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“Kolia” : l’histoire d’un artiste “raté” ?

Un parcours ballotté au gré des rencontres aléatoires et soumises aux caprices du temps, à l’image des bateaux en quête d’une pêche miraculeuse. Les circonstances détermineront l’alchimie du cheminement. Certains y trouveront que les mystères entourant chaque destinée sans gloire conduisent à un questionnement sans réponse.

Kolia écrit-il un roman ? On ne le saura pas. On s’en convaincra, ou on se persuadera que celui-ci est mort-né dans les méandres de ses introspections, à l’instar du poète qui n’a pas trouvé sa muse.
Et que révélerait sa lecture qu’on ne devine d’emblée chez Kolia ?

affiche kolia cover

Au travers des images, dont le parti pris est de les proposer d’un noir intense, on nous invite à embarquer dans ce coin de Bretagne pour suivre un personnage qu’on devine parfois dans une quête profonde.

Alors que tout prête à croire qu’il serait en train de couler des jours paisibles, comme échoué dans un de ces petits écrins nichés en bord de mer, l’âge avancé de Kolia n’a pas réussi à lui faire perdre son âme enfantine et ne laisse en rien augurer la maturité de sa réflexion. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison qu’il donne le sentiment d’être aussi déterminé que mélancolique. Sans doute que tout reste encore à écrire.

Depuis les vagues, comme pour souligner le vague à l’âme de notre penseur, jusqu’à l’invitation muette au devenir de l’homme symbolisée par la déambulation d’une jeune femme sur la plage, tout est ondulation dans ce film.

Comme pour illustrer aussi le sac et ressac des sentiments. Un peu comme si chaque pas ou toute pensée ne pouvait se déterminer comme une certitude. Comme si toute action, avant de la considérer comme étant la bonne, devait être testée à son contraire. L’apologie du doute ?

Entretien avec le réalisateur, Quentin Jagorel

Quentin dans ton dernier film réalisé en Argentine, tu abordais déjà la quête de l’amour sous une forme dramatique: difficulté du couple, déchirement entre le père et le fils. Hors Kolia cache à l’évidence des blessures du même ordre. La récurrence de la difficulté à communiquer est un objet d’exploration qui t’obsède visiblement. Film après film, trouves-tu les réponses à tes questions ?

La communication était effectivement le principal enjeu de ‘Qu’importe hier’. Dans ‘Kolia’, je crois que c’est un peu différent. Il s’agit d’une difficulté à être plutôt que d’une difficulté à interagir. Kolia  parle au monde, il s’y délecte parfois, il n’a pas vraiment de tourment intérieur. Il est arrivé au bout de la course, il n’est pas malheureux mais il se rend compte que tout ça n’a pas beaucoup de sens.

Il a donc des blessures, oui sans doute – qui n’en a pas ? Il y a aussi chez lui une évidente distance vis-à-vis du monde, bien sûr. Mais la communication n’est pas vraiment le problème.

Je pense que les films ne donnent jamais de réponse. En tout cas, pas à leurs auteurs. En créant, on ne fait toujours que chercher à formuler autrement les mêmes questions.

Justement, pour s’adresser au monde, Kolia annonce la sortie de son roman.

Au début du film, on voit Kolia qui assure à ses amis amusés et incrédules qu’il écrit. Le film ne tranche pas sur la véracité de ses dires. Il se dit écrivain mais en fait, il ne faut pas, je crois, chercher plus loin que cela. L’important n’est pas qu’il le soit vraiment, c’est qu’il sente le besoin d’impressionner ses camarades en le disant. Il cherche à s’entourer de mystère, à garder une image énigmatique dans le village. Il me semble qu’il vaut mieux voir ce détail scénaristique comme une indication de son rapport au monde et à lui-même. C’est aussi, disons-le, une façon d’introduire dès le début du film les désirs de virtuosité fantasmée de ce personnage. Bernard Jagorel, l’acteur, pense que Kolia écrirait un livre sur une recherche de spiritualité. Peut-être. Je préfère ne pas chercher à savoir. J’aime aussi l’idée que ce personnage m’échappe. Le scénariste, Valentin Hénault, n’en dirait pas davantage, je crois. Laissons Kolia à ses mystères. Laissons-le aussi à sa propre vacuité, et acceptons qu’il n’ait peut-être rien d’autre à dire aussi !

Kolia a l’air davantage échoué par hasard dans ce village que par choix, qu’est-ce qui l’a fait rester ? La certitude qu’il n’y aurait pas de défi à surmonter, sous couvert d’y trouver la tranquillité nécessaire à l’inspiration ?

