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Les Weasley, une famille idéale ?

Par Chloé d’Arcy, Juliette Chopin et Edgar Dubourg (élèves de deuxième année à Sciences Po)

Les Weasley apparaissent très tôt dans le roman. Harry en rencontre une partie avant même d’arriver à Poudlard sur la voie 9 ¾. Les enfants sont les deuxièmes sorciers de son âge à qui le héros s’adresse et dont la gentillesse et la simplicité contrastent avec le caractère arrogant de Drago Malefoy, découvert sur le Chemin de Traverse. Très vite, Harry se mêle à cette famille, via le personnage de Ron. Les Weasley vont gagner en importance au cours du roman qui les met en scène fréquemment dans chacun de ses volumes : ils rythment la vie quotidienne d’Harry, font partie du décor « habituel » du cycle pour le lecteur, tout en participant activement au progrès de l’intrigue. Comme Harry est orphelin, ce sont les Weasley qui incarnent la famille « principale » de l’œuvre et l’on peut ainsi se demander s’ils incarnent une famille « idéale ».

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Une famille se définit simplement en sociologie comme les personnes apparentées vivant sous le même toit : c’est plus spécifiquement le père, la mère et les enfants. Dans le cas des Weasley nous sommes en présence des parents Arthur et Molly et de sept enfants, du plus vieux au plus jeune : Bill, Charlie, Percy, les jumeaux Fred et George, Ron et Ginny. L’adjectif « idéal » peut quant à lui avoir deux sens : est idéal ce qui est conçu dans l’esprit sans être ou pouvoir être perçu par les sens, c’est alors un synonyme de « modèle » de « théorique ». Mais, est également idéal ce qui atteint toute la perfection que l’on peut concevoir ou souhaiter. Il s’agit ainsi de s’interroger sur l’idéaltype familial proposé à travers les Weasley afin de comprendre si oui ou non il correspond à une forme de « famille parfaite ».

La famille Weasley peut, au premier regard, être effectivement perçue comme une « famille parfaite » aux normes et aux valeurs traditionnelles, mêlées à une ouverture à la modernité.

Lorsqu’on l’observe au quotidien, la famille Weasley apparaît comme une famille assez traditionnelle. En effet, elle répond très bien à l’une des fonctions de la famille qui est la procréation puisqu’elle est composée de sept enfants ce qui nous permet de l’associer aux familles catholiques très conservatrices du « monde moldu », opposées aux moyens de contraception. Ensuite une deuxième fonction de la famille est l’apprentissage des rôles sexuels. Ici encore les Weasley peuvent faire penser au modèle de la famille occidentale des années 1950 avec notamment l’image de la femme au foyer. Ainsi Mrs Weasley apparaît quasiment tout au long du cycle dans sa cuisine ou en train d’effectuer une tâche ménagère, aussi bien chez elle qu’au quartier général de l’Ordre. Lorsqu’il s’agit de prendre des risques comme au tome VII, pour aller chercher Harry chez les Dursley, elle reste chez elle avec sa fille tandis que les hommes entreprennent la périlleuse aventure. Ginny aussi tend à être élevée de la sorte : au départ, elle n’est pas invitée par ses frères à faire du sport et doit se cacher pour s’entraîner, et c’est elle que sa mère appelle prioritairement en aide dans les tâches domestiques. Mr Weasley quant à lui est l’homme qui travaille pour faire vivre la famille et est la figure d’autorité suprême que sa femme invoque, ne grondant ses enfants que dans les cas les plus graves, comme lorsque Percy prend le parti du ministère (V) ou que Fred et George tentent de faire faire à Ron un serment inviolable (VI, 16). Son patronus est d’ailleurs une belette comme on l’apprend dans le tome VII, ce qui montre bien qu’il est le chef de la famille Weasley, dont le nom est un dérivé de « weasel » (belette en anglais). Les autres fils tentent eux aussi de jouer les chefs, les hommes protecteurs, comme par exemple Ron, Fred et George qui surveillent les relations amoureuses de leur jeune sœur. Enfin malgré sa faible fortune, la famille Weasley est très généreuse notamment avec Harry et Hermione et d’autres membres de l’Ordre. Cette générosité pourrait être associée à la charité chrétienne même si elle va certainement bien au-delà, montrant la grandeur d’âme et la modernité de la famille.

