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“On dit qu’il neige à Samarcande”

Après un récit de voyage au Kurdistan turc publié à la rentrée, Alexandre Lourié nous revient d’Ouzbékistan avec un nouveau texte délicieux. Récit.

A l’auberge de Tashkent, Ali me surnomme l’espion. Son humour lui permet de dissimuler sa paranoïa d’ennemi éternel du parti. Parmi ses quatre rêves, il n’y a que devenir ministre qui ne se soit pas réalisé. Il a accompli les trois autres. Un : apprendre le français. Deux : s’acheter une Volga – voiture qu’il a plantée dans un fossé qui doit encore sentir la vodka. Il est parti 2 ans au Congo pour se le permettre, et en est revenu avec un accent congolais impeccable. Je ne sais toujours pas à quoi ressemble une Volga mais j’imagine aisément la fierté soviétique montée sur roues. Trois : devenir millionnaire. Cet accomplissement est aujourd’hui d’un comique renoncé quand on voit que le cours de la devise ouzbek valorise ma brosse à dents à 30 000 sums.

Ali est d’une grande mélancolie et il raconte chaque aventure comme on évoque des regrets : avec des phrases inachevées et un rictus fuyant.
Pour célébrer ce jour sans fête, il partage son plat de foie aux petits oignons et sa vodka que nous buvons à la santé de Jacques Chirac – il l’a presque rencontré.
Son employée a tout de l’Ouzbékistan : ses racines sont indéchiffrables, mêlant Genghis Khan, Lénine et Alexandre le Grand. Admettons-le, pour elle le mélange génétique est disgracieux. Fait d’un blond soviétique et d’un regard mongol surplombant un nez cassé parfaitement perse. Je décline ses avances d’abord tarifées puis “free of charge” qu’elle m’évoque dans une décomplexion déconcertante.

Dès le lendemain, je me rends dans la famille de Feruza. C’est une Ouzbek indignée qui a trouvé dans la pratique de l’anglais un moyen de s’évader auprès de ceux qui voyagent là où, elle, ne fait que rester. Dès les premiers instants, le séjour ressemble à un festival d’offrandes abondantes et de blagues courtoises. Les trois quarts du temps, nous restons enfermés avec une ribambelle de tantes, voisins et neveux dans un salon fait d’acajou, de marbre et d’or plastifiés. Ils utilisent le même terme pour désigner frères et cousins éloignés. L’aiguille de l’horloge semble s’arrêter pour faire durer le plaisir de l’émission de chasse dont le patriarche est friand. Puis les enfants zappent et les grands épanchent leur curiosité. On m’abreuve de questions et complimente mes sourcils. Chaque récit de voyage est ponctué d’un “madales” élogieux : transformer chaque expérience en sagesse est ici un devoir. Je ne m’y suis encore jamais prêté, et pourtant il faut braver l’imposture : on apprécie moins les histoires que les leçons, semble-t-il.
Les parents décident de concert que les enfants n’iront pas a l’école et qu’on les amènera partout où nous irons. Nous nous sommes promenés dans des coins tout à fait ennuyants et des musées interminables. Ah! c’est que l’ennui des autres n’a rien de pénible !

