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Peter Ibbetson, kind king light of mind

“Believe”. Au moment où Marie fait cette demande à son amour de toujours, Peter, celui-ci n’est pas vraiment en condition d’y répondre favorablement : emprisonné à vie, il est en vérité sur le point de passer l’arme à gauche. D’ailleurs, la Marie qu’il aime lui parle en rêve : autant dire qu’il n’est pas vraiment prêt à y croire à fond.

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Et pourtant. Et pourtant il faut y croire car l’amour, plus encore que tout autre religion, est affaire de foi. Au bout du compte ce sera elle, et rien d’autre, qui permettra d’offrir aux deux amants du merveilleux film d’Henri Hathaway l’existence dont ils avaient toujours voulu mais qui toutefois se bornait à se refuser à eux : l’amour à mort, la vie éternelle.

Henri Hathaway est un des grands noms du cinéma américain des années 30-40, époque de l’âge d’or d’Hollywood. Pour la faire courte, et aussi parce que je ne suis pas non plus un spécialiste de ce cinéaste et aussi parce que je m’amuse surtout à copier sa biographie sur Wikipedia, Hathaway est d’abord connu pour ses westerns et ses films d’aventures, notamment car il sait tirer parti des innovations techniques de l’époque pour insuffler à ses longs-métrages une énergie et un rythmes singuliers. Véritable “bête des studios”,  Henri Hathaway a longtemps été méprisé en France, d’autant plus qu’il disait “accepter tout ce qu’on lui propose” (le salaud), jusqu’à ce qu’il soit comme qui dirait redécouvert plus tard par des critiques comme Bertrand Tavernier et encensé. C’est pourquoi une rétrospective lui est consacré en ce moment à la Cinémathèque.

En voyant Peter Ibbetson, réalisé en 1935, on comprend pourquoi.

Peter et Marie s’aiment depuis l’enfance. Voisins dans la campagne parisienne du XIXème siècle, ils ont beau se chamailler parce que l’une veut construire une maison de poupée et l’autre un terrible wagon en bois, il existe entre eux un amour qui, avec la simplicité et la pudeur de l’enfance, s’exprime par des petites disputes qui toujours se finissent en réconciliations et une main tendue. Les deux enfants, qui se surnomment Gogo et Mimsey, n’ont que dix ans, mais déjà leur amour traverse les barrières comme lors de cette scène où le garçon traverse littéralement (je n’ai rien inventé) la barrière qui le sépare de la fille pour récupérer des planches de bois. Mais à peine leur amour a-t-il le temps d’éclore que déjà un drame vient les éloigner l’un de l’autre : la mère de Gogo meurt, et celui-ci est emmené par un oncle un peu obscur en Angleterre. Elle à Paris, lui à Londres : l’oncle obscur promet que cet amour de jeunesse est voué à s’évanouir comme toutes les romances de cet âge.

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20 ans plus tard, Gogo, renommé par son oncle Peter Ibbetson, est un architecte de renom joué par un Gary Cooper à moustaches. Il a tout pour lui : il est promis à un bel avenir, il a de l’argent, il est Gary Cooper et il a une moustache. Pourtant, incapable de s’amuser, il traîne avec lui une mélancolie qui l’empêche d’avancer et de profiter de la vie : tout le ramène à Paris, et à ses souvenirs. A contrecœur, il accepte cependant un travail de plusieurs mois dans la campagne anglaise chez le duc et la duchesse de Towers. A la vue de Mary, la Duchesse, il tombe instantanément amoureux, peu de temps avant qu’elle même ne s’éprenne de lui. Mais ce n’est que quelques mois plus tard, lors d’un dîner en présence du duc, que Peter et Mary réalisent qu’ils ont retrouvé chacun la personne qu’ils n’avaient jamais cessé d’aimer, leur amour d’enfance.

