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Nica Junker : « Les photomatons permettent de faire les portraits les plus intimes »

Si la photographie fige un instant donné, l’univers photographique de Nica Junker révèle le potentiel atemporel d’une image. L’image devient le médium qui interroge le temps, renverse les codes chronologiques et dévoile des correspondances spatio-temporelles en résonance avec la mémoire. D’origine allemande, Nica Junker habite Paris, donne des cours de cinéma dans une université américaine et axe son travail photographique sur la relation avec le temps. Rencontre.

En mai 2013, tu fais partie des jeunes talents invités à porter leur regard photographique sur La Samaritaine. Plutôt que de t’intéresser à une vue d’ensemble, tu as choisi de photographier des éléments isolés, comme des craquelures, un bout de papier peint, des traces sur le plancher. Que cherchais-tu à montrer ?

J’ai une histoire assez intime avec les bâtiments abandonnés. J’ai vécu 10 ans en ex-Allemagne de l’Est de 1995 à 2005. Il y avait énormément de bâtiments abandonnés par les gens. C’était un paradis, on pouvait y entrer, on y trouvait des meubles, des livres, des choses écrites sur les murs…J’ai vraiment développé une fascination pour les vieux bâtiments, pour les histoires conservées entre les murs. Quand je suis arrivée à La Samaritaine j’ai tout de suite remarqué l’accumulation des couches sur le sol.  Pour moi, ces couches sont autant d’informations sur les différentes époques qui ont traversé 150 années d’existence de La Samaritaine. J’ai alors construit mon travail à partir de cette observation.

Une des particularités de ton travail est d’avoir accompagné chaque photo d’une phrase extraite de vieux catalogues de La Samaritaine et de leur date de parution.  Comment t’es venue cette idée ?

Je me suis dit que le bâtiment avait survécu à toutes ces décennies de changements. Chaque année quelque chose de spécial avait dû se passer.  Si La Samaritaine pouvait parler sur son passé, qu’est-ce qu’elle nous raconterait ? J’ai cherché les catalogues pour avoir des indices de réponses. Chaque photographie symbolise une couche temporelle. En y associant une phrase extraite de catalogues de périodes différentes je pouvais renforcer la notion de temps qui passe.

La Samaritaine
La Samaritaine

Les phrases que tu as trouvé sont finalement assez atemporelles, elles restent d’actualité malgré la valeur rétro qu’on leur attribue lorsqu’on connaît leur date de publication.

Oui, il y a un côté cyclique. Le temps n’est pas si linéaire. C’est pour cela que je m’y intéresse particulièrement. La plupart de mes projets dialoguent avec le temps :  « what remains to remember », « everything needs to die », « weekend and other days ».

Qu’est-ce qui influence ton travail sur le temps ?

C’est l’influence du Japon. Là-bas toutes les histoires m’ont semblé liées au temps lent. Beaucoup de choses sont structurées par les saisons. En y vivant j’ai vraiment développé une attention particulière à l’écoulement du temps. Les cycles de vie. D’où mon travail. Par exemple, mon projet « re :versed » fait référence à mon retour en Europe après Fukushima. En retournant en Allemagne, j’étais un peu perdue. Mon âme était encore au Japon, mon corps était en Europe. J’ai essayé d’exprimer ce sentiment en prenant des photos de lieux qui me rappelaient le Japon en les superposant avec des clichés que j’avais pris à Tokyo . Une manière d’explorer les frontières spatiotemporelles à travers la mémoire, les rêves, le futur, les univers parallèles.

Re :versed
Re :versed

En 2008, tu as gagné un prix te permettant de mettre en place Silent Neighbour, un photomaton sur le web où tu invites l’utilisateur à répondre à une série de questions assez intimes, comme ce qu’ils ont pensé sous la douche le matin même. En découvrant ton travail, on pense à la démarche de Sophie Calle. En 1979, l’artiste invitait des inconnus à dormir chez elle puis les prenait en photo et leur posaient toutes sortes de questions indiscrètes. As-tu été influencé par son travail ?

C’est intéressant que tu dises ça. Lorsque je suis rentrée en Europe d’un séjour à New York j’ai commencé un système de correspondance avec une amie. On s’était dit qu’on ne s’écrirait pas de lettres mais que chaque mois on s’enverrait une carte postale en répondant à 5 questions précises : « A quoi as-tu pensé sous la douche? »,  « Qu’as tu mangé au petit déjeuner ? », « Où vas-tu maintenant?  », « Comment as-tu rendu quelqu’un heureux aujourd’hui ? », « Quels sont tes plans pour ce soir ? ». Cette amie est ensuite venue me rendre visite à Berlin où nous avons vu une rétrospective de Sophie Calle.  Il nous a paru que notre démarche avait un point commun avec celle de l’artiste.

J’ai ensuite repris ces 5 questions pour le projet « Silent Neighbour » en demandant à chaque participant d’y répondre après avoir pris leur autoportrait.

Tu as maintenant plus de 3000 personnes qui ont pris part au photomaton. As-tu remarqué quelque chose qui se dégage des informations que tu as collectées ? 

Je trouve que les photomatons permettent de faire les portraits les plus intimes. C’est vraiment comment les gens se voient eux-mêmes. Avec ce projet je récolte une collection de petits moments très simples où on sent le plaisir de jouer, d’être créatif lorsqu’on interagit avec un média qui requiert une participation ouverte. L’idée du projet était aussi de montrer qu’au-delà des cultures il y a des « besoins universelles » comme la liberté, la communication entre les gens, le besoin de créer.  J’ai choisi de faire ce projet sur le long terme pour aller à l’encontre de la mode du court terme.

Retrouvez le travail de Nica Junker ici.

Propos recueillis par Cléophée Demoustier

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