A Tashkent, les tchaikhanes passent des clips de Snoop Dogg. On a rasé celles du centre-ville où l’on dansait l’été pour y construire des malls clinquants et déserts. Les Lada quant à elles disparaissent au profit des Chevrolet. Au bazar, derrière les étalages de fruits et d’herbes, les oiseaux pillent délicatement les sacs de graines et d’épices. Nous regardons de loin les montagnes enneigées où nous serions allés chasser si le temps l’avait permis.
La mère de Feruza, une femme forte dirigeant d’une main de fer son usine de sable, essaie vainement de m’enseigner la préparation des tchoutchvara – délicieux les trois premières fois qu’on en mange – et des dölmas. Pour ces derniers, il faut laisser le riz se gonfler du jus de la viande et des oignons, pendant que les feuilles de vigne congelées depuis l’été retrouvent leur couleur dans une flaque d’eau bouillante. Faire attention à disposer chaque feuille de telle sorte que ses veinures vous regardent. On y dépose savamment une petite poignée du mélange visqueux, pour enfin le sceller comme un bigoudi en commençant par rabattre les côtés. Toute maternelle, elle m’observe avec une bienveillance insistante finir jusqu’au dernier morceau ma soupe d’estomacs de canards. A chaque fois, je planque mes relans même lorsque l’on m’explique que ce somsa est fourré de cœur haché. Ils tolèrent que je n’accomplisse pas le protocole entier pour remercier Allah en fin de repas.
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Lorsque le père me démontre l’origine extraterrestre de la pyramide de Gizeh, je me contente d’acquiescer simplement. Il faut dire que je suis entouré de photos-trophées de chasse au loup. Avec un sourire sibérien, il me ressert de son vin ouzbek fièrement nommé Notre-Dame – certainement fait d’autant de sucre que de raisin – et témoigne malgré lui de son islam tout personnel.
Lorsque l’hôte dort sur le tapis, il est difficile de ne pas manquer de simplicité. Pourtant, chaque “merci” semble être de trop. Au troisième jour, je trouve une technique salvatrice : laisser trôner un peu de nourriture au fond de l’assiette pour repousser le septième service. Il fait un froid épouvantable et on part pour une ultime balade dans un parc sinistre aux fontaines et canaux vidés pour l’hiver. On ralentit le rythme, en s’arrêtant tous les dix mètres pour faire durer d’agréables échanges ingénus et accumuler les photos mal cadrées. Puis je remplis mon sac des écharpes offertes à mes parents, et des chaussettes censées remplacer les miennes que le petit frère a trouvé trop trouées. En échange, je leur tends un dessin des membres de leur famille, après un effort considérable de censure des bourrelets maternels et de l’acné timide du mioche dont chaque bouton semble contenir mille questions. Ce cadeau n’est en fait pas achevé : je dois maintenant noircir la feuille jusqu’aux coins pour y rajouter tous les visages de la grande famille et du voisinage, au rythme des esclaffades de chacun.
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PHOTO 1 - Tashkent
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Le soir, je prends un train couchette pour l’ouest du pays. On traverse un désert plat, parsemé de buissons gelés jusqu’à l’horizon et probablement au-delà. Je suis au milieu d’une famille dont le calme suggère les tempêtes déjà traversées. Ils m’offrent le tchaî, eux qui n’imagineraient pas voyager sans leur éternelle théière de porcelaine ornée d’un bleu crépusculaire. L’adolescent écoute successivement de la musique de discothèque en faillite et des envolées d’accordéons essoufflés. Malgré tout, les heures sont longues et solitaires. On imagine souvent le voyage comme une fuite mais c’est tout l’inverse. C’est paradoxalement le trajet le plus court vers soi-même. Il n’y a pas d’échappatoire, et la confrontation est obligatoire jusqu’au retour – si tant est qu’il y en ait un. On reprend le passé, on le scrute comme un objet neuf entre ses deux mains, on le tord, on le presse, on le rince en imaginant qu’il prendra une nature différente, mais cela n’arrive jamais. Seule notre manière de le tenir change. Il paraît tantôt encombrant, lourd et râpeux, tantôt léger comme un soupir qui vous glisse entre les doigts. Alors le lit des certitudes se défait. Des repères jusqu’ici inquestionnés se délitent en une pensée ; d’autres manquent à l’appel et on se demande bien où ils ont pu passer pendant tout ce temps.
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“On reprend le passé, on le scrute comme un objet neuf entre ses deux mains, on le tord, on le presse, on le rince en imaginant qu’il prendra une nature différente”

