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Le sexe est empirique

Le sexe est une scène. Le sexe est un empire d’images volées. Un montage artistique d’influences multiples, de gestes déjà vus. Un produit culturel, un produit d’une imagination conditionnée. Chacun y est un peu scénariste, un peu photographe, un peu DJ, un peu romancier, un peu peintre. Le précis choisit soigneusement le fond musical de son ébat ; du funk, du Tellier, du Mozart. L’esthète allume avec précision sa cigarette post orgasme dans une symbolique très James Dean, très Tom Ford. L’obsessionnel réalise un à un ses fantasmes scéniques, puisés chez Kundera, McQueen ou Allen. Le passionné se déploie aux rythmes d’une symphonie. Et l’érudit visualise l’autre à travers des peintures ou des photographies, à travers des personnages.

Bon, tout n’est pas toujours aussi glamour. Il y a celui qui voit le sexe (voire la vie) comme un porno géant ou un clip de Sean Paul ; ou les amateurs d’un sexe plus formaté et sobre. Mais chacun a son inspiration, sa source de pensée ; chacun son modèle sexuel, puzzle de vues entrecroisées. Personne n’étudie le sexe comme le droit ; il n’est pas de base théorique commune mais bien plutôt des millions d’imaginaires interchangeables. Il n’y a pas de leçon, d’enseignements, seulement des suites de flashs qui bâtissent des préférences ou des fantasmes. Le sexe est empirique.

Le sexe est une scène dont chacun est le premier spectateur. Il n’est pas étonnant de retrouver parmi les fantasmes les plus populaires le film ou le miroir : le sexe est un art car on y recherche un visuel, une sensation, un contexte, une image, une réaction voire des messages. Tout en en étant l’acteur ou le penseur, chacun en reste l’observateur, le juge. En réalité, même le sexe le plus sobre est fondé sur un rituel, sur des images ou attentes précises, tirées d’inspirations certes moins fantasques mais bien réelles. Le sexe le plus sobre est fondé sur un goût ; aussi classique et conditionné soit-il, il reste un goût. Le parallèle avec l’art dans son sens le plus général est rapidement exécuté : il y a toujours ceux qui se tourneront vers des œuvres, des compositions ou des réalisations plus classiques et ceux qui chercheront la nouveauté voire le non commun.

Chacun est personnage de son sexe. Plus qu’un pur protagoniste de la scène sexuelle, nous sommes de vrais acteurs. Je me suis d’ailleurs toujours demandé si les acteurs couchaient parfois vraiment ensemble dans les films, s’ils jouissaient vraiment ensemble (C’est peut-être très naïf). Sans évoquer les classiques jeux de rôle, nous sommes de réels acteurs. Nous jouons avec l’autre. Ou les autres. Chacun cherche souvent à être celui qui excitera l’autre, celui qui lui plaira. Certains gestes sont joués pour l’autre. Comme un musicien qui, s’il joue pour lui, joue aussi pour un public. On n’en est pas moins vrai, pas moins soi-même. Mais le sexe est un terrain de jeu où l’on cherche l’équilibre entre un soi révélant images dissimulées (le nerveux et le fainéant sont grillés) et une actuation inconsciente.

On peut même être très bon acteur. La classique simulation est parfois maîtrisée à la perfection. Contrairement à l’image péjorative régulièrement entretenue enfermant la simulation dans le symbole d’un sexe raté, elle est peut-être un outil de jeu ; une manière d’élever l’excitation, d’entretenir la tension sexuelle. Selon Hugo M. Mialon, la simulation est aussi amplifiée par l’amour : par « altruisme et désir de rapprochement », chaque partenaire amplifie (Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose à vrai dire). Selon ce même chercheur, l’âge est aussi facteur de simulation : l’homme en rajoutera à un âge par exemple bien plus avancé que la femme. D’ailleurs, selon une étude de Gayle Brewer et Colin Hendrie, 66% des femmes interrogées gémissent pour accélérer l’éjaculation de leurs partenaires. 92% pensent même que cela les flatte. Là encore, je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose ; mais la simulation est peut-être l’un des outils pour atteindre une certaine forme d’osmose. (Saviez-vous que certains singes avaient besoin d’entendre gémir leur femelle pour atteindre l’éjaculation ?)

