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FAUVE : “La chanson est une thérapie”

C’est le groupe qui monte doucement mais sûrement. Avec ses textes crus, drôles, mélancoliques, il se veut une « corp », comprenez un groupement de personnes partageant les mêmes idéaux.

Représente-t-il l’apogée de la modernité en termes de convergence de cultures ? Porte-t-il un projet participatif de musique 2.0 héritée de beats électro ? De chanson française qui assumerait un travail des textes loin de l’anglicisation ambiante des groupes français ? Pas si sûr, à en croire deux de ses membres, Simon et Pierre, que nous avons rencontrés. FAUVE, pour eux, c’est d’abord un projet personnel qui a eu vocation à dépasser les individualités pour rencontrer tous ceux qui voulaient participer.

Ces parisiens, déjà cités de nombreuses fois dans la presse, portent leur projet comme une thérapie, avant tout pour eux, parce que ça leur plaît. C’est parfait parce que ça nous plaît aussi.

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Pensez-vous que FAUVE puisse se rapprocher de ces nouvelles chansons françaises qu’on voit fleurir depuis Arnaud Fleurent Didier comme Aline ou Paradis,  et qui allient beats ciselés et textes travaillés ?

On n’a pas du tout l’impression de faire partie d’une scène, on ne les connaît pas, on n’est pas intégrés. C’est peut-être un truc de maison de disque ou de journalistes de penser à une « nouvelle scène française ».  Les groupes que tu as cités, je les ai connus par les journaux et les articles, mais plutôt mal. Pour Arnaud Fleurent Didier, on aime ce qu’il fait et il a été vraiment gentil quand on l’a croisé, mais on trouve que nous rapprocher de son travail, c’est hyper réducteur. Parce que finalement, la chanson la plus proche de notre travail, c’est la plus connue, « France Culture », mais le reste de ce qu’il fait est vraiment différent ! Après, on est contents que les artistes se remettent au français. Récemment les groupes avaient arrêté d’utiliser le français et écrivaient en anglais. On l’a fait aussi : on a tous appartenu à des groupes quand on était plus jeunes et on chantait en anglais, mais finalement rien ne vaut la richesse du français, qui est notre langue, pour transmettre ce qu’on veut dire dans nos textes. En anglais, on est bien sûr limités par une moins bonne connaissance de la langue qui ne nous permet pas d’en manier toutes les subtilités.

Quelles ont été vos influences, tant musicales que culturelles en général ? On sent des inspirations diverses. Par exemple, j’ai trouvé que les chœurs sur « 4000 îles » étaient proches de ce que pourrait faire Bon Iver.

Effectivement, on préfère le mot « inspiration » plutôt qu’« influence ». On ne s’inspire pas que de la musique, on prend ce qui nous fait avancer, on s’identifie moins à la musique que produit un groupe qu’à son rapport à la musique, à son travail, à son univers. Tu parlais de Bon Iver… Sur son premier album, « For Emma, Forever Ago », on est presque plus proches de l’histoire de l’album (Justin Vernon, le chanteur du groupe, s’était retiré dans une cabane de chasseur au fin fond du Wisconsin après sa rupture avec la fameuse « Emma » ndlr) que de la musique. On aime l’idée qu’il ait eu besoin de mettre ses idées à plat, pour comprendre, pour ressentir et penser à autre chose, cet album lui a servi de thérapie et c’est ce qu’on fait avec FAUVE, c’est ce qui nous sert à faire « sortir les choses » qu’on a en nous, les sentiments… Ce qui déclenche l’envie de faire une chanson, c’est pas « on a adoré le dernier album des Strokes, sur telle chanson, il y a un kick de batterie bien placé donc on va essayer de réécrire une chanson avec le même rythme ou le même kick ». Ce qui nous influence, c’est nos vies, ce que nos proches vivent, ça a un effet libérateur.

Après dans notre méthode de travail, ce qui prime c’est le texte, donc ce qui nous influence, c’est le texte avant tout. La mélodie ou la ligne musicale vont être là pour « propulser » le texte et si on peut s’inspirer de tout ce qui est autour de nous pour ça, on le fait. C’est l’univers d’un groupe, d’un artiste, d’un film ou d’un écrivain, plus que la musique ou le résultat final, qui va le plus nous influencer.

Sur la chanson « Kané » par exemple,  l’objectif musical était vraiment fait pour les textes, on voulait qu’il y ait des kicks tout le temps pour que ça fasse avancer, aller de l’avant.

