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Didier Marouani : “J’étais persuadé à cette époque que le synthétiseur deviendrait l’instrument majeur de la fin du XXe siècle”

Figure majeure de la musique électronique dans les années soixante-dix, Didier Marouani est le compositeur du tube mondial Magic Fly avec son groupe Space. Aujourd’hui, c’est une figure célèbre de la musique en Russie. Entretien avec l’artiste sur un parcours hors du commun.

© Didier Marouani
© Didier Marouani

Vous êtes né dans une famille proche de milieux artistiques, quel fut le déclic dans votre enfance pour la musique ?

Je me souviens exactement du lieu et de l’instant précis, lorsque j’ai dit à mon père que je désirais faire de la musique. Il m’a répondu tout de suite par l’affirmative et m’a proposé de me faire donner des cours par un musicien classique dont l’instrument principal était le violon. Au bout de huit mois, il a convoqué mon père, en lui disant qu’il fallait me trouver un vrai professeur de piano, car j’avais avancé très vite et démontré un don. Donc, aidé par lui, nous avons trouvé une très bonne professeure qui m’a insufflé le goût de la musique, a développé ma sensibilité et m’a fait ressentir beaucoup de finesse musicale.

Enfant, vous composez vos premières chansons… Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai commencé à composer très jeune, ma première chanson date de mes neuf ans, c’était pour la fête des Mères. Elle est donc dédiée à ma maman. La même année, j’ai également composé une chanson pour mon père : « l’Étoile d’Or ». Un an plus tard, les études de piano empiétaient trop sur ma vie de jeune garçon et j’avais envie d’arrêter la musique pour avoir plus de temps pour jouer au football et voir mes copains. Mon oncle qui était éditeur musical a eu une idée géniale. Il m’a proposé d’être parolier de la musique composée pour ma maman.  Il voulait aussi que cette musique soit interprétée par un jeune chanteur de l’époque. Le jour où j’ai reçu le disque avec ma chanson enregistrée, cela a bouleversé ma vie et j’ai décidé de continuer mes études musicales. J’ai alors commencé à composer de plus en plus. Entre devenir footballeur et compositeur, j’avais choisi la musique.

Vous suivez une formation classique au piano… Sur quel morceau, en particulier, rencontrez-vous vos premières joies musicales ?

Chaque morceau, pour moi, était une découverte extraordinaire, que ce soit Bach, Beethoven ou Chopin. Ma sensibilité musicale naissante était avide de découvrir les compositeurs classiques, et Chopin a été pour moi un modèle. Mon professeur me faisait ressentir toute la sensibilité de ce compositeur.

Quel-est le souvenir le plus marquant de votre formation au Conservatoire de Paris ?

Le premier souvenir est plutôt mauvais. En effet, j’ai obtenu au Conservatoire de Monaco, à l’âge de quinze ans mon premier prix de piano en supérieur. Arrivé à Paris, le niveau étant différent, j’étais obligé d’intégrer le niveau inférieur, c’est-à-dire le cours moyen de deuxième année. Je me suis accroché et la compétition avec mes camarades m’amusait beaucoup. Au bout de deux années, j’ai obtenu un deuxième prix de piano et un premier prix de solfège. Je suivais également des cours d’Harmonie avec Henri Challan.

Aviez-vous déjà à l’époque, un goût pour l’avant-garde, l’électro-acoustique ou la musique concrète ?

Non, à l’époque, je me contentais de composer des mélodies et des chansons, l’électronique était à son balbutiement et le travail de recherches de Pierre Henry n’était pas encore connu. Mon goût pour les synthétiseurs et la musique électronique est venu en écoutant Tangerine Dream et Kraftwerk en 1974.

Pourquoi n’êtes-vous pas devenu concertiste ?

Vers quatorze ans, j’ai su que je ne deviendrai pas concertiste, car je trouvais que c’était beaucoup trop de travail. Lorsque je partais en week-end à deux mois d’un examen, je revenais le lundi et j’avais l’impression que mes mains étaient raides. Pour être concertiste, c’est un minimum de six à sept heures de piano tous les jours, et je ne pensais pas en être capable. Lorsque j’ai terminé mes études au Conservatoire de Paris, j’étais heureux, mais je n’avais plus envie de souffrir.

Très jeune, vous faites la première partie de Johnny Hallyday et de Claude François. Comment voyez-vous, avec votre jeunesse, ce nouveau monde ?