Là encore, je revendique le droit de ne pas chercher à le savoir ! Mais tout simplement, je crois qu’il reste là parce que c’est comme ça. Il dit à la fin : « j’ai vogué dans un océan de circonstances ». Comme tout le monde, il a échoué. Quoiqu’on fasse, on échoue tu sais. Après, évidemment, la plage peut être plus ou moins chaleureuse, plus ou moins escarpée, plus ou moins éloignée du cap fixé au départ.  Je vois, moi, ce village du Finistère nord comme une source d’inspiration. Mais lui, le personnage, n’a aucune raison de penser cela. Les Pierres-Noires, c’est son quotidien. Cette fois, le fantasme est chez nous, les auteurs : la vie de village, paisible et comme tu dis, sans plus aucun défi.

On devine une séparation avec la mère de sa fille, Kolia se donne rendez-vous sur une plage pour suivre du regard une jeune femme qu’il n’osera jamais aborder. N’y a-t-il pas dans ce personnage, un refus de construire quelque relation qui l’engage de crainte de vivre encore un revers, traumatisé par son exode russe… ?

La fille sur la plage ? Cette scène est purement contemplative, il en apprécie et en surestime la grâce sans même penser à l’aborder. Et il semble qu’il y ait une femme dans sa vie (on la voit apparaître subrepticement à la gare).

Kolia n’est pas du tout traumatisé. En fait, on a refusé de lier  par la psychologie son histoire à son présent. En sur-démontrant, on aurait appauvri le personnage, asséché sa complexité toute humaine.

Rencontre avec Bernard Jagorel, un artiste “raté”

Quentin, de manière indissociable, il est difficile d’ignorer que l’acteur principal de ton film soit à la fois ton père et mon copain d’enfance. Il serait malhonnête de le taire comme il serait dommage que le lecteur imagine cette interview comme une approche partisane ou une potion mielleuse pour gargarisme au goût de copinage. Difficile pour toi comme pour moi d’ignorer son attirance pour le monde du spectacle. De fait, réalises-tu qu’en lui permettant de boucler la boucle, tu lui offres un cadeau empoisonné ? D’un côté tu lui donnes l’occasion de se révéler pleinement dans un personnage qu’il incarne parfaitement, de l’autre, tu mets l’accent sur une autre vie qu’il aurait pu vivre dans une troisième dimension, le transformant en artiste ‘raté’,
non pas dans le sens où on l’entend, mais ‘raté’ par une profession qui l’aurait sans conteste accueilli à bras ouvert.

Bernard Jagorel, Paul Grunelius, Quentin Jagorel lors de l'avant-première du film
Bernard Jagorel, Paul Grunelius, Quentin Jagorel lors de l’avant-première du film

En effet, Bernard, malgré quelques difficultés pour totalement convaincre, nées évidemment du manque de pratique, ton jeu est incroyablement juste.

Tout le mérite revient à Quentin. Je n’ai fait que suivre ses indications qui étaient très précises. Il me parlait de ce projet depuis un moment. Quand le script a été prêt, il me l’a donné à lire et j’ai été convaincu dès les premières lignes de la narration.

Bien que le film soit une œuvre de collaboration, que penses-tu de Quentin, le réalisateur ?

Ma première réaction a été de répondre sans hésitation au plaisir qui m’était donné de jouer pour mon fils. Je lui fais une confiance totale, il connait parfaitement son affaire. Je l’avais déjà suivi jusqu’en Argentine pour une première expérience dans ‘Qu’importe hier’. Mais si le film répondait à ses attentes, j’avais moyennement apprécié le rôle qui m’incombait sur le plan philosophique. Quentin le savait, c’est pourquoi il a renouvelé l’entreprise. Et j’y trouve un double, un triple, un quadruple avantage : être acteur, sur un texte superbe, dans une nouvelle aventure avec mon fils, et tout l’intérêt d’une aventure commune que représente le tournage d’un film, surtout quand l’équipe est pratiquement composée de tous nos proches.

Que penses-tu de Kolia, et doit-on penser que le personnage te ressemble ?

Absolument pas. Kolia ne me correspond que sur très peu d’aspects. Il est visiblement superficiel dans sa relation aux autres, et très certainement égoïste. Dans son rôle de Syndic, il joue au petit chef, cela répond sûrement à une grande part de narcissisme car il aime être en représentation.

Sans doute qu’il écrit un livre autobiographique sur sa vie qui passe, alors qu’il voit les choses s’éloigner. Il s’en fait une raison pour justifier qu’elles n’aboutissent pas.

