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Timothy Saccenti : “S’affranchir du contexte pour créer de la poésie”

Timothy Saccenti vit à New York et travaille dans le monde entier. Photographe et réalisateur de clips – pour Depeche Mode, Animal Collective, Battles, Franz Ferdinand et bien d’autres -, il évoque tour à tour son parcours, ses contours, ses amours : l’image et la musique. Atypique, cosmogonique, philosophique, l’artiste livre sa première interview pour le public français.

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Dans ton enfance, comment as-tu découvert la photographie ?

J’ai toujours été fort intéressé par la musique. Comme j’ai grandi dans la région de New York, nous avions les radios urbaines locales. J’ai pu écouter de l’électro à ses débuts, du hip-hop et des styles de musique qui, me semble-t-il, m’ont programmé à bien des égards à une esthétique futuriste. De même, la musique, les pochettes d’albums et leur travail artistique m’ont profondément incité à découvrir davantage ce monde. Vivant près de New York, je trouvais facilement des magazines de mode, The Face, Vogue Paris, Vogue Italie, qui étaient incroyablement inspirants, et cela au début des années quatre-vingt-dix où le style de photographie était plutôt impressionniste et d’une certaine façon futuriste… Des artistes comme Jean-Baptiste Mondino, Nick Knight et Paolo Roversi travaillaient l’image d’une manière nouvelle et qui ne ressemblait en rien à ce qui se faisait aux États-Unis. Ces images m’inspirent encore à ce jour.

Quels étaient tes sujets de prédilection, lorsque tu étais jeune photographe ?

J’ai commencé à faire de la photographie, quand l’idée de la technique m’est devenue familière : techniques mixtes, techniques de chambre noire expérimentales notamment. C’est ainsi que j’ai découvert mon intérêt pour les expériences chimiques. Mes premiers travaux étaient des natures mortes, des « ray-o-graphs », tout comme des photographies avec l’effet Kirlian… et des sensations que je pouvais avoir pour l’essentiel à travers la musique électronique et la techno. Finalement, j’ai mis de côté les techniques et je me suis davantage concentré sur les portraits, la conception, la direction artistique et l’éclairage pour raconter mes histoires. Mais j’ai toujours été intéressé par les images de la science : le microscope électronique, les profondeurs de l’océan et les photographies de l’espace. On peut le voir aujourd’hui dans mon travail où de nombreuses images sont des objets qui semblent flotter dans l’obscurité.

Peux-tu nous parler de tes idoles et comment t’ont-elles influencé dans ton approche photographique et sur l’aspect technique ?

Mes influences les plus marquantes se plaçaient pour l’essentiel du côté de la philosophie et de la science. Avec mes amis, nos discussions tournaient autour de la science, les thèmes de la conscience et des expériences à faire. Tout cela, il est vrai, figurait dans notre travail. Visuellement, les œuvres de Guy Bourdin, Irving Penn, Paul Outerbridge Jr, Möbius, Stanley Kubrick, les films de Leiji Matsumoto, les films d’animation surréalistes comme La Planète Sauvage et beaucoup d’autres, ont été déterminantes. Tout ce qui avait une relation avec le rêve comme le surréalisme ou l’au-delà… Je souhaitais étudier ces images et intégrer ces idées ou ces thèmes dans mon travail. Plus encore, l’idée que tu peux pousser un objet dans ces mondes étranges… et que tu peux construire des mondes avec ton objet, que tu n’es pas bloqué dans cette réalité.

Aujourd’hui, comment trouves-tu l’inspiration dans ton travail esthétique ? Est-ce dans la peinture, le cinéma, la littérature (les contes ou la poésie), les mythes, la publicité, ou tout simplement dans ta vie quotidienne ?

Dans mon temps libre, j’étudie l’anthropologie culturelle, les récits et l’ésotérisme dans les cultures. En parallèle, ma plus grande influence, c’est la science et mon amour général de l’art et l’idée que tu peux faire des projets avec des amis. C’est dire que tu peux regarder un film ou une pièce de théâtre, lire un livre ou avoir une conversation, puis l’intégrer dans ton travail, c’est ce qui semble habiter l’univers d’un artiste… C’est un mode de vie. J’aime les films qui puisent leurs forces dans le subconscient, mais également écrire et analyser les rêves. Avec mes amis, nous sommes fascinés par les films de science-fiction et les étranges films d’horreur des années soixante-dix, notamment Hausu et Stridulum, mais aussi par les films visuels presque abstraits de Jordan Belson et de Stan Brakhage. Une grande partie de mon inspiration vient enfin de la phase de recherche initiale, la rencontre de nouveaux artistes et la découverte de ce qui les inspire, puis l’apprentissage de tout cela. Il y a tellement de choses extraordinaires à découvrir en art et dans le monde.

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“Portraits #01″, Timothy Saccenti

L’environnement détermine souvent et contribue aux créations d’un artiste… Tu vis à New York… Pourrais-tu dire que cette ville est importante pour ton état ​​d’esprit ? Et plus généralement, penses-tu que les grandes villes internationalement connectées jouent toutes ce rôle ?

Depuis longtemps New York s’est sentie comme le centre du monde, mais les choses changent. C’est vrai qu’à New York les gens viennent de nombreux endroits du monde et leur influence permet de créer en quelque sorte au-delà des frontières culturelles ou d’un contexte. Mais je voyage partout pour mon travail, la prise de vue est souvent à Londres, à Tokyo, à Paris ou en Chine… Et chaque lieu apporte sa propre énergie. Aujourd’hui, chaque endroit a sa propre identité. Mais, beaucoup de villes ressemblent à New York… Le monde est devenu plus petit.

Comment conçois-tu un clip ? Par exemple, écris-tu d’abord un scénario, cherches-tu un concept original ou peut-être l’artiste ou le groupe a déjà une vague idée, une ambiance spécifique à l’esprit ?

Pour une vidéo, cela peut se passer de plusieurs façons. Souvent, je rencontre les artistes et vois ce qu’ils aiment, ce qu’ils sont et ce qui leur plaît. Alors j’essaie de faire correspondre ce qui me plaît avec leurs « feelings ». À partir de cela, j’écris un script et développe l’idée avec l’artiste. Le processus dure d’une façon générale quelques semaines. Ensuite, nous constituons une équipe, afin de créer les effets, les décors, les lieux, les costumes… et tourner le clip. Après cela, nous passons quelques semaines sur le montage et les effets spéciaux. Au total, il faut compter à peu près cinq semaines. Mais parfois, le groupe a une idée claire et je conçois le tableau avec mon style visuel. Il y a beaucoup de façons différentes de faire un projet.

Est-ce que les paroles jouent parfois un rôle clé dans ta démarche artistique ?

Oui, parfois. Je veux connaître le sujet, mais j’essaie toujours de sortir les paroles de leur contexte et de créer autour d’elles une représentation symbolique, plus poétique et visuelle. En fait, rien de littéral.

Dans tes œuvres pour l’industrie de la musique, es-tu influencé par des réalisateurs, des directeurs artistiques, des vidéastes ?

La plupart de mes influences viennent de mes amis. Ils sont réalisateurs, artistes, médecins, avocats, scientifiques… Je n’ai pas beaucoup de temps pour regarder ou être influencé par mes pairs, mais j’apprécie énormément les œuvres qui sont créées par de nombreux réalisateurs talentueux du moment.

Retrouvez Timothy Saccenti sur son site officiel.

Interview réalisée et traduite par Nicolas Grenier.

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