J’ai eu la chance, à mes débuts, d’avoir été choisi, en tant que chanteur, par Johnny Hallyday, Claude François et Joe Dassin pour faire mes premiers pas sur scène. Grâce à eux, j’ai appris ce métier : la scène. Durant trois ans, de 1975 à 1977, j’ai participé aux tournées d’été de ces trois grandes vedettes. Ces premiers contacts avec le public ont été des expériences extraordinaires. Il me semblait également essentiel d’apprendre mon métier, et je me souviens que Johnny venait en coulisses me voir. Le soir, lors du dîner, il me donnait des conseils : comment entrer en scène, comment saluer, par quel titre, il valait mieux finir, et je lui en suis encore aujourd’hui infiniment reconnaissant. Je lui ai envoyé un message l’année dernière pour le remercier d’avoir accompagné mes premiers pas sur scène et durant ces trente-huit ans. Il chantait alors à Moscou pour la première fois, au Théâtre du Kremlin, salle où j’ai joué plusieurs fois.

Vous pouvez nous raconter la genèse de Magic Fly ?

En 1976, Élizabeth Teissier, la célèbre astrologue, m’a demandé de composer la musique d’une émission sur l’astrologie.

Deux ans auparavant, j’avais découvert les synthétiseurs et leurs extraordinaires originalités sonores  avec Tangerine Dream et Kraftwerk. Donc, j’ai décidé en 1976 d’acheter mon premier synthétiseur pour composer cet indicatif qui a été créé en dix minutes, et c’est comme cela que « Magic Fly » est né…

Nous avons enregistré la maquette. Malheureusement, l’émission n’a pas été acceptée par la chaîne.

Je faisais écouter cette maquette à mes amis et les compliments étaient unanimes : « C’est un tube… Une musique venue de l’au-delà !!! Il faut que tu l’enregistres et que cela sorte sur disque ». Ayant un contrat avec une maison de disques en tant que chanteur, nous leur avons proposés de sortir « Magic Fly ». Ils ont refusé, arguant que cela ne marcherait jamais…

Totalement persuadé de l’impact de ce morceau, je décidais de l’enregistrer entre deux singles de « chanteur » et les disques Vogue, entendant la version définitive, ont accepté de le sortir. Le problème majeur était que j’étais sous contrat avec une maison de disques. Donc, je me suis mis à imaginer ce qui allait  être le premier acte de marketing en France dans le métier de la musique. On allait créer un groupe autour de moi. Le nom ? Eh bien, comme tout le monde disait que les sons semblaient venir de l’espace, je décidais de l’appeler SPACE et afin que l’on ne me reconnaisse pas, le groupe serait habillé en tenue de cosmonaute et casqué. J’ai signé « Magic Fly » sous le pseudonyme d’Ecama.

Le disque sorti en janvier 1977 durant le MIDEM a été acheté par tous les pays du monde et a été n° 1 dans de nombreux pays.

Après le succès mondial de « Magic Fly » et de SPACE, on m’a demandé de composer tout un album.  Mon premier album est donc sorti cinq mois après le premier single et fut propulsé n°1 dans tous les pays du monde, ce qui était à l’époque pour un créateur français une première.

Nous avons vendu plus de dix millions de disques dans le monde et plus de douze millions en Russie et dans la Communauté des États indépendants.

J’étais persuadé à cette époque que le synthétiseur deviendrait l’instrument majeur de la fin du XXe siècle, et même si beaucoup de gens étaient sceptiques, le temps m’a donné raison.

D’après vous, existe-t-il des “recettes” magiques pour faire un tube mondial ?

Non, pas de recettes miracles, un tube mondial est une musique qui arrive au bon moment, quand un grand public a envie inconsciemment de la recevoir et n’oubliez surtout pas qu’un disque ou une musique est le seul « produit » (je haïs le terme) qui est consommé avant de l’acheter !!!

© Didier Marouani
© Didier Marouani

Jean-Michel Jarre fait un concert à Houston, dans le Texas, pour fêter les 25 ans de la NASA… Pour votre part, vous jouez devant 350 000 personnes sur la Place Rouge à Moscou, que ressentez-vous dans votre esprit ?

