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Semaine de la Danse (2) : Le flamenco ou l’expression d’émotions contradictoires

Episode 2, en association avec la compagnie de danse Art’Core.

Histoire d’un art populaire et identitaire mondialement reconnu

Le flamenco, ce trio de chant, guitare et danse, est l’expression artistique de l’angoisse mêlée à la fierté d’un peuple marginalisé et persécuté. Il est né de la fusion de deux cultures : le folklore populaire des campagnes andalouses, influencé par les présences maure et juive, et les rythmes atypiques de la musique gitane, qui aurait pris racine en Inde. Le mot en lui-même viendrait de l’expression arabe « felah-mengus » signifiant “paysan errant”, ce qui confirme la centralité de la rencontre entre gitans et petits cultivateurs locaux, deux populations en marge de la société bourgeoise naissante. Après trois siècles d’enrichissement par l’échange informel, le flamenco tel qu’on le connaît plus ou moins aujourd’hui s’officialise au début du XVIIIème siècle avec des figures dont on a gardé la trace, comme le chanteur Tio Luis. Il devient l’élément culturel caractéristique du sud de l’Espagne.

Flamenco-a18073447C’est cependant au milieu du XIXème siècle que s’opère un véritable tournant avec l’apparition dans tout le pays des cafés-concerts qui permettent au flamenco de s’exporter hors d’Andalousie et d’acquérir le statut d’art à part entière. Un temps oublié, il commence à refleurir au second XXème siècle, et se voit rapidement consacré sur la scène artistique internationale. On peut se demander à juste titre ce qui fait qu’il n’a pas disparu comme de nombreuses autres danses ou musiques traditionnelles européennes. Autre question légitime : le flamenco des scènes prestigieuses a-t-il réellement conservé son âme populaire? Enfin, les non-initiés se diront plus simplement: qu’y a-t-il de si génial dans le flamenco?

Sous un certain angle, la carrière du flamenco a été similaire à celle du tango, né fin XIXème dans les faubourgs industriels de Buenos Aires. Ces deux “arts de rue” doivent leur succès d’une part à la richesse de leur musique et d’autre part à la technicité unique de leur danse. Le jeu de guitare du flamenco, véritable prouesse technique, permet au genre de se renouveler sans cesse, tout en conservant toute son identité, avec l’apparition de génies comme Paco de Lucia ou aujourd’hui Vicente Amigo. Même chose pour le jeu de jambes sans égal de danseurs comme Carmen Amaya ou José Greco. Ainsi, tout comme le festival international de tango de Buenos Aires est un événement prisé, la biennale de Flamenco de Séville attire chaque année des milliers de visiteurs. Pourtant, ce qui me séduit dans le flamenco, c’est qu’il a su garder ces éléments clés qui font l’authenticité et le charme des danses populaires traditionnelles.

Je pense premièrement à son caractère participatif. Chacun.e est libre de frapper les palmas (sourds claquements de mains) qui rehaussent le rythme de la musique et de la danse. A l’origine, le flamenco est un art de village ; c’est donc un moment de partage et d’expression commune, ouvert à tous. On retrouve cela exactement de la même manière dans les danses folkloriques du nord de l’Argentine comme la « Chacarera » et « la Zamba » à ceci près que les palmas flamencas, qui utilisent beaucoup de contre-temps, ont une structure bien plus complexe. Il existe une multitude de rythmes qui caractérisent les différents « palos » ou styles de flamenco. D’autre part, ce dernier est fondé sur le dialogue constant entre musiciens et danseurs – aspect que l’on retrouve aussi dans le bèlè martiniquais ou la samba brésilienne, et où les percussions cette fois-ci sont centrales. Cet échange qui laisse une grande place à l’improvisation consacre toute la spontanéité qui émane du flamenco. On sent que, plus qu’un art, le flamenco est un état d’esprit, une attitude, la manifestation typiquement andalouse d’émotions pourtant universelles.

Le flamenco touche et impressionne car il mêle une voix au trémolo incomparable – qui prend aux tripes et renvoie chacun.e à l’amertume de ses émotions les plus profondes – à la force et au caractère des danseurs, hommes et femmes qui, d’un air de défi, frappent des rythmes rapides et déstructurés, avec pieds, mains et claquettes. Musique et danse s’interpénètrent et se complètent dans leurs symboles. D’un côté la douleur, la misère de vies tragiques, d’un autre la suffisance d’un peuple hors la loi qui clame haut et fort son appartenance. Ce registre du pathos, du désespoir et de la nostalgie a fourni un excellent terreau pour le développement du thème de la déception amoureuse, aujourd’hui au cœur de la création flamenca. Les mouvements des danseurs, toujours dans la tension, sont une interprétation directe des plaintes du chanteur. C’est pour cela que les duos mixtes me fascinent. Les danseurs se prêtent au jeu d’une séduction violente, presque conflictuelle, se prouvant l’un à l’autre dans un véritable désir de conquête.

Dans le même temps, chacun.e incarne la souffrance que provoque en eux cette passion qui les dévore. Les talons qui frappent bruyamment le sol ainsi que le regard intense et fixe manifestent la colère motrice qui les animent tandis que l’ondulation permanente des bras et les mouvements secs mais gracieux du bassin expriment toute la sensualité d’un désir frustré. Cette dynamique de séduction se ressent dans la posture particulière des danseurs qui maintiennent toujours, grâce à une cambrure rigide, une opposition entre la poitrine bombée et les fesses. Les costumes traditionnels de spectacle – pantalon et chemise ajustés pour les hommes et robe longue ultra moulante jusqu’en dessous des fesses pour les femmes – viennent exacerber la dialectique des formes masculines et féminines. Néanmoins, ce qui fait la particularité du flamenco à mon sens, c’est la mise en scène d’un jeu de séduction égalitaire, au sein duquel il n’y a pas de leader ni de rôles genrés trop marqués. Il y a très peu de contacts entre l’homme et la femme qui dansent de façon très indépendante. Les corps alternent entre mouvements latents, comme en suspens, et accents brusques ; dynamique haletante qui renvoie à l’intrigue amoureuse. C’est dans le regard que se nourrit la tension érotique en même temps qu’une certaine rivalité. Le flamenco nous offre donc une version résolument moderne de la passion amoureuse.

Véritable spectacle scénarisé de prouesses techniques, le flamenco n’en reste pas moins un art populaire et inclusif. Explosion authentique de sentiments aussi variés que la peine, la colère et la joie, il embrase pleinement le public qui frappe les palmas et s’exclame librement. Impossible d’y rester insensible !

Pauline Detuncq

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