PROFONDEURCHAMPS

“Bonjour” de Ozu, apologie de l’inutile

Et voilà, c’est la rentrée, et cette année, j’ai eu la chance de recevoir, parmi mes beaux cadeaux, un coffret regroupant les cinq films en couleurs (soit les derniers de son auteur) de Yasujiro Ozu, considéré comme l’un des plus grands cinéastes japonais de tous les temps, rien que ça.
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Alors j’ai voulu entamer cette année 2014 du bon pied, et parler, pour commencer, du second film en couleur du monsieur, Bonjour, réalisé en 1959 (incroyable année cinématographique par ailleurs ! Sortis cette année-là : A bout de souffle, Les 400 Coups, La Mort aux Trousses, Pickpocket, Hiroshima mon Amour, Certains l’aiment chaud. Wow).
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Pour moi, ce cinéma était une découverte puisque je n’avais jamais vu un film d’Ozu auparavant. J’avais hâte et en même temps j’appréhendais ce cinéma dont j’avais peur qu’il puisse être un peu lourd, austère, voire carrément chiant. Je suis heureux de voir que je me suis salement trompé. En effet, quelle découverte !
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Ozu semble être un fin observateur de la société de son époque. Pour être au plus proche de ses contemporains, et aussi, à mon avis, pour créer un cinéma qui ait une identité absolument “japonaise”, il a créé ce qu’on appelle le”plan tatami” : dans ses derniers films, et donc dans Bonjour, Ozu filme à hauteur de tatami (comme son l’indique, en fait) le mouvement et la vie de ses personnages. Cette épure, que l’on retrouve à tous les niveaux, que ce soit au niveau du scénario, du jeu des acteurs, du son ou du montage, permet d’atteindre l’essence même de l’action et de l’être humain qu’Ozu est en train de filmer. C’est ce dernier plus qu’autre chose qui intéresse le réalisateur japonais – grand humaniste qui aimait bien penser que : «La vie est simple et l’homme ne cesse de la compliquer en agitant l’eau dormante».
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Ainsi, Bonjour se voit comme la chronique, sur quelques jours, de la vie d’un petit quartier de la campagne japonaise et de ses habitants : des femmes, des hommes, des familles, et des enfants. Ce petit quartier dépeint par Ozu est un monde qui se fait rattraper de plus en plus vite par l’Occident et par les nouvelles technologies : les colporteurs sont de plus en plus nombreux, ils vendent des machines à laver, et dans certaines familles, on commence déjà à s’habiller “à l’occidental”, malgré les railleries des voisins. La télévision, quant à elle, est déjà là, source de différends entre parents et enfants.
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C’est elle qui symbolise avec le plus de force le passage à la modernité et le décalage entre anciennes et nouvelles générations : son arrivée dans le quartier est synonyme de querelles, les enfants passant plus de temps à regarder les matchs de Sumo à la télé qu’à faire leurs devoirs (en même temps, qui ne le ferait pas?). Pas étonnant non plus qu’un des personnages principaux du film soit un professeur d’anglais : la mondialisation telle qu’on la connait aujourd’hui en est à peine à ses balbutiements que déjà Ozu s’attache à faire le portrait d’un monde qui change. La modernisation n’est d’ailleurs pas que technologique, elle est aussi sociale : d’un côté, des travailleurs à la retraite sont désormais obligés de retrouver un travail pour subvenir aux besoins leur famille, de l’autre, les femmes commencent à travailler (moi aussi je trouve ça scandaleux. D’ailleurs, puisqu’on en parle, il semblerait que le statut de la femme au Japon aujourd’hui ne soit pas totalement au top).
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Cependant, si ce monde change c’est aussi parce qu’il est dès le départ profondément ouvert : grande profondeur de champ, portes qui  s’ouvrent ou coulissent, importance du hors-champ, personnages qui rentrent par devant et qui ressortent par derrière : le petit quartier est en mouvement constant. Ce mouvement est celui des corps, il est aussi celui des paroles : dans le petit voisinage, les rumeurs vont bon train, et Ozu s’amuse beaucoup des commérages qui se racontent entre les femmes du quartier, sur une telle qui aurait volé l’argent de la coopérative pour s’acheter un lave-linge, une autre qui se fâcherait si on ne lui rend pas très vite tout ce qu’on lui a emprunté. Une sorte de  Desperate Housewives avant l’heure.
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Il ne faut cependant pas croire (à la différence de la série citée ci-dessus) que le regard que porte le cinéaste sur ses personnages soit cruel ou cynique. Tout le contraire, Bonjour est porté par une tendresse à laquelle personnellement je ne m’attendais pas. En effet, tout le film est d’une grande légèreté de ton (la grande mode dans le film est de lâcher des gaz, et tout le monde s’y met, les plus petits comme les grands, ce qui fait notamment l’objet d’une scène hilarante entre un mari qui pète et sa femme qui est persuadée qu’elle l’appelle. Je vous jure.) et il est très drôle, que ce soit grâce aux apartés de la grand-mère dont la fille souhaiterait qu’elle meure, ou bien du fait de la naïveté des enfants qui mangent de la pierre ponce râpée persuadés qu’elle leur permettra de faire plus de gaz (oui, on y revient toujours). D’ailleurs, le portrait que fait Ozu des enfants, boudeurs, fantaisistes, énergiques, inventifs et plein de gouaille, est d’une grande douceur, et m’a fait beaucoup penser à un de mes films de chevet : Mon Oncle, de Jacques Tati (d’ailleurs, la musique aussi me parait être relativement similaire).
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A travers la tendre chronique de ce petit quartier, Ozu fait avant tout l’apologie de l’inutilité et de l’amusement. Le réalisateur japonais semble en effet clamer le droit à la futilité, le droit d’aller boire dans des bars jusqu’à être bourré comme un coing (Ozu était apparemment lui-même un grand buveur), le droit de regarder la télévision, le droit de péter si ça nous amuse (c’est obsédant, cette histoire). Dans une très belle discussion avec sa sœur, le professeur d’anglais disserte sur les petites expressions de politesse (genre “salut, comment tu vas, il fait beau n’est-ce pas?) que les enfants ne comprennent pas : pour ces derniers, parler ainsi, c’est parler pour ne rien dire. Mais le professeur d’anglais le dit lui-même : “Ce sont les choses inutiles qui rendent la vie aimable”. Bien sûr, trop de futilité peut être source de problèmes et Ozu ne l’oublie pas (cf. la toute fin du film). Il n’empêche : la boisson, la télévision, les petites expressions de politesse du style « bonjour, il fait beau aujourd’hui » ont beau ne servir à rien en soi, elles peuvent aboutir à quelque chose d’important et d’aussi fort que l’amour (merveilleuse scène de rencontre, sur le quai de la gare, entre le professeur d’anglais et sa copine).
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Et il y aurait encore mille choses à dire : en à peine 1h50, Ozu réalise un film d’une richesse et d’une beauté infinies. Il n’y a qu’à voir encore la construction des plans, bref, c’est étourdissant.
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Eliott Khayat

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