Bon, après c’est sûr qu’on a des influences musicales : on écoute bien du hip-hop, de la pop, du jazz, de la chanson française mais ce seront aussi des écrivains ou des photographes ! Le rapport que les gens ont à leur travail est essentiel, leur démarche artistique. Dupontel ou même Aimé Jacquet vont nous influencer. Ils ont un rapport sincère à leur travail qui nous plaît. Jacquet ne savait pas si ce qu’il faisait allait marcher, mais il faisait ça sincèrement et cette sincérité, cette honnêteté dans le travail nous inspire. Pour garder cette sincérité, on s’inspire de ces gens-là, et peu importe leur domaine ! C’est un peu « Que ferait Aimé Jacquet ? »

Pourquoi ce choix d’un parler, plus que d’un chant ? Le côté journal intime, particulièrement sur “Sainte Anne” ?

La base de FAUVE, c’est la thérapie, le texte parlé est donc la forme la plus sincère de propulser ce qu’on ressent vraiment. C’est la forme avec laquelle il y a le moins de barrières musicales, mélodiques notamment en termes de rythme, avec ce qu’on ressent. La façon traditionnelle d’écrire une chanson par exemple dans la Pop ou le Rock, c’est d’abord d’écrire une mélodie et ensuite d’essayer de trouver des textes qui pourraient coller avec le rythme, ce qui implique de devoir élaguer le texte et de lui faire donc perdre de sa richesse. On a vite su que ces contraintes nous gênaient. Quand on a commencé, on a donc décidé de faire tourner une instru et d’expulser le truc, tout ce qu’on avait. Un peu comme en rap même si on a conscience qu’on sait pas rapper (rires), c’est comme ça que le « parler » s’est imposé. Ce n’est pas pour autant que si on veut chanter ou faire un refrain plus mélodique, plus posé sur la mélodie ou la ligne de piano, on ne va pas le faire.

Les chansons ont un ton de conte de fée désillusionné, entre la recherche du prince charmant et la vie triste avec « Un crédit à payer / un épagneul anglais / et un coupé-cabriolet. », pourquoi ? La nostalgie est elle le sentiment des années 2010 ?

Le terme “désillusionné” est peut-être pas le bon. On est naïfs, idéalistes. On garde un rapport à la réalité, on est sensibles à la dureté des rapports humains, à la mauvaise qualité de vie des gens, le fait qu’il faille se taper 45 minutes de métro, trimer pour un loyer exorbitant pour un appart’ de 20 mètres carré. Pour autant, on est pas défaitistes, on est pas blasés. On veut avancer tous ensemble, on attend que ça nous, d’être exaltés, on veut vivre quelque chose de meilleur et on y croit. On croit à l’amour et au bonheur. C’est pour ça qu’on préfère être naïfs, idéalistes, que désillusionnés. Sur « Kané » et « Nuits Fauves », il y a quand même des parties qui disent que ça va s’arranger, « parce que t’es beau comme une comète » ou « promis juré qu’on la vivra notre putain de belle histoire », c’était des vers qu’on voulait sincèrement positifs et optimistes. On se veut résistants à la morosité ! Sur « Sainte Anne », c’est vrai que le message était particulièrement noir et après, sur « Nuits Fauves » on a changé un peu, pour dire qu’on pense qu’un jour ça va venir. Nous aussi, on a de l’amertume et de la colère mais on veut transformer ça en quelque chose de positif, pour nous permettre d’avancer. On lâche rien, on est tenace. C’est pour ça qu’on fait FAUVE aussi.

FAUVE est un vrai succès, fulgurant, vous êtes dans la nouvelle compil’ des inrocks, chez Nova, le Printemps de Bourges et dans 10 jours, le Nouveau Casino, ça va pas trop vite ?

C’est un peu bizarre, improbable l’ampleur et la vitesse à laquelle ça a démarré. C’est vraiment depuis début 2013 que c’est parti. Depuis les articles dans le Monde, Télérama ou les Inrocks. C’est improbable parce qu’on a jamais pensé FAUVE pour que ce soit un groupe « branché » à grosses tournées et grand succès. Au départ c’était vraiment un truc pour nous, une thérapie. On a tous fait partie de groupes et on a tous rêvé vivre ce qui nous arrive maintenant mais c’était à 20 ans, pas aujourd’hui. On attendait rien d’autre de la musique que le fait de nous aider à avancer. On avait besoin de ça pour continuer. Donc le succès qui arrive est un peu perturbant, parce que vraiment inattendu et… pas même pensé ou imaginé quand on a commencé.