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Pourtant, l’échange au second tome entre Mr Weasley et Mr Malefoy annonce bien que les Weasley se démarquent des autres familles sorcières très conservatrices. « - Nous n’avons pas la même conception de ce que doit être l’honneur d’un sorcier, Malefoy, dit-il [Mr Weasley] » (II, 4). Cette famille est  globalement ouverte d’esprit. En effet elle accueille en son sein une demi-Vélane (Fleur), une « née-moldu » (Hermione) et est aussi amie avec un demi-géant (Hagrid), et un loup-garou (Lupin). De plus Mr Weasley cultive une véritable passion pour le monde moldu qu’il considère comme l’égal au monde des sorciers. La socialisation étant une autre fonction importante de la famille, lui et sa femme élèvent leurs enfants dans cet esprit de tolérance. Ron énonce ainsi clairement qu’il n’y a aucun mal dans le mélange des sangs (II, 7). Ensuite les différents membres de la famille tendent à s’amuser avec les valeurs traditionnelles qu’ils portent. Ainsi Ginny Weasley, tout en jouant parfois ironiquement le jeu de ses frères, ne se laisse pas faire et les remet à leur place quand ils exagèrent. Ron lui-même s’amuse de cette figure de grand frère protecteur et conservateur qu’il incarne : « Attention ! prévint-il en pointant un index menaçant sur Harry et Ginny. Le fait d’avoir donné ma permission ne signifie pas que je ne puisse pas la retirer… » (VI, 25). Mr Weasley enfin se dérobe bien souvent à la figure d’autorité que sa femme lui prête « - Tes fils sont allés chercher Harry chez lui dans cette voiture volante ! s’exclama Mrs Weasley. Alors qu’est-ce que tu dis de ça ? – Vraiment, vous l’avez faite voler ? dit Mr Weasley, très intéressé. Et elle a bien marché ? Je…je veux dire…balbutia-t-il en voyant les yeux de sa femme lancer des éclairs, c’est…c’est très mal, les enfants… Vraiment très mal… » (II, 3).

Cette famille traditionnelle à l’ouverture d’esprit moderne semble correspondre à la représentation que JK Rowling a de la « famille idéale », au sens de modèle à suivre, puisque les Weasley apparaissent comme une famille qui fonctionne, sont valorisés et érigés en « famille parfaite » appréciée et admirée par le lecteur.

Lorsque l’on dit que la famille Weasley « fonctionne » c’est pour exprimer que ce modèle familial semble permettre le développement de l’amour et de la solidarité entre les individus : c’est encore une autre fonction sociologique de la famille. Le nom de leur maison « le terrier » suggère déjà un endroit douillet où les différents membres peuvent se retirer pour profiter les uns des autres à l’abri des regards. Ils sont attentifs aux humeurs de chacun, et notamment les hommes vis-à-vis des femmes : on retrouve bien le côté traditionnel de la famille. En outre les Weasley sont unis et font, dans la mesure du possible, tout en famille: ils partent tous en Egypte (II), tous les individus assistent à la coupe du monde de Quidditch (IV) à l’exception de Mrs Weasley restée une fois de plus s’occuper des tâches domestiques, tous les membres présents lors d’une rentrée scolaire accompagnent les plus jeunes au Poudlard Express et ils appartiennent tous à la maison de Gryffondor où ils ont été préfets et/ou joueurs dans l’équipe de Quidditch. Mais leur amour et leur générosité ne restent pas confinés dans la sphère familiale et c’est aussi ce qui plaît au lecteur. Leurs enfants sont capables de cultiver de fortes et de sincères relations amicales, comme les jumeaux avec Lee Jordan ou Ron avec Harry, ainsi que des relations amoureuses comme le montrent les amours lents, patients et durables de Ginny pour Harry ou de Ron pour Hermione. Mrs Weasley également déverse son amour maternel sur Harry qu’elle considère rapidement comme son propre fils. D’ailleurs quand elle apparaît pour la 1ère fois dans le roman, elle semble incarner la figure universelle de la mère aimante dans son rapport aux enfants ce qui se confirme par la suite. Bill enfin symbolise le grand frère aimant, attentionné et protecteur, secondant son père.