Il y a eu en 1977 un courant musical dit « électronique » au sein duquel, Vangelis, Jarre et moi, participions avec nos albums. SPACE a été n°1 dans plus de vingt pays dans le monde, et c’était la première fois qu’un groupe français devenait n°1 en Angleterre et aux États-Unis. Ce succès international nous a permis d’aller donner des concerts dans beaucoup de pays, et en ce qui me concerne en 1983 d’obtenir des dirigeants de l’ex-U.R.S.S. une série de vingt-et-un concerts à Moscou, Leningrad et Kiev. C’était la plus grande tournée jamais organisée dans cet immense pays (plus de 600 000 spectateurs). Au-delà du phénomène musical, un véritable phénomène social s’est passé durant cette tournée. Ma musique en Russie et dans les autres Républiques avait un goût de liberté et le pouvoir en place l’a perçue comme tel. Une façon pour eux de dire à leur peuple : « Vous aimez cette musique ? Vous voulez cette musique ?… Nous vous l’offrons… ». Certains journalistes et médias m’ont demandé à cette époque, si je ne me sentais pas récupéré par ce pouvoir communiste et autoritaire et ma réponse était : « Je suis un compositeur, musicien et mon rôle est d’aller où l’on m’appelle, sans me mêler de politique et sans soutenir aucun régime, et si j’ai la chance de pouvoir donner à un public un petit peu de bonheur durant deux heures, c’est mon rôle d’y aller… Je garde, ainsi que les trente musiciens et techniciens qui m’ont accompagné en U.R.S.S. des souvenirs inoubliables de cette tournée, dans ce pays à l’époque fermé à l’Occident. J’ai eu la chance depuis trente ans de voir l’évolution stupéfiante à tous les points de vue dans cet immense pays, que ce soit au niveau politique, économique ou social, bien qu’il reste encore des progrès à réaliser.

L’amour que le public russe m’a donné dès le début et qu’il me donne encore aujourd’hui trente ans plus tard, est certainement la plus belle récompense que peut recevoir un artiste.

Où puisez-vous  cette inspiration en dehors de la musique ?

Tout peut inspirer un créateur qu’il soit peintre, écrivain ou compositeur. Ma sensibilité est à l’écoute de toutes les émotions qui peuvent survenir. Les voyages, les joies, comme les peines, les rencontres attachantes, se révèlent être une source d’inspiration inépuisable.

Quand vous composez, pour qui le faites-vous ?

Vous savez un créateur est très égoïste par rapport à sa création, et lorsque je compose, c’est en premier lieu pour moi et pour mon plaisir. Un bonheur immense surgit après avoir composé une musique : un nouveau bébé est né. Après bien sûr, le bonheur continue en voulant le partager avec le plus grand nombre de personnes. Si le compositeur y arrive, il sera comblé, s’il n’arrive pas à trouver son public, il en souffrira, mais conservera néanmoins, pour lui, ce grand bonheur qu’est la création.

Maintenant, il m’est arrivé de composer certains morceaux pour des personnes particulières, comme ma maman, mon père, mes enfants et dans ces cas-là, c’est en pensant à eux que la création arrive.

Sur quel synthétiseur, aimez-vous jouer ?

Au début, nous n’avions pas beaucoup de choix. Maintenant, nous avons toute une palette de synthétiseurs, qu’ils soient digitaux ou analogiques, ou que l’on se serve de Plugs in via un ordinateur. J’aime bien le Korg KROME 88, également le Triton Pro X, mes anciens Moog, et souvent je mélange des sons numériques avec des sons analogiques, et ce afin d’obtenir un mélange qui créé véritablement des nouveaux sons, tels les peintres qui mélangent plusieurs rouges sur leurs palettes pour obtenir leur propre rouge.

© Didier Marouani
© Didier Marouani

Y a-t-il du « Magic Fly » dans les Daft Punk ou Sébastien Tellier ?

Pas de « Magic Fly », mais du SPACE. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Thomas Bangalter qui a dit plusieurs fois dans des interviews que Daft Punk se sentait les fils spirituels de SPACE. Cela était très flatteur pour moi jusqu’au jour où ils se sont habillés en cosmonautes sur scène, j’ai eu l’impression qu’ils siphonnaient un peu trop le concept que j’avais créé vingt ans plus tôt.

Qu’écoutez-vous en ce moment ?

J’écoute plusieurs styles de musique : de la musique classique, de la pop, du rock, du rap avec mes enfants.

Souhaiteriez-vous un jour enseigner la musique à des jeunes prodiges, comme vous ?