Chaque chanson est un ensemble : teaser, chanson, clip qui fait partie intégralement de la « logique » du morceau, pourquoi ce choix ?

Comme on l’a dit, au début on a vraiment fait FAUVE pour nous. Mais on a vite réalisé qu’on voulait partager ce qu’on faisait avec notre entourage, notre famille, nos amis. Pourquoi pas faire un truc complètement ouvert ? Ouvrir FAUVE, et si ça plaît, s’il y a un écho, tant mieux ! Si d’autres gens tiennent le même discours, le même rapport au monde, on va les faire rentrer : photo, musique, vidéo, dessin. C’est parti d’une envie de nous ouvrir à nos amis, à notre entourage puis à toutes les personnes qui s’identifiaient à FAUVE. Ces gens partagent nos valeurs et nos idées : l’envie de s’accepter, d’accepter ses erreurs, de vivre des choses exaltantes et de rejeter le défaitisme. Tout ça forme un propos, fondé sur ces idées, et ce propos est supérieur à tout le reste… Donc quand on nous a proposé des vidéos, on les a ajoutées et depuis, ça nous paraîtrait insensé de pas bosser avec des gens pour ajouter une vidéo à la chanson. C’est pour ça qu’on est un « Corp » : FAUVE c’est pas seulement nous, c’est pour ça qu’on veut pas trop montrer notre visage aussi, FAUVE c’est tous les gens qui s’identifient à ce qu’on fait.

S’agit-il de s’effacer derrière le collectif ? On ne voit jamais votre visage, il y a un rapport intime/public particulier entre des chansons très privées et un groupe, une « corp » supérieure aux individus qui le composent… Pourquoi ?

Il est pas vraiment question de « s’effacer »… Quand on a commencé, on voulait éviter d’avoir « un style », des « photos de groupe ». C’était plus une question de pudeur à vrai dire. On s’est dit que si on pouvait ne pas nous voir, c’était mieux. Puis après, on s’est rendu compte que ces paroles si « thérapeutiques » et personnelles qu’elles étaient, devaient s’attacher à un ensemble de gens, pour qu’ils s’identifient au propos : on a pas de visage à mettre, genre « c’est un chanteur qui vit ce qui est dit dans les paroles ». Il est beaucoup plus naturel pour les gens qui nous écoutent de sentir un écho dans ce qu’on dit comme « je me suis déjà posé cette question » ou « j’ai déjà ressenti ça ». On n’est pas Daft Punk non plus, on ne porte pas des masques mais on préfère s’effacer derrière ce message. Tout ce qu’on dit est vrai, il n’y a pas de fiction dans nos textes mais sans visage, c’est plus facile de partager. Si c’est bien tant mieux, si non tant pis : c’est notre travail dont on parle, pas de nous vraiment.

                                                                                 

« Le questionnaire « haute fidélité » »*

Si vous deviez garder 3 disques, lesquels seraient-ils ?

 Graceland » de Paul Simon

- N’importe quel Fela Kuti ou « Tangerine » de Dexter Gordon

-« Midnight Marauders » de A Tribe Called Quest

Une chanson de coup de foudre et de rupture ?

« The Look of Love » de Dusty Springfield pour le coup de foudre et « For no one » des Beatles pour la rupture.

Une chanson pour marcher à Paris à 5h du matin ?

Pour pas dire « Paris s’éveille », soit un truc carrément agressif, bien entraînant ou carrément super doux, genre « la Ritournelle » de Sébastien Tellier, elle dure 7 minutes et elle monte et monte, c’est vraiment parfait pour marcher.

La meilleur chanson pour perdre pieds, tout lâcher ?

Tout Fela Kuti, mais une chanson en particulier : “Fefe Naa Efe“. C’est comme une drogue, tu fermes les yeux et ça t’embarque.

La chanson pour sauver les fins d’après-midi de dimanches pluvieux ?

Une chanson de Blink 182, Dump Weed !

Une chanson que vous aimez de façon coupable ?

« La p’tite lady » de Vivien Savage, pour son petit côté ringard.

Une chanson pour sauver une soirée ratée ?

« Jump Around » de House of Pain bien-sûr !

*« Haute Fidélité » est un roman de Nick Hornby dont le héros, vendeur de vinyles un peu looser passe son temps à faire des listes et des classements pour savoir quelle chanson ou album écouter dans chaque situation.

FAUVE sera en concert le 14 février au Nouveau Casino (complet) et au Printemps de Bourges le 27 avril.

Entretien réalisé par Clémence Rebourg. Avec la participation de Roxane Galliot.

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