Au-delà de sa perfection due notamment à sa forte capacité d’aimer, la famille Weasley est une famille où règnent le courage et la loyauté qui l’élèvent au-dessus du « commun des mortels ». Ces qualités sont d’ailleurs principalement animées par l’Amour, la plus puissante des magies comme le clame Dumbledore. Pour commencer, les simples prénoms des Weasley indiquent leur supériorité. Arthur est le roi de la légende battant le cruel Empereur Romain Lucius. William est le protecteur, Charlie le guerrier, Fred le souverain pacifique, George le tueur de dragon légendaire, Ronald le possesseur du pouvoir de Dieu et Ginevra la juste. Ensuite leur appartenance à la maison de Gryffondor n’est pas un hasard comme ils ne cesseront de le prouver tout au long du cycle qui se finit en apothéose puisqu’ils participent tous, sans exception, à la bataille finale. Ron d’abord suit Harry dans toutes ses aventures et est le premier à vouloir, sans hésiter, l’accompagner dès le premier tome. Il accepte même de se sacrifier à deux reprises (I et III). Ginny fait également preuve de détermination et de courage en adhérant à l’AD, en participant à toutes les expéditions/combats suivants et en organisant la rébellion des élèves contre Rogue avec Neville et Luna (VII). A l’exception de Percy, l’ensemble des Weasley  rejoint l’Ordre du Phénix ou l’AD pour lutter contre Voldemort. Ils prennent part aux missions les plus périlleuses et continuent le combat malgré les blessures. Les Weasley sont donc loyaux. Une fois engagés, ils ne renoncent pas à leur devoir comme le montrent également le retour de Ron dans la quête des Horcruxes, sa culpabilité  et la réaction probable qu’auraient eue les jumeaux et Ginny s’ils apprenaient qu’il était un lâche (VII). Fred y laisse d’ailleurs sa vie lors de la bataille de Poudlard. Mais ces moments tragiques renforcent la famille, ne la rendent que plus idéale. On peut notamment citer la mort de Fred qui scelle totalement la réconciliation de Percy avec les autres. Mrs Weasley enfin, cette petite sorcière replète confinée dans sa cuisine, incapable de vaincre un épouvantard (V) et qui n’ose pas sortir sans son mari (VI) se révèle dans le cas le plus extrême une sorcière redoutable : elle participe uniquement à la Grande Bataille de Poudlard, mais pour y vaincre Bellatrix Lestrange, motivée par son amour maternel transcendant. Cette action unique renforce l’effet de surprise pour le lecteur qui l’associe au final à l’image de Lily Potter. Elle est une sorcière puissante et prête au sacrifice, la digne sœur de Gideon et Fabian Prewett.

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JK Rowling propose en quelque sorte avec les Weasley une réponse à la « crise de la famille » évoquée en sociologie depuis les années 1970. Cette famille à la fois traditionnelle et moderne est unie durablement par des liens de mariage et assure sa descendance. Ce serait alors une famille « parfaite » et « idéale », appartenant peut-être seulement au domaine des idées, tant l’amour et le courage qui y règnent sont forts. Cependant le lecteur ne s’attacherait pas autant à elle si elle ne présentait qu’une perfection inaccessible, c’est pourquoi elle comprend aussi un fort caractère réaliste.

