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PEREZ : « Je ne suis pas un artiste conceptuel »

Artiste contemporain, amateur de  philosophie et musicien surdoué, PEREZ – membre de Beat Mark et ex-Adam Kesher – part à la conquête des terres de Bashung et Christophe, enrichissant la pop made in France d’une irrésistible noirceur électronique. Après un EP sorti en février 2013, son premier album solo sortira au cours de l’année. Rencontre avec ce que la chanson française fait de mieux en 2014.

Julien Perez © Yann Stofer
Julien Perez © Yann Stofer

A partir de quel moment t’es-tu dit que tu allais monter un projet solo, en français et plus sombre que tes autres groupes (Adam Kesher et Beat Mark) ?

Il y a eu plusieurs raisons qui m’ont amené à ça. D’une part, sur la fin d’Adam Kesher, on avait commencé à composer des morceaux avec le guitariste Gaëtan destinés à d’autres, sans vraiment savoir qui, mais on s’était dit que ça serait bien d’écrire des morceaux pour d’autres artistes. On avait commencé à écrire des trucs en français, des exercices de style en quelque sorte, des morceaux qui ressemblait à Elli et Jacno ou Daho. Puis un pote qui m’a demandé d’écrire une chanson en français pour un artiste transgenre espagnol, La Prohibida.

J’ai fait écouter ça à un ami hyper branché musique française – qui est maintenant mon manager –, et il m’a dit que c’était bien, que je devrais m’approprier ce truc et essayer d’en faire un projet, qu’il y avait quelque chose d’assez original à faire.

C’est donc resté dans ma tête, et quand Adam Kesher s’est arrêté je me suis retrouvé finalement assez désœuvré musicalement. C’est vrai qu’il y avait les Beat Mark, mais c’est un groupe qui ne me prend pas énormément de temps, tout le monde bosse, ce n’est pas quelque chose à plein temps et l’on n’a pas la prétention d’en vivre. Le projet PEREZ, c’est pour moi une manière d’essayer quelque chose de nouveau, avec l’ambition de faire un projet qui me permette de vivre de la musique et qui soit plus facile à mettre en place.

On sortait d’Adam Kesher où on était cinq, à chaque fois qu’on tournait c’était en camion, c’était compliqué de monter les plateaux. Je me suis dis que j’allais faire un truc où je peux répéter dans ma chambre, faire les morceaux moi-même sur mon ordi, tracer en train. C’était vraiment la volonté de pouvoir recommencer très vite un projet.

Qu’est-ce qui t’attire dans le fait de chanter en français ? Est-ce l’idée de défendre un héritage français que tu n’as jamais pu exprimer auparavant, dans les groupes où tu chantais en anglais ?

Il y a plusieurs raisons. Avec Adam Kesher, j’avais un peu ce sentiment d’être un groupe parmi des milliers d’autres qui faisaient la même musique, à savoir du rock indé influencé par l’Angleterre et les Etats-Unis. Et finalement, dans les songwriters anglo-saxons que j’admire – que ça soit Jarvis Cocker, Morrissey ou des mecs du folk –, je me dis que je n’arriverai jamais à leur niveau d’écriture, même si j’étais parfaitement bilingue.

Je pense qu’il y a quelque chose qui résiste qui est vraiment de l’ordre de la culture. Quand Jarvis Cocker écrit Common People, ou qu’il sort un mot en argot, ça marche parce qu’il est anglais. Si je fais ça, ça sonnera bizarre, il y a toujours une forme de décalage. Après, je ne pense pas que ça empêche de vouloir faire de la musique en anglais quand on en a envie, mais disons que si on a des prétentions quelque peu littéraires, faire des textes recherchés me semblait compliqué en anglais. J’ai fait ça pendant longtemps, ça me semblait assez naturel parce que j’étais adolescent, que j’écoutais cette musique anglo-saxonne, et puis en grandissant j’ai découvert plein de trucs dans la musique française, assez tardivement, de Bashung à Christophe, en passant par Manset et Alain Kan. Et petit à petit, je me suis rendu compte qu’il y avait des trucs géniaux, et qu’il y avait peut être plus de choses à faire que dans le rock indé anglo-saxon.