Ce qu’Henri Hathaway filme dans Peter Ibbetson, c’est la réponse furieuse et passionnée de deux amants à la tragédie qui s’obstine. Car le destin ne cesse de mettre des obstacles à l’union de Mary et Peter. Constamment, tout le long du film, quelque chose ou quelqu’un vient se mettre en travers de leur route, empêchant le rapprochement des deux corps dans le même plan. C’est une grille au début du film. Quelques minutes plus tard, la mort de la mère de Peter force les deux jeunes amoureux à souffrir chacun de leur côté, l’un au premier plan, l’autre au second.

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C’est l’éloignement géographique, ensuite. Puis, plus tard, c’est un mari jaloux qui se mettra entre les deux cœurs, obstruant la voie de leur union. L’obstacle éliminé c’est un autre qui se remet en travers : une grille encore, mais celle de la prison, cette fois. Le destin s’acharne, l’amour existe, il envahit les corps et le film, mais il n’est pas réalisable.

De fait, Peter Ibbetson a beau être un film d’amour, on n’y voit en tout et pour tout qu’un seul baiser, et cela n’est pas du à la chasteté d’Hollywood. C’est avant tout parce que l’histoire de Peter et Mary est faite d’absences et d’instants, de courts instants de grâce durant lesquels les amoureux peuvent se rejoindre : c’est un trou dans la grille, c’est un baiser à l’abri du mari, c’est un rêve, peut-être ce n’est qu’un rêve, mais pour ces moments éphémères dans la lumière, les amants sont prêts à risquer leur vie. Car, après cela, il faut encore se quitter.

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C’est le romantisme dans son sens le plus absolu, le plus fou et le plus grave : tant qu’existe l’amour, alors les amants peuvent vivre pour lui et par lui. Sans lui, il ne reste littéralement qu’à se laisser mourir, de la même manière que Rosette dans “On ne Badine pas avec l’Amour” d’Alfred de Musset (“Elle est morte ! Adieu Perdican !”). L’amour apparaît alors comme idéal de vie, comme seule condition sine qua none du bonheur.

Je parlais de lumière au-dessus. C’est le thème principal de Peter Ibbetson.  Aussi douce et envoûtante que peut l’être le souvenir de l’être aimé, elle inonde les plans de la même manière que dans certains tableaux de la peinture religieuse. Sauf que dans Peter Ibbetson, c’est le sentiment amoureux qui prend un caractère divin : c’est de lui que vient la lumière, et c’est par la croyance en lui que l’on peut y accéder. “Believe”.

Jean Restout, "La Pentecôte", 1732
Jean Restout, “La Pentecôte”, 1732

Le grand talent d’Henry Hathaway est aussi d’avoir su, sans utiliser presque aucun effet spécial, créer des scènes oniriques et merveilleuses, oscillant vers le fantastique, notamment dans la troisième partie du film. Pas étonnant du coup que les surréalistes aient apprécié le film au point qu’André Breton l’ait qualifié de “triomphe de la pensée surréaliste”.  En effet, à ce niveau-là, Peter Ibbetson est très novateur, au point d’avoir probablement pas mal inspiré Gondry pour son Eternal Sunshine of the Spotless Mind. 

Tout le troisième acte est ainsi une ode magnifique à la force de l’imaginaire, à la vie façonnée directement par nos pensées et notre esprit. Plus encore qu’une ode, c’est un appel à refuser la réalité comme un bloc, et à ne la prendre que pour ce qu’elle est vraiment : un chemin possible, oui,  envisageable, mais pas le seul qui existe.

Car pour lutter contre la tragédie de la réalité, les amants ne peuvent que la contourner. Dès lors, constamment séparés par des forces concrètes, les deux amoureux finissent par trouver la parade : se rejoindre dans l’abstrait et s’aimer dans le seul endroit d’où jamais on ne pourra les tirer : le rêve, ou la réalité imaginée. Et enfin, au bout du compte, la mort.

Eliott Khayat

Vous pouvez retrouver Eliott Khayat sur son excellent blog, Les Films de Bob.

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