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Kevin Haas raconte son Stabat Mater

Jeune musicien de 30 ans, Kevin Haas nous raconte aujourd’hui la création de son “Stabat Mater”, l’oeuvre d’un mélomane passionné. Rencontre.

Genèse et architecture de l’oeuvre

Le Stabat Mater est un texte en latin composé d’une vingtaine de tercets.

Sur ces vingt tercets, j’ai choisi de garder ceux qui me semblaient les plus imagés, les plus évocateurs et allant le plus dans le sens de la dramatisation de l’histoire : celle de Marie éplorée, assistant aux derniers instants de vie de son fils.

Ensuite je les ai regroupés selon un schéma défini afin de faire émerger l’architecture de la pièce et donc de lui donner un sens de lecture. Cette architecture est calquée en partie sur celle du Stabat Mater de Vivaldi : trois sections regroupant chacune trois morceaux. Cela me plaisait car, en plus de la symbolique des nombres, je trouve un certain équilibre dans ce chiffre qui est souvent présent dans mes compositions. A ce premier découpage du morceau, s’ajoute également un découpage par symétrie dont l’axe correspond au tercet évoquant la mort du Christ (Vidit suum dulcem natum).

En effet, d’après la lecture que j’avais pu en faire, il me semblait que le texte était constitué principalement de deux périodes bien distinctes, dont la première serait centrée sur le personnage de Marie, la deuxième sur celui du martyr. De là, découle la division tonale de la pièce.

Composition

Le Stabat Mater est écrit pour ensemble de cordes, orgue et chant (mezzo soprano ou contre ténor principalement).

Pour le composer, j’ai essayé de me représenter les scènes à partir des lignes du texte, de me mettre à la place des personnages pour ressentir pleinement les émotions et  les traduire ensuite musicalement. Cela pourrait presque s’assimiler au travail d’un acteur. Je crois qu’ainsi, la musique se veut sincère et permet de mieux en libérer son message.

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L’esthétique de la pièce m’a été guidée par plusieurs aspects : Tout d’abord, son sujet, qui est d’une profonde gravité. Ensuite, son contexte, à savoir, une pièce de musique sacrée. Enfin l’absence d’action dans la narration: le texte étant purement descriptif, je voulais mettre en avant cette non temporalité afin de donner une forte impression de statisme. Je trouvais que cela allait de paire avec un sentiment d’apesanteur lourde que m’inspirait la lecture des tercets. Sentiment qui sera de plus en plus accentué tout au long de la pièce. Son renforcement s’est fait notamment par l’utilisation d’un rythme répétitif et récurrent, qui peut s’entendre comme l’annonciateur de la destiné funeste des protagonistes.

Pour ce qui est du traitement du sujet, chaque morceau est la représentation du tercet ou couple de tercets qu’il illustre musicalement. Il n’est jamais simple de parler de son travail, car il est difficile de mettre des mots sur des choses qui sont plus de l’ordre de l’impression, du ressenti, mais quoiqu’il en soit, je souhaitais que l’ambiance générale de la pièce soit la concrétisation immatérielle d’un univers sensitif brumeux, sinueux, opaque, irréel autant qu’étrange, qui se voudrait interpellateur autant qu’interrogateur. D’ailleurs, je vois dans l’écrit du Stabat Mater une certaine forme de catharsis. Il fallait que la musique aille donc en ce sens également.

Le chant tient évidemment, ici, une place de premier choix. Ainsi, j’ai opté pour des lignes simples, claires et les plus mélodieuses possibles. Ensuite je les retravaille en les « triturant » pour créer cet aspect qui me semble bien illustrer le songe, une réalité qui se dérobe, et en même temps introduire une certaine idée de la mélancolie se rattachant ainsi à la thématique. On pourrait dire que ces lignes sont baroques au sens premier du terme !

L’écriture en soit est allée passablement vite : trois semaines furent nécessaires pour composer les deux tiers de la pièce. Ensuite, je me suis laissé volontairement un répit de quelques mois afin d’avoir du recul sur ce premier jet. Cela me semblait nécessaire pour la cohésion de l’ensemble. Puis quelques semaines suffirent pour en terminer complètement la composition.

Structure et interprétation

Avant la mise en musique à proprement parler, une courte introduction instrumentale présente le matériel thématique, la couleur et les tonalités principales : j’ai essayé de dépeindre le lieu du drame de façon un peu théâtrale. J’imaginais le mont où les suppliciés subissaient leur calvaire, sous des regards impuissants. La pièce débute par un solo d’orgue majestueux et brillant dans son plein-jeu. Puis le rideau s’ouvre sur la scène du drame laissant les cordes arrivées, calmes mais empruntent d’une lourde gravité. Soudain, dans un élan puissant, celles-ci se feront plus oppressantes afin laisser sortir ce qui pourrait être une longue plainte déchirante. Le calme revenu, arrive alors à nu, les premières notes de chant : « Stabat Mater dolorosa »

Le final est un long decrescendo qui traduit la mort du martyr et son futur potentiel. Je souhaitais assimiler cette dernière à une sorte de plongée progressive dans le monde du sommeil : se ralentissant également, la musique finit par n’être qu’une légère et paisible nuée harmonique, ouvrant le silence qui suit, sur d’infinies possibles.

Avec l’Ensemble, composé de jeunes artistes de la région Bretagne/Pays de la Loire, nous avons donné cette création l’été dernier lors d’une série de concerts.

Nous en donnerons une dernière l’année prochaine qui débutera le 5 avril à l’église Sainte-Croix de Nantes. Pour immerger complètement l’auditeur dans l’atmosphère de l’univers musical, nous travaillons actuellement avec des artistes graphistes, afin que le spectacle s’élargisse dans une dimension visuelle. C’est un pari un peu osé, mais c’est quelque chose que je souhaitais vraiment développer dès le départ !

Au-delà du Stabat Mater

Je suis régulièrement sollicité pour écrire des partitions (principalement des pièces pédagogiques ou des créations) ou de la musique pour des courts-métrages.

Mon univers musical est la traduction des nombreux styles de musiques que j’écoute et apprécie. Souvent j’essaye de les combiner, à la manière d’un alchimiste. Même si certains styles me sont plus familiers que d’autres, je n’en exclus aucun et essaye d’en pratiquer le plus grand nombre. C’est un exercice de style rarement évident, mais toujours enrichissant !

Un de mes rêves serait de monter un opéra ou une comédie musicale sur Ubu Roi d’Alfred Jarry. Ce serait à l’opposé du Stabat Mater. J’imagine déjà un univers complètement fou, où tout irait très vite ! Du grand n’importe quoi ‘pataphysicien.

Recueilli par Quentin Jagorel

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