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“Art is Therapy”, vraiment ?

Le Rijksmuseum d’Amsterdam a rouvert ces portes il y a un an après près de dix ans de rénovation. La grandeur du bâtiment initial (1885) conçu par Pierre Cuypers est restaurée, avec une touche de design contemporain et une utilisation maximale de la lumière naturelle. Les galeries ont été aérées, rendant la promenade extrêmement plaisante, à l’image des cathédrales dont la hauteur et la luminosité imposent le recueillement : conditions idéales pour admirer les chefs d’œuvre de la peinture hollandaise du dix-septième siècle, de la Ronde de Nuit de Rembrandt à la Laitière de Vermeer, et tant d’autres que le site internet du musée référence ici.

Comme si cela ne suffisait pas, le musée a décidé d’aller plus loin pour attirer un public plus large. Depuis le 25 avril, et jusqu’au 25 septembre, le visiteur peut compter sur deux guides bien particuliers : Alain de Botton et John Armstrong. Le premier fait profession (et profit) de mettre les vertus de la philosophie à la portée de chacun ; le second, plus discret, historien de l’art, réfléchit à la notion de civilisation à ses heures perdues. Par le biais d’une exposition qui n’en est pas vraiment une, intitulée « Art is Therapy », le tandem s’invite au Rijksmuseum. Quelques 150 « post-it » grand format sont accolés à des œuvres choisies réparties dans l’ensemble du musée.

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Ces notes sont différentes des panneaux d’information traditionnels en ce qu’elles ne cherchent pas à renseigner sur l’artiste, le contexte ou la technique de l’œuvre. Elles invitent plutôt le spectateur à réfléchir à ce qu’il voit, et à en tirer quelque enseignement pour sa morale et sa conduite quotidienne. Elles proposent des préceptes de vie bonne et de sagesse.

Prenons la Nature morte, d’Adrian van Utrecht (1644). Voici ce que nos deux thérapeutes en disent (traduit de l’anglais) : « Il est facile de penser que le consumérisme n’est pas une très bonne chose. Pourtant, il n’a pas à être stupide. Une bonne réponse à l’anxiété liée à la consommation n’est pas de vivre sans homard ni citrons, mais de les apprécier à leur juste valeur. Si le cheminement jusqu’à votre table était vraiment honoré, un citron coûterait davantage, mais notre appréciation de son zeste serait d’autant plus vive. »

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Autre exemple, portant sur L’Intérieur de l’église de Saint-Odulphus à Assenfeld (1649), de Pieter Saenredam : « Saenredam n’a pas seulement peint une église, il peint une attitude envers la vie : si vous voulez approcher les choses importantes, vous avez besoin de calme, de blancheur, de vide, de paix. Il envoie un message sévère mais bienvenu: vous devez combattre la distraction, définir des priorités impitoyablement; le divertissement est l’ennemi; la concentration est une victoire.»

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Enfin, à propos d’une scène de la vie politique hollandaise, De Botton et Armstrong soulignent que nous pensons trop souvent que le pouvoir corrompt systématiquement. Le tableau dont il est question vient nous rappeler que la politique peut fonctionner pour le meilleur et atteindre une forme de noblesse. Plutôt que de chercher à dénoncer la corruption, il nous invite à changer de regard sur la politique en sachant reconnaitre et promouvoir un haut niveau de qualité pour nos institutions.

Art is Therapy propose donc de dépasser le rapport ordinaire que nous avons aux musées et à l’art. Davantage que des collections, ou des morceaux d’histoire, les œuvres sont présentées comme des invitations à la réflexion sur nous-mêmes et notre interaction avec la société. C’en était trop pour les critiques d’art. L’exposition a été accueillie par un déluge de sarcasmes et de haine dans la presse anglo-saxonne de toute tendance. « Pourquoi Alain De Botton est un crétin », titre le magazine anglais The Spectator, suggérant qu’une institution aussi érudite et importante que le Rijskmuseum devrait rougir d’embarras ; un « évangéliste », nuance le Guardian, dénonçant des conseils « flagorneurs et banals » qui empêchent de contempler les œuvres, voire conduisent à s’en détourner.