Pourquoi avoir privilégié une instrumentation plus minimaliste, avec quelques synthés, une basse et des beats. Y a-t-il seulement le côté pratique, ou bien l’usage de peu d’instruments participe de l’ambiance sombre et froide de ta musique ?

Il y a un peu des deux : le fait de faire un projet seul, ça m’imposait de faire quelque chose d’assez minimal. Après, pour le côté « sombre » que l’on retrouve avec les morceaux sur l’EP Cramer, c’est particulier. J’avais sorti l’EP sur Dirty, on a choisi les morceaux ensemble, j’en avais déjà une quinzaine et on a vraiment sélectionné des morceaux qu’ils préféraient eux, qui étaient cohérents, avec une ambiance crépusculaire. Sur le disque que je suis en train d’enregistrer, à la fois dans les thèmes traités que dans les instrumentations, c’est beaucoup plus varié.

C’est tout autant parce que c’était les premiers morceaux enregistrés – dans ma chambre, un peu système D – que parce qu’ils recherchaient cette ambiance, et que ça collait bien à l’esthétique du label. Mais je n’ai pas envie de rester cantonné à ce truc de chanteur ténébreux, ça peut être assez chiant.

J’ai vu ce que tu avais fait au Palais de Tokyo pour ta résidence, et je voulais savoir si tu te nourrissais d’autres projets artistiques liés à l’art, le cinéma, la littérature…

Quand on écrit un morceau, on n’est pas influencé uniquement par la musique, mais par son environnement, sa vie, par d’autres objets culturels, comme des films et des livres. C’est un processus complexe et complet. C’est la manière dont on agence tout cela qui se fait inconsciemment, combinant les influences, même si il y a – dans le cas de l’EP par exemple – des références claires comme William Burroughs sur Le Prince Noir. Cela rejoint aussi quelque part l’écriture de Bashung qui avait un côté un peu « cut-up ».

C’est quelque chose que je recherche dans certains de mes textes, déconstruire et réagencer les mots en rendant le texte un peu plus retord que ce qu’il était à la base. En ce qui concerne le cinéma, c’est vrai que je recherche cette dimension très narrative, où la musique permet de créer une dramaturgie en insistant sur des aspects de l’histoire. Cela appartient à une certaine tradition française, et il y a plein de morceaux come Night Bird de Bernard Lavillier, Film de Pierre Vassiliu ou Paris de Taxi Girl où les mecs parlent, et racontent une histoire.

Tes études de philosophie t’ont-elles permis d’avoir une approche différente de la musique ?

Je n’en ai forcément pas la même vision, car cela m’a fortement influencé, mais je n’ai jamais cherché à conceptualiser ce que je faisais. Je ne me considère pas comme un artiste conceptuel. Ce que je fais est plus de l’ordre du sensuel, de l’instinctif.

Tu as enregistré aux studios Red Bull à Paris, comment et avec qui cela s’est fait ?

J’ai enregistré avec deux réalisateurs, Jean-Louis Piérot – qui a travaillé sur Fantaisie Militaire de Bashung mais aussi avec Thiéfaine, Miossec et pas mal de gens importants de la chanson française – et Pierrick Devin – qui a bossé sur l’album de Fortune, a été assistant dans les premiers albums de Phoenix et qui jouait dans Adam Kesher. Ils ont chacun mixé une moitié du disque. Zdar a enregistré un morceau aussi.

Y a-t-il un fil continu sur l’album ou bien chaque titre est à appréhender indépendamment l’un de l’autre ?

Tout est indépendant. J’ai un peu du mal avec les concept albums. C’était cool dans les années 70 mais je trouve ça difficile à défendre aujourd’hui.

