PROFONDEURCHAMPS

Un sonnet de Du Bellay

Puisqu’il est libre de droits, rappelons le texte :

Vu le soin ménager, dont travaillé je suis,

Vu l’importun souci, qui sans fin me tourmente,

Et vu tant de regrets, desquels je me lamente,

Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis.

 

Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,

Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,

Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante ;

Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.

 

Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,

Ainsi le laboureur faisant son labourage,

Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,

 

Ainsi l’aventurier en songeant à sa dame,

Ainsi le marinier en tirant à la rame,

Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

 

Joachim_Du_Bellay

Joachim était noble. Cinq Du Bellay, d’argent, aux fusées de gueules accolées en bande, accompagnées de six fleurs de lys d’azur posées en orle, étaient morts, en 1415, à Azincourt, avec la fine fleur de la chevalerie française. Petit-fils d’un chambellan de Louis XI et neveu à la mode de Bretagne du cardinal Du Bellay, il était encore, par sa mère, née Chabot, cousin de l’amiral de Brion. Cela promettait des égards et d’heureux hasards, des entrées et de solides rentrées. Au demeurant, comme plus tard Stendhal, il avait écopé, à Rome, d’une sinécure où il s’ennuyait avec Olivier de Magny, le poète des Soupirs et secrétaire de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, qu’il interpelle aux vers 5 et 8.

Ce poème est un sonnet, donc une taille ou forme fixe, inventée par Pétrarque vers 1350, illustrée par Michel-Ange, sortie d’Italie et codifiée par Clément Marot en 1538, vingt ans pile avant la parution de ce texte.

Le sonnet servit à exprimer l’émotion, le sentiment, l’intime, ce qu’on appelle le lyrisme, – l’amour surtout, mais pas seulement. En France, après Joachim Du Bellay (1522-1560), Louise Labé (1524-1566) et Pierre de Ronsard (1524-1585), il fut délaissé au profit de formes plus longues.

On relève un vers scazon, le neuvième alexandrin, qui compte sept syllabes, donc une de trop, dans le premier hémistiche ; à moins qu’à l’époque, le i d’ouvrier ait été quiescent, qu’il ait été possible de prononcer « ouvré » : Ain-si chan-TE l’ou-vré en fai-sant son ou-vrage…

Anaphores, paradoxes, paronomases, parallélismes et parastase, les figures de style ne se cachent pas. Une poésie si voyante est-elle vraiment de la poésie ? Ici, oui. Une poésie si formelle n’est-elle pas qu’un simulacre de poésie ? Ici, non.

Du personnel, qui s’énonce dans les quatrains, à l’universel, qu’il énumère dans le sizain, le poète, par-delà sa naissance, s’identifie sans honte à des roturiers méprisés, comme s’il sentait la condition humaine. Au-delà de sa personne, il transcrit un état de vague à l’âme, de vague déprime, qui n’est pas du malheur, mais du mal-être, difficile à partager quoique nous le connaissions tous. Gratuite, la virtuosité ruinerait le texte ; au service d’une vérité humaine, elle la rend à la fois touchante et splendide.

Cruelle ironie, de l’ouvrage, on tombe au labourage ; de la dame à la rame et à une vie de galérien ; de la maison à la prison. Pourtant, plus le propos nous accable, plus sa beauté nous exalte ; comme tout poète digne de ce nom, Du Bellay pourrait dire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

« Ainsi », répète-t-il au point de transformer les tercets en sizain, mais il sait que c’est faux, que l’art, ici, venge la vie.

François Comba

Un Commentaire

  • Wassyla
    Posté le 12 mai 2014 à 16:17 | Permalien

    Ce poème me rappelle une scène amusante des 400 coups de François Truffaut ; le texte est récité par un personnage du film, un élève du maître surnommé “petite feuille”

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