Si le sexe reste techniquement un acte physique et plus ou moins rationnel destiné à préserver l’humanité par la procréation, tout se passe dans la tête. L’éducation (question du rapport professeur/élèves lorsque les deux sont majeurs, de l’éducation sexuelle à l’école), le niveau de diplômes, la classe sociale, les influences culturelles (influence des séries regardées à la télévision), le rapport avec le père/la mère : les facteurs faisant varier la manière de penser et pratiquer le sexe sont nombreux. Comme tout artiste, chacun reste fortement influencé parce qu’il a vu ou entendu : une sorte de background social et culturel oriente nos pratiques. Parfois les influences sont mêmes surprenantes : une récente enquête de l’Ifop révèle les liens entre sexe et politique. Si l’on connaît déjà les frasques – il faut le dire toujours croustillantes ; bon sauf quand il s’agit de délits, évidemment– des hommes ou femmes politiques ou des élites intellectuelles (Georges Tron, Bill Clinton et autres histoires cocasses), le sondage s’attaque bien plutôt aux tendances générales de l’électorat. Les électeurs de droite ont une vie sexuelle moins intense, la gauche pratique plus l’échangisme et les électeurs de partis protestataires s’avèrent souvent plus insatisfaits ; plus de fellation à l’extrême gauche, plus de rapports à l’extrême droite et l’électorat de Bayrou peu actif. Aux Etats-Unis, les démocrates accorderaient plus d’importance à leur épanouissement sexuel (enquête pour match.com). Couche-t-on réellement comme l’on vote ? Comme l’on boit ? Comme l’on conduit, pourquoi pas ? Comme l’on travaille (les secteurs de la finance et de l’hôtellerie sont plus propices aux romances, paraît-il) ? Le sexe est une histoire de personnalité, de comportements. Plus qu’une scène cinématographique, c’est une véritable scène de vie, un gros plan sur les traits de caractère de chacun, sur ses préférences et préoccupations premières.

L’excitation sexuelle repose aussi sur un équilibre complexe. Et parfois sur des facteurs originaux : un homme portant une arme paraîtrait plus attractif, plus grand, plus fort. Les liens inconscients entre certaines images cinématographiques ou photographiques influencent fortement ce genre d’attractions. Plus généralement, le rapport entre art/sexe fut toujours thème d’interrogations. Passons les partenaires visualisant de fameux acteurs ou actrices au lit ou la passion sexuelle de certaines groupies pour leur rock star favorite. Le sexe fut l’objet de tant d’œuvres et alimenta l’imagination de tant d’artistes qu’il est facile de voir le lien étroit les unissant. Certains acteurs ou chanteurs sont des emblèmes sexuels avant même d’être reconnus pour leurs talents. Ce n’est pas pour cela qu’il faut y voir un lien proportionnel : nombreux sont les artistes qui ont tenté l’abstinence prolongée ou qui ont toujours montré une forte aversion pour le sexe. Plus que l’artiste, c’est l’art en lui-même qui touche à la sexualité. Plusieurs lois ou cas de censure interdisant des créations attisant selon certains une trop forte tendance à l’excès sexuel en attestent. L’art lorsqu’il traite de sexe est devenu un thème politique, un thème moral. Les scènes sexuelles créées dans certains films ou œuvres inspireraient une débauche non convenable. Si le débat est large et complexe, il est pourtant montré que l’art influence nos pratiques et nos désirs. Bien sûr, le cinéma y est lié de manière évidente : Eyes Wide Shut de Kubrick, J’ai tué ma mère de Dolan, We Own the Night de Gray, Mulholland Drive de Lynch ; certaines scènes sont des classiques de tension sexuelle qui provoquent un désir immédiat mais laissent aussi des images fortes à l’esprit. Certaines enquêtes interrogent les couples sur leur propension à ne pas terminer un film, emportés par le désir (l’expression est gracieuse, oui). Les liens entre musique et sexe sont aussi logiques : les adolescents écoutant régulièrement du R’n’B ont une tendance à passer le pas vers le rapport sexuel plus rapidement et plus précocement. C’est une question de contenu, de paroles : l’écoute d’un Gainsbourg très équivoque a par exemple des effets sur le désir (bon, j’imagine). Néanmoins, tout ne réside pas dans les paroles : le rock ou l’électro par leurs rythmes et l’image qui leur est associée sont aussi facteurs d’excitation. L’art dans ce qu’il a de provocant et de ténébreux attise le désir, cherche la réaction corporelle ; et l’une des principales réactions corporelles de l’homme reste l’envie de sexe.

Art et sexualité entretiennent une relation intime. Intime et variable. Le sexe est une forme d’art, s’alimente de l’art, s’inspire de l’art, puise dans l’art. Car ils sont tous deux des moyens d’expression de l’imagination. Mais aussi des espaces sans doute plus intime, de révélation, où l’on a moins peur d’afficher et d’avouer. Des espaces bourrés de sous-entendus, de clichés, de significations floues. Où l’on révèle et assume ce que l’on est voire au contraire où l’on joue avec les images de manière plus subtile ; que l’on reste d’ailleurs sobre ou que l’on soit fantasque.

Le Huffington Post publiait il y a peu un papier sur les raisons potentielles d’abandonner le sexe. 15% des personnes interrogées abandonneraient le sexe plutôt que de passer un week-end sans leur iPhone. 20% des femmes délaisseraient le sexe plutôt que Facebook si elles devaient en être privées pour une semaine. 21% des gens préfèreraient une année sans sexe plutôt qu’une année sans internet. Je ne sais pas trop comment interpréter ces résultats : c’est sans doute la preuve que je me foire totalement sur ma manière de voir le sexe…

Maxime Briantais

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