Nick Cohen, toujours dans le Guardian, n’est pas moins sévère : « Les exhortations morales et les leçons que nous offre le Rijksmuseum sont historiquement ignorantes, visuellement illettrés, et véhiculent une propagande effrontée. » Sa critique est cependant plus perspicace: il voit derrière les homélies de De Botton un décalage évident entre ses bons sentiments d’une part, et la réalité d’une Europe rongée par les dettes, le consumérisme et les tensions raciales d’autre part.

Envers et contre ces critiques, on souhaite ici plaider la cause d’Art is Therapy. Premièrement, il s’agit d’une expérimentation. Le fait est que les post-it attirent les regards des visiteurs et suscitent des réactions ; ils alimentent une conversation. Les notices apportent un complément aux informations habituellement fournies, mais n’ont pas vocation à les remplacer. On peut certes regretter leur format peu esthétique et tape-à-l’œil. Mais l’expérience vaut sans doute d’être tentée dans le contexte des efforts faits par les musées pour attirer un plus large public. Le secteur culturel ne peut se soustraire au besoin d’innovation qui s’impose aujourd’hui à tous les secteurs économiques comme aux services publics.

En second lieu, De Botton et Armstrong suscitent des réactions épidermiques tant parce qu’ils osent proposer un discours moral qu’en raison de son contenu. L’idée même de donner à penser le bien et le mal, le sens de la vie, ne plait guère à ceux pour qui le stade ultime de la modernité est que la morale est une affaire privée davantage que politique. Or leur succès témoigne du besoin de sens et de direction qui traverse les sociétés occidentales. Bien sûr, on peut être en désaccord avec les invitations à la modération et à la bienveillance distillées par les deux philosophes, et prôner – par exemple – une morale plus individualiste et minimaliste. Cependant, à l’image du « Thought for the day » dispensé tous les matins à heure de grande écoute sur BBC4, il faut se réjouir que ces invitations à penser notre quotidien et nos pratiques puissent prendre des formes pluralistes et non nécessairement religieuses.

Enfin, les critiques reprochent à De Botton et Armstrong de détourner les œuvres de leur vocation esthétique. Plutôt que la promotion du bien, c’est la contemplation du beau que doit viser l’art. Or l’un n’empêche pas l’autre. Comme en littérature, l’émotion esthétique sert souvent un propos plus large sur la condition humaine et la société moderne. Il est intéressant de lire, à cet égard, la vision que les deux auteurs proposent dans leur ouvrage Art as Therapy (Phaidon, 2013) qui est à l’origine de l’exposition : « Quelles sont les conséquences d’une vision thérapeutique de l’art ? Essentiellement, la conviction que le principal intérêt de fréquenter les œuvres est de nous aider à mener de meilleures vies – à accéder au meilleur de nous-mêmes.  Si l’art a un tel pouvoir, c’est qu’il corrige ou compense une série de fragilités psychologiques » (p. 64). Sont évoquées, entre autres, nos tendances à oublier les choses importantes, à perdre espoir, à avoir peur face à la difficulté.

La conclusion du livre est encore plus radicale, et si on ne la partage pas forcément, elle mérite qu’on s’y arrête : « La véritable aspiration de l’art est de créer un monde où l’art est moins nécessaire, et moins exceptionnel ; un monde où les valeurs actuellement exhibées, célébrées et fétichisées  en dose concentrée dans les salles confinées des musées sont distribuées de manière plus diffuses dans le monde. Il ne devrait pas être incongru d’affirmer que nous pouvons aimer l’art tout en espérant que la société en devienne moins obsédée. […] Imprégnés des idéaux véhiculés par l’art, nous devrions nous battre pour atteindre, dans la vie réelle, les choses que l’art ne fait que symboliser, certes avec élégance et les meilleures intentions. » (p.232)

Rassurons-nous : à l’image de ce que l’étape intermédiaire du socialisme fut longtemps au paradis communiste, l’art et les musées ont un bel avenir devant eux avant que la nature humaine n’atteigne ce stade ultime de raffinement.

Renaud Thillaye

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