría ir, y luego la fuerza del viaje mismo toma las decisiones.

¿Es un mito la inspiración?

Por supuesto que no. Pero la inspiración necesita que nos duela la espalda. Las ideas repentinas se entrenan, igual que en el deporte. Y con frecuencia fallan.

¿En qué disposición mental tiene que estar para escribir? ¿El lugar es importante?

Para mí lo importante es la atención. Atención e intensidad. Cierto amor por las cosas, todas, sobre todo las pequeñas. ¿El lugar? Cualquiera. No me importa demasiado. La escritura es el lugar.

Hablamos ahora de literatura como género artístico. Usted fue profesor: ¿por qué enseñar la literatura? ¿Qué nos puede traer?

No sé si se puede enseñar a escribir, pero sí estoy seguro de que puede enseñarse a leer y corregir con más rigor. Eso ya es medio camino. La otra mitad es radicalmente solitaria.

Usted escribe cuentos, poesía y novelas. ¿Qué diferencia hay entre la poesía y las novelas para usted? ¿Que ventaja tienen el cuento y la poesía frente a la novela?

Igual que con los países, de los géneros literarios me interesa mucho la frontera. La posibilidad de sus intercambios. Pienso que cada página escrita tiene más de un origen. Ana Karenina es una novela de 800 páginas que empieza con un aforismo. Los ensayos y los cuentos de Borges son casi indistinguibles. Bolaño era un novelista que hablaba de poesía mediante capítulos en forma de cuento. Por qué no.

Una opinión actual es la de decir que han muerto las corrientes literarias. ¿Usted se podría ubicar en una tradición de literatura española o latinoamericana?

Lo que quizás haya muerto es la idea de que cada época se resume en una corriente. Me parece que la realidad, hoy en día y también en el pasado, es compleja y contradictoria. Un conjunto de fuerzas mezcladas. ¿Español o latinoamericano? Las dos cosas. Ninguna. Me he criado, o malcriado, en ambas orillas. En mi casa había un país y en la calle había otro. Tengo dos pasaportes y dos extranjerías.

Unos autores muy vendidos parecen transformar la novela en producto de consumo. ¿Se puede tener mucho éxito sin intentarlo, sin adaptarse al público?

¿Qué es el público? ¿Qué quiere realmente? Me parece imposible saberlo. Los lectores no son una masa unánime, sino un conjunto de individuos que discrepan entre sí. La mayoría de autores que intenta vender libros a priori fracasa. Me parece mucho mejor dedicarse a escribir como uno desea y necesita. Y que el tiempo o el azar decidan con cuántos lectores nos comunicamos.

¿Que piensa del mundo de la edición literaria? ¿Hace falta suerte para ser publicado?

Hace falta suerte para todo. Sobre todo para seguir vivo.

Usted es un autor joven. ¿Ha evolucionado desde que empiezo a escribir? ¿Mejorado? ¿En qué medida? Piensa que todavía puede cambiar radicalmente?

Espero haber mejorado un poco con los años, aunque nunca se sabe. Siento que la escritura tiene más que ver con el asombro que con la certeza. Mi deseo nunca ha sido parecerme a mí mismo, sino intentar una transformación constante. Aprender a escribir con cada libro. Como si cada uno fuese el primero. En eso enamorarse y escribir tiene algo en común: una mezcla de experiencia e ingenuidad.

Una frase del premio Nobel turco nos gusta mucho: “Escribo porque, haga lo que haga, no puedo ser feliz. Escribo para ser feliz” ¿Escribir, es liberador?

Me parece muy bella la idea de que la escritura completa el mundo. Nos falta algo en la realidad, y entonces escribimos, y al escribirla aprendemos a gozar la realidad. Como si la escritura fuese el laboratorio donde la realidad se vuelve deseable.

¿Escribir, es también para dejar una huella?

Me preocupa seguir vivo, vivir con más intensidad mientras escribo. Lo demás será cosa del futuro, que no existe. Seré un muerto tranquilo.

¿Dejar de escribir, es posible?

Para mí, creo que no. La realidad desaparecería. Me quedaría mudo. Viviría en el horror.

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