Sur la route entre la gare et Khiva, le bleu de l’œil turc pendu sous le pare-brise s’allie au rouge des rubans mongols fouettant les rétroviseurs pour protéger les voyageurs. Au bord de la piste, les oiseaux se posent tranquillement sur des ruisseaux de givre.
Je me fais déposer à la grande porte de la ville intérieure. Elle est comme un songe dont l’entrée est payante. Les remparts de terre qui la ceinturent sont si larges qu’ils sont enveloppés de soleil en tout point et en toute heure de la journée. La nuit, ce sont les étoiles qui les drapent, massives et mouvantes comme des campements nomades – est-ce un hasard ou sont-elles nostalgiques ? Dedans, c’est une forêt touffue et finement organisée d’innombrables mosquées, mausolées et madrasas. Il n’est pas deux minarets, pas deux coupoles, pas deux mosaïques qui se ressemblent. Et plus on les regarde, plus le bleu devient à lui même une science complexe. Comme devant ma première équation, je me figure le turquoise, le bleu nuit, et celui qui est si noble qu’il faut le parer de motifs pour le rendre populaire.

Rashid, comme l’intégralité des aubergistes qui incarnent leur établissement, est un bonhomme affable, égocentrique et généreux. Il parle avec la même intensité de broutilles et de drames. De la nouvelle route au nord de la ville et des attentats islamistes de Tashkent. De son nouveau frigo et de son rejet étant petit par les enfants de Boukhara pour qui l’ouzbek n’était que la troisième langue. Des richards offrant des moutons à lancer lors de parties de buzkachi et de l’indépendance. Il décrit le dernier touriste sud-africain venu en septembre, non, octobre, il se mordille la langue par le milieu et prend de lentes inspirations qu’il semble ne jamais expirer, non la dernière semaine de septembre, anyway, et il évoque ses économies disparues avec l’URSS. Son pactole équivalait à 5 Lada – il a rapidement fondu en un vélo de seconde main. Finalement, avec l’inflation et le système bancaire post-soviétique, il n’a jamais été aussi anti-capitaliste : tout argent est réinvesti et les chambres retapées pour l’été seront équipées de climatiseurs.
Il a vidé son sac et trois théières.
Aujourd’hui, la plus grosse coupure que l’on trouve équivaut à trente centimes d’euro. Cela fait très rapidement d’énormes liasses de billets, tous échangés à un taux qui varie selon la verve du changeur clandestin et ma fatigue. Qu’elles augmentent à en imploser mes poches et mon attention, ou qu’elles diminuent alors qu’il n’est de distributeur de billets nulle part dans ce satané pays, ces liasses ont l’affreux pouvoir de réveiller instantanément une panique sourde. La même peur latente et primitive qui saisit les boyaux à chaque interpellation bénigne de policiers – ils veulent simplement rire des noms français avec un accent volontaire.
La journée, je me délecte de brochettes chachliks en attendant le plov plus nourrissant de Rashid a la tombée de la nuit. A Khiva tout est fermé pour l’hiver et j’y prends tous les soirs de longs repas au chaud.
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PHOTO 2 - Khiva.
On dit qu’il neige à Samarcande. En montant dans un nouveau train couchette, je me dis que je le vérifierai bien assez tôt. En attendant, ici c’est un froid sec qui vous découpe les orteils et les remplace par des galets.
Je ne sais pas ce qui a pris ces hypocrites qui disent que la perception du confort devient relative en voyageant, moi je la trouve immuable. Un homme d’encore plus mauvaise foi dirait que ce peuple a décidé d’un commun accord de retenir des siècles passés les traits les plus déplaisants : le chauffage semble erronément mongol, l’administration, soviétique, et les toilettes, turques, bien sûr.
Dans mon compartiment, je me retrouve au milieu de trois bonnes femmes aux voiles et robes aussi colorés que les habits des hommes sont noirs.
La sagesse d’une Ouzbek se mesure au nombre de couches de vêtements qu’elle porte. Ce nombre invariable se contente, l’hiver passant, de devenir inversement proportionnel à l’épaisseur de chaque enveloppe. Empaquetées et rieuses, elles découvrent allègrement leur dentition dorée pour rayonner davantage.