C’est aussi un contemplatif. Il n’abordera jamais cette jeune femme sur la plage qu’il aime à considérer comme la représentation du charme féminin. Sa pudeur lui interdit de se révéler davantage, même envers sa fille avec laquelle il partage visiblement une vraie complicité.

Le public du Brady lors de l'avant-première du film, le 10 décembre dernier
Le public du Brady lors de l’avant-première du film, le 10 décembre dernier

Que penses-tu de Bernard Jagorel, l’acteur ?

Pour Kolia, j’ai étudié le personnage après avoir compris ce qu’en attendait Quentin. C’est le travail qui incombe à tout acteur. En aucun cas je n’ai cherché à l’intérioriser en m’investissant davantage que nécessaire pour répondre uniquement aux attentes de Quentin, sinon des auteurs, et à sa direction.

En ce qui concerne la comédie, je suis attiré depuis l’enfance par le milieu du spectacle, tu le sais.

A 28 ans, j’ai profité d’être en poste en milieu hospitalier en Egypte pour intégrer la troupe de théâtre des ‘Tréteaux du Caire’. S’y trouvaient, entre autre Michel Fizbin, et une bande de passionnés qui sillonnaient le pays pour y donner de nombreuses représentations. On jouait de tout, notamment du Obaldia, du Romains.

J’y ai également fait une rencontre sans doute déterminante avec Youssef Chahine, surtout connu pour avoir tourné ‘Gare Centrale’ ou avoir fait débuter Omar Sharif.

Il avait besoin d’un conseiller technique pour les besoins du film ‘le Sixième Jour’ qui se déroulait en milieu hospitalier. On s’est bien entendus et il m’a proposé d’interpréter un chirurgien !

A peine rentré en France, je réintégrais la troupe de Melesse à 35 ans. Si le plaisir d’interpréter des rôles m’a toujours tenu à cœur, j’ai dû stopper cette activité lorsque je suis devenu élu de cette ville. Il faut croire que ça me manquait car j’ai renoué récemment avec les “Tréteaux de Betton” (rires).

Carnet de naissance

Des décennies durant, après que Bernard Jagorel s’est inspiré de ses mentors artistiques –au travers des rencontres ou l’étude poussée de leurs œuvres et de leurs vies – il était prêt pour être pro. Tout simplement.

Dans Kolia, on est rapidement séduit par la nonchalance avec laquelle il campe son personnage. Sa décontraction assumée dégage un parfum de crédibilité qui gagne notre sympathie envers ce personnage auquel on pourrait pourtant reprocher son égocentrisme. On lui pardonne car ses défauts sont sans doute en moindre nombre que ses qualités.

Paradoxe, c’est Quentin Jagorel qui donne naissance à l’acteur Bernard Jagorel, son géniteur.

La concrétisation d’un épanouissement enfin abouti qui fait plaisir, et qui fera indéniablement le bonheur de la profession si celle-ci choisit de porter un regard éclairé sur ce jeune comédien de 59 ans.

Kris Bénard

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“Kolia”, un film de Quentin Jagorel. Avec Bernard Jagorel. Ecrit par Valentin Hénault. Avec la voix de Gérard Probst. Musique originale : Paul Grunelius et Kevin Haas

L’avis de François Bégaudeau :

“Ce truc est d’abord très plaisant par la tranquillité de ses choix formels pourtant pas évidents. Évidemment j’ai pensé à Tabou, de Gomes, et si le Gomes est plus profus, plus varié dans son dispositif, celui-ci est sans doute plus carré, plus clair, plus puissant de simplicité. La grande réussite, c’est la parfaite conciliation et réconciliation entre deux axes qui d’habitude se tirent la bourre dans le cinéma français : le naturalisme provincial et le formalisme, le quotidien et le romanesque. Le mixage d’un texte très classiquement romanesque (texte très tenu d’ailleurs) et de situations très prosaïques (coiffeur, réunion de copro) est à la fois drôle et puissant. C’est très beau de postuler que chacun recèle un roman. C’est en ce sens que le film aurait presque pu se passer du monologue final, nous laissant avec le mystère de Kolia (l’homme qui dit écrire, mais écrit-il ? ; grand homme ou petit mytho ?). Mais heureusement le monologue (lu, et c’est très bien qu’il le soit) maintient l’ambiguïté. Oui Kolia a dans son passé des éléments romanesques (une enfance russe), mais il n’est pas sur qu’elle lui donne une aura, puisqu’il ne s’en souvient pas. Et ma foi, où qu’on meure, on meurt -la dernière phrase est très belle. Je me méfie beaucoup de la mélancolie, tonalité dominante et plan-plan du cinéma français. mais là c’est de la belle et grande mélancolie. Oui vraiment bravo.”

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