La famille Weasley est en effet loin de constituer une famille idéale, représentative d’une perfection imaginaire vers laquelle chaque famille devrait tendre ; c’est évidemment pour cette raison qu’elle nous semble si attachante : le lecteur peut plus facilement se reconnaître dans son réalisme. Le sociologue R.Neuburger a ainsi dégagé 4 critères de la famille idéale, celle que notre imaginaire aimerait à penser comme la famille parfaite. Or il est certain que la famille Weasley n’y répond pas.

Tout d’abord, Neuberger dégage l’idéal n°1 du “tout le monde s’aime”. C’est le critère dont la famille Weasley semble la plus proche puisqu’on constate, malgré tout, une solidarité assez remarquable entre les membres de la famille. Néanmoins le cas de Percy se dégage ;  les relations entre Percy et particulièrement ses frères Fred et Georges ne sont pas vraiment amicales, Percy se distingue des valeurs de sa famille en recherchant le pouvoir, la réussite sociale, et en révélant son caractère opportuniste. Ses valeurs sont en effet contestables mais il se heurte ici à une certaine intolérance de sa famille : « quoiqu’il arrive, ne prononce jamais le nom de Percy devant maman ou papa (…) c’est une histoire affreuse (…) on en a tous assez de lui » (V,4) ;  « Harry vit une photographie de la famille Weasley, il remarqua que Percy en était sorti » (V,7), « et si maman et papa devaient trahir le ministère, il s’arrangerait pour que tout le monde sache qu’il n’appartenait plus à notre famille » (V,4). Même si les valeurs du reste de la famille nous semblent plus admirables que celles de Percy, son cas rend la famille Weasley réaliste car imparfaite ; le cas de Percy rappelle à de nombreux lecteurs la difficulté que peut éprouver un enfant à s’éloigner des valeurs parentales en grandissant, et les disputes parfois définitives qui en résultent. Malgré le « repentir » de Percy à la fin du septième tome, l’unité de la famille n’est donc pas si parfaite, il règne malgré tout une certaine intolérance générale mêlée à de petites jalousies inévitables dans la famille, comme le montre cette citation d’Hermione à Ron qui vient d’être nommé préfet et subit les moqueries de ses frères aînés : « - Ne fais pas attention à eux Ron ils sont jaloux c’est tout. -Je ne crois pas répondit-il d’un air sceptique. Ils ont toujours dit qu’il n’y a que les imbéciles qui deviennent préfets » (V,9).

Ensuite, il apparaît qu’une famille idéale est une famille où chacun se parle et surtout s’écoute. En effet dans la famille Weasley il semble que la communication soit plutôt fluide : parents et enfants se parlent. Mais s’écoutent-ils réellement ? Par exemple, Ron maugrée dans le tome trois contre Mrs Weasley qui lui offre chaque Noël un pull violet alors qu’il déteste cette couleur et le lui a fait savoir à plusieurs reprises. Les Weasley ne sont pas toujours très attentifs les uns aux autres, on ne constate pas d’attachement particulier entre les aînés et les benjamins qui ne se connaissent que peu. «  Fred, George et Ginny avaient choisi de rester à l’école plutôt que d’aller voir Bill en Egypte en compagnie de Mr et Mrs Weasley » (II, 12). De même, quand Ginny est possédée par le journal de Jedusor dans le tome 2, elle tente d’en parler à ses frères mais ceux-ci ne réalisent pas le malaise de leur sœur : « Ginny Weasley semblait très perturbée par le sort qu’avait subi Miss Teigne. D’après Ron, elle avait une passion pour les chats. – Tu ne connaissais pas bien Miss Teigne, lui dit vivement Ron. Très franchement, on se porte beaucoup mieux sans elle. Les lèvres de Ginny tremblaient ».