J’ai été tenté de le faire, si ce n’est directement, mais à travers une école. Un grand pianiste et virtuose russe me l’a proposé il y a deux ans et j’avais accepté. C’était un honneur pour moi. Puis, j’ai réfléchi et je me suis dit que si je devais juste mettre en place une école spécialisée pour les synthétiseurs et choisir les enseignants capables de la faire fonctionner, cela ne serait pas suffisant. Il fallait que je prenne du temps sur place et je ne pouvais absolument pas être présent à longueur d’années, ni de temps en temps, car je ne veux pas m’éloigner de ma famille trop longtemps. Voilà pourquoi, j’ai refusé. Mais je trouve que l’enseignement est une chose formidable, c’est une vraie transmission du connaître, du ressenti, de l’émotion et je trouve cela merveilleux.

Si vous n’aviez pas été compositeur, quel métier auriez-vous fait ?

A l’âge de douze ans, j’hésitais entre devenir compositeur et vétérinaire. J’ai toujours adoré les animaux et j’ai un feeling particulier avec les chiens et eux également avec moi. Très souvent dans la rue, les chiens viennent directement vers moi et me font une vraie fête. Aurais-je été chien dans une vie antérieure ?

Après votre concert live avec Luca Parmitano, astronaute italien à la Station Spatiale Internationale, à quatre cents kilomètres au-dessus de la Terre, vous pouvez peut-être évoquer vos futurs projets.

J’ai de nombreux projets en cours. Tout d’abord, une grande comédie musicale, sur laquelle je travaille depuis bientôt trois années et qui devrait voir le jour en 2015. Il y a aussi un nouveau concept de concerts que j’aimerais voir débuter vers octobre 2014, donc beaucoup de travail et d’énergie pour mener à bien ces deux projets.

On vous propose une collaboration, avec Lady Gaga, Pierre Henry ou moi, qui choisissez-vous ?

Je choisis Lady Gaga, car elle est beaucoup plus sexy !!! Et j’aime beaucoup ce qu’elle fait. L’avez-vous entendu jouer et chanter seule au piano… Une vraie artiste et musicienne, malgré son sens aigu de la provocation !!!

Pour conclure, vous arrive-t-il aujourd’hui de jouer le répertoire classique à votre piano…

Vous savez, lorsque l’on atteint un niveau élevé en piano classique on ne peut plus vraiment jouer à ce même niveau, si on ne joue pas cinq ou six heures par jour. Malheureusement, je ne peux pas consacrer autant de temps. Il m’arrive de jouer certains morceaux juste pour le plaisir, tout en sachant que mon niveau n’est plus le même.

Entretien réalisé par Nicolas Grenier

4 Commentaires

  • David
    Posté le 12 avril 2014 à 01:24 | Permalien

    mouais … entre Pierre Henry ou Lady Gaga ? je serais prompt à choisir un précurseur et un véritable innovateur. Sauf erreur de ma part PH (Pierre Henry et non pas potentiel hydriogène) c’est tout de même le père incontesté et incontestable de la musique électronique … qu’on le veuille ou pas. Sans vouloir faire le type rétro… En ce qui vous concerne je ne vous connais pas… donc je ne peux pas dire ou vous êtes par rapport aux deux autres personnes sus-citées.
    Autre point je place Marouani au même plan que Jarre : 1/ musique populaire 2/ précurseurs de la musique techno et électro (avec d’autre groupes comme Kitaro, Tangerine, Kraftwerk… et beaucoup d’autres) qui ont donné naissance à pas mal de courants musicaux innovants… word music et autre.

    Mon seul regret ? Didier !! lance un nouveau projet innovant !! je suis un fan des 80′s surtout le space opera que j’ai !

  • RV
    Posté le 24 décembre 2014 à 23:19 | Permalien

    les choeurs sur ces musiques re connues avec plus de 100 choristes,c’est le sp♥ce concept du marouani post techno rebelle,une écriture classique chanté dans une nef de velours//

  • Posté le 24 mai 2016 à 19:28 | Permalien

    ‘Magic Fly ‘ fait vraiment penser à ‘Oxygene’ de JM Jarre, au point que je me demande qui a plagié l’autre ! C’est vraiment flagrant ! Qui des deux a sorti le premier son tube ?!?

    • Daryl
      Posté le 9 décembre 2016 à 11:18 | Permalien

      C’est pourtant claire !!!! oxygène est sortie en 1976 et magic fly en 1977 ( date de création de space ) .

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