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Pixeling, rencontre pour l’art vidéo : L’émancipation du mouvement

Alors que se tient ces mois-ci une rétrospective consacrée à l’artiste-vidéaste Bill Viola, des étudiants de l’IESA ont organisé l’une des premières vente aux enchères de France consacrée entièrement à l’art vidéo. Si la première s’était déroulée à l’hôtel des ventes Drouot en janvier, le parti pris par ces jeunes organisateurs oriente résolument leur démarche vers la contemporanéité et l’accessibilité. Dans le décor original et moderne du Garage Turenne, l’espace a été aménagé pour permettre une circulation fluide parmi les quelques trente-deux œuvres exposées. Le spectateur est ainsi immergé dans un tourbillon d’images et de sons disparates, les vidéos étant tout aussi variées que leurs créateurs offrent leurs visions si particulières du monde.

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Mais ces œuvres, tout aussi hétéroclites qu’elles soient, se rejoignent autour d’une même problématique : interroger le mouvement et son medium, et sa capacité finalement à se rendre significatif, ou du moins visible. L’art vidéo, assez peu représenté encore dans l’histoire esthétique, constitue un nouveau support à s’accaparer. Et, sortie des sphères préservées d’un cercle restreint de connaisseurs, cette exposition est l’occasion de redécouvrir une pratique encore plutôt méconnue. La pléthore d’œuvres présentée donne ainsi à voir un état actuel de l’art vidéo : les organisateurs de l’exposition, tous âgés de moins de vingt-cinq ans, ont réuni ces artistes toujours aussi productifs  pour leur travail essentiellement digital. Et si les œuvres montrées, et vendues, le sont sous le format d’une tablette numérique – l’acheteur potentiel acquérant à la fois la création et son support technologique –, ce n’est que pour mieux s’ancrer dans une perspective résolument contemporaine. L’intention n’est pas orientée par un regard rétrospectif, mais bel et bien par la recherche réactualisée d’une pratique en train de se faire, d’une histoire de l’art en cours de création.

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Or, ces vidéos, dans leur fluctuation, questionnent par là-même notre monde en son bouleversement, égarant les repères d’une société qui, justement, les recherche. Qu’il s’agisse de dépeindre un situation dans sa manifestation la plus brute, comme dans Motorbike de Florent Konne ou Ouakam Police de Yohann Queland de Saint-Pern, ou de jouer de détournements visuels et plastiques pour altérer l’illusion réaliste, le paysage graphique qui se déploie sous nos yeux est toujours soumis au doute. Alain Declercq, dans sa Démystification, exhibe d’ailleurs le leurre de l’image : profitant des ressorts du montage vidéo, et usant d’un dispositif simpliste au motif répété, il rend compte de la capacité de l’écran, dans sa superficialité, à tromper nos sens et nos croyances. Et plus que jamais, notre époque actuelle n’a de cesse de se référer aux images pour s’auto-représenter, et ainsi chercher ses significations. Mis en péril, l’écran transfiguré reflète cette ère dont l’acception se perd, dissolue dans une projection ostentatoire de ses symptômes et de ses mécanismes.

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C’est donc avant tout à une prise d’indépendance à laquelle s’attellent ces trente-deux œuvres vidéographiques, dispersées au sein du Garage Turenne. Car avec l’expression de la liberté dont fait preuve cette exposition, répond celle, plus intime et esthétique, des corps et des formes qui occupent l’image en mouvement. Ainsi les frères Turpin, en réalisant L’Anneau, désorientent les deux individus mis en scène, aliénés par l’anneau qui les lie et avec lequel ils tentent de se mouvoir – dans un vertige chaotique et une chorégraphie démente ; et de la même manière, Pierre Loubat, avec La densité du vide, invite le spectateur à contempler la chair soumise aux désagrégations de la mémoire et des passions hallucinées. Le corps, s’il est froissé, tourmenté, voire détérioré, en demeure néanmoins témoin de sa propre liberté, celle de ses mouvements mal assurés, de son ballet désordonné. Le geste s’émancipe alors, comme désireux de mettre un terme aux canons raisonnés.

Sans doute que cet affranchissement est à l’image de celui, actuel, que suggère l’exposition Pixeling. Par le choix qu’elle fait de se tourner exclusivement vers la contemporanéité, elle déplace le champ d’exploration vers une perspective inédite. Et consacrer cette nouvelle génération d’artistes permet surtout d’élargir les horizons de l’histoire de l’art, en adéquation avec des technologies et des pratiques nouvelles, vers des interrogations qui marquent la transition de ce début de siècle. Il s’agit de poser les jalons d’une époque à faire, et que seul l’art parvient à effleurer, à tâtons.

Romain Chevalis

L’Art Vidéo Sous Le Marteau : PIXELING, Rencontre pour l’Art Vidéo.
Garage Turenne, les 11 et 12 juin 2014.
(Plus d’infos sur http://urlz.fr/qV7).

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