Celle sur la couchette voisine, montée au prix d’efforts provoquant l’hilarité de ses sœurs et la sienne, s’est tournée sur le flanc pour manger, abandonnée et débordante au point que sa poitrine pourrait lui servir d’oreiller. Elles m’offrent du pain, un œuf dur au gros sel, des cornichons épicés, et du thé. Je me demande si quelqu’un a déjà réussi à refuser un thé entre le Maroc et la Chine. Le voisin y va de son somsa et ses notions d’anglais crèvent l’abcès mimique qui ne cessait d’enfler. Elles questionnent le sens de ma vie et acquiescent avant même d’obtenir des réponses. Leurs visages sont bien ridés mais pourtant sans crevasse. Non, ce sont de toutes petites rides que le temps creuse moins qu’il n’efface, et que l’on ne pourrait compter même en prenant toute sa journée. De toute manière il est déjà tard, et je suis bien pressé de me réveiller à destination.
Le temps a cette faculté remarquable de rendre précieux ce qui est tangible et de laisser l’opportunité de s’éteindre à ce qui ne l’est pas. C’est aussi vrai pour les monuments. Je suis pourtant venu chercher à Samarcande ce qu’elle fut plus que ce qu’elle est. Ce qui finalement ne s’est pas oublié, et qui transpire encore de la ville. Il ne neigeait pas, mais dans les cours des mosquées des tas de neige réduisaient lentement au pied des arbres. La grande destination de mon voyage n’était jadis qu’une étape pour les marchands d’orient, les marchands d’occident, les espions, et leurs chameaux. C’était une époque qui s’est évanouie comme un rêve, où les chefs de guerre étaient aussi mathématiciens, astronomes et poètes.
Au temps Timouride, on assassinait les architectes une fois leur œuvre achevée, parfois même avant. Était-ce par égoïsme vraiment, ou pour en laisser Allah l’unique créateur ?
Ah! Dieu, ce prétexte inventé par les hommes pour bâtir des joyaux en la gloire d’eux-même ou de leur femme.
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Ici, tout est majestueux. Les plans, les formes, les espaces sont ingénieusement pensés pour illustrer la citation de Timur Lang : “If you don’t believe our strength, look at our monuments”. Elle aurait pu sortir de la bouche de n’importe quel dictateur mégalomane, mais celui-ci a fondé Samarcande. Plus que les volumes, c’est les couleurs qui vous accrochent et fondent en vous pour vous marquer comme des bêtes. Au sein de chaque mosaïque, chaque pièce de céramique à son histoire. Unique, comme découpée à la serpe pour épouser ses voisines dans un puzzle aux contours à définir. L’islam, en venant se mêler aux autres croyances, décréta que les motifs ne seraient pas figuratifs. Soit. Les rosaces seront des soleils et les écritures imiteront le lierre qui serpente au milieu des fleurs. Sur la Madrasa Chir Dor, un architecte plus suicidaire que les autres s’est même risqué à couvrir l’entrée de deux tigres surmontés d’un astre. On joue avec les règles islamiques comme si l’élan créateur répondait à de plus grandes encore.
A côté de la place du Registan où les trois fameux monuments sont posés comme de vieux amis solitaires, les Ouzbeks vivent comme si de rien n’était. Comme je traverse l’île de la Cité sans même remarquer Notre-Dame. Les enfants jouent au cerf-volant, les ados aux coiffures coréo-catalanes draguouillent, et les couples laissent lentement filer la journée assis sur un banc.
Au fond de ma cantine préférée, les vieux font encore et toujours les comptes avec l’air de comploter. A la télé, Ianoukovitch explique sa fuite d’Ukraine. Les Ouzbeks l’écoutent en silence comme on prendrait des nouvelles d’un cousin éloigné.
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PHOTO 3 - Samarcande
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Demain je retournerai à Tashkent pour prendre l’avion. Et si j’arrive suffisamment tôt, j’irai souhaiter un bon anniversaire à la mère de Feruza, histoire de goûter un dernier plov.
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Alexandre Lourié

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