Tu disais donc que l’album serait moins sombre que l’EP…

Oui. Je me suis rendu compte – bien après coup – qu’il y avait le mot « noir » dans trois titres de l’EP, et que cela serait ridicule si je continuais dans cette veine avec douze titres tournant autour du « noir ». Là, l’idée était de faire quelque chose de plus varié, plus pop, plus orchestré : il y a des batteries, des guitares, des pianos, et même des cordes sur deux morceaux.

Concernant la formation live, vas-tu rester avec une guitare/basse, plusieurs synthés et des boîtes à rythme ?

Je suis très content de cette formation, d’être arrivé à quelque chose de plus live que ce que je présentais avant. Cela sera amené à évoluer bien sûr – j’aimerais bien dans l’absolu avoir un batteur –, mais s’il y a quelque chose que j’ai appris avec mes groupes précédents c’est bien de faire les choses progressivement. Aujourd’hui plus qu’autrefois en musique, il y a vraiment la question des moyens qui est fondamentale. Il n’y a plus beaucoup d’argent, et un tourneur va investir sur un groupe une première fois mais pas deux si le groupe ne marche pas. Le coup d’un plateau est super important aussi, c’est énervant de résonner comme ça, mais ça change tout d’avoir une batterie ou pas. J’essaye vraiment de faire les choses de façon progressive, pour que les gens qui bossent avec moi puissent être payés comme il faut. Si mon projet prend de l’ampleur, oui la formation s’épaissira. Mais si ce n’est pas le cas, on restera comme ça.

Y aura-t-il des collaborations et duos sur l’album ? Avec des artistes comme Daho par exemple…

Il doit peut être y en avoir une, mais rien de sûr pour le moment. J’adore Daho, je suis hyper flatté d’avoir été avec lui sur France Inter et qu’il dise du bien de ce que je fais. Mais je trouve que c’est toujours délicat de faire un duo avec une figure aussi imposante, c’est à la fois un honneur et en même temps un peu écrasant. J’aime bien quand je découvre un groupe que ça soit une proposition entièrement nouvelle, qu’il y ait une volonté de se démarquer, et je trouve ça bizarre de s’inscrire tout de suite sous le saint patronage d’un artiste. On entend déjà les influences quand on écoute un nouveau groupe, on entend d’où ça vient et pas la peine de le souligner encore plus. Il y a pas mal de jeunes artistes qui font ça, Daho l’a fait avec Yan Wagner, je ne dis pas que c’est bien ou c’est mal, mais je ne le sentais pas trop.

Est-ce que tu as envie de te faire remixer ? Pilooski avait déjà remixé un de tes titres…

Il y a plein d’artistes électroniques que j’adore. Après, entre ce que l’on veut et ce que l’on peut… Mais oui, j’aime bien les remixes et je trouve ça hyper bien – quand c’est réussi – que quelqu’un d’autre prenne un morceau et l’amène ailleurs, c’est assez ludique et marrant. Mais je n’ai pas de noms en particulier.

Qu’est-ce que tu penses de la scène indé française – et pour beaucoup chantant en français – qui t’entoure ?

Je trouve ça plutôt positif, je pense qu’il y a une musique indé intéressante en France et c’est bien qu’elle soit mise en avant, que les majors commencent à signer les artistes. Je préfère qu’ils signent La Femme mille fois plutôt que Vincent Delerm. Les chansons sont plus modernes et en rupture avec cette « poésie du quotidien » qui a régné pendant quinze ans en France. Le gros problème de la chanson française, c’est qu’il y a un classicisme dingue. 90 % des morceaux qu’on entend à la radio, c’est trois accords de guitare et on pousse la chansonnette comme il y a quarante ans, alors que la pop au niveau mondial, elle, évolue hyper vite. C’est bien que des artistes un peu plus audacieux et connectés au reste du monde soit mis en avant.

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Entretien réalisé par Rémy Pousse-Vaillant

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