Si les enfants ne sont pas parfaits, les parents Weasley ne sont pas en reste : Mrs Weasley est une maman poule qui couve ses enfants, elle a du mal à les laisser grandir et les infantilise constamment : « Bill subissait les habituels reproches de sa mère au sujet de ses cheveux » (V,9) ; « vous êtes trop jeunes vous n’êtes pas membres de l’ordre ! dit Fred d’une voix aigue qui imitait avec une ressemblance troublante celle de sa mère » (V,7) . Son comportement finit ainsi par agacer Harry lui-même : « l’entendre dire qu’elle le considérait comme son propre fils l’avait touché mais sa façon de le couver  l’agaçait également » (V,7). Tout cela participe de la réfutation du 3ème critère de Neuburger : « pas de chantage, pas de menaces, pas de punitions » ; Mrs Weasley ne vit qu’à travers sa famille, elle introduit de manière plus ou moins consciente un immense chantage affectif. Il est ensuite faux d’affirmer qu’elle n’use jamais de menaces ni de punitions à l’égard de ses enfants, comme le montre le texte de la Beuglante qu’elle envoie à Ron après qu’il a fait voler la voiture de son père dans le tome II : « si jamais tu refais la moindre bêtise tu reviens immédiatement à la maison ». De même dans le tome IV en guise de punition après l’incident ou Dudley mange un bonbon malicieusement abandonné par Fred et Georges, elle jette tout le stock de friandises que ces derniers ont mis au point.

Enfin, il faut remarquer que l’épanouissement personnel de chacun peut être difficile à trouver au sein de la famille Weasley, phénomène qu’on retrouve particulièrement dans les familles nombreuses où il est difficile de trouver sa place, surtout pour les derniers : « Je suis le sixième à aller à Poudlard dans la famille. J’ai intérêt à être à la hauteur (…) et moi on voudrait que je fasse aussi bien que les autres mais même si j’y arrive personne ne s’en apercevra parce que je serai le sixième à le faire et on trouvera ça normal » (I,6). Les enfants souffrent parfois des taquineries plus ou moins amicales de leur fratrie : « Préfet ? dit-il en contemplant la lettre d’un air incrédule. Préfet ? Georges fit un bond, arracha l’enveloppe que Ron tenait de l’autre main et la retourna. Harry vit un objet rouge et or tomber dans sa paume. – Pas possible, dit Georges d’une voix étouffée. -Il y a eu erreur, dit Fred, aucune personne saine d’esprit n’aurait eu l’idée de nommer Ron préfet » (V,9). C’est tout de même Ron qui en souffre le plus ; Bill et Charlie sont les premiers, Percy en souffre et se démarque en se détachant des valeurs de ses parents, Fred et Georges parce qu’ils sont deux et qu’ils ne cherchent pas particulièrement à plaire à leurs parents et se lancent dans l’entreprenariat, Ginny est une fille… Ron a plus de mal à se distinguer. Ce manque de confiance en lui est une de ses principales caractéristiques, comme le montrent l’épisode du Miroir du Risèd dans le tome I ou celui du médaillon dans le tome VII, il est toujours dans l’ombre des aînés, récupère les vieilles affaires, souffre de la pression de faire aussi bien que ses frères… « Qui a dit que c’était lamentable à cause de moi ? répliqua sèchement Ron. – Personne répondit Hermione prise au dépourvu, je pensais … – Tu pensais que je serais forcément nul ? Non bien sur que non ! Tu comprends tu m’as dit toi même que c’était lamentable alors j’ai … – Je vais me mettre à mes devoirs coupa Ron d’un ton furieux » (V, 14). Mrs Weasley est également une grande cause de l’alimentation de ces complexes « Aucun de vos frères ne m’a jamais causé autant d’ennuis ! s’emporta Mrs Weasley » (V, 4) ; « Je n’arrive pas à le croire ! Je n’arrive pas à le croire ! Oh Ron c’est tellement merveilleux ! Un préfet ! Tout le monde l’a été dans la famille ! – et Fred et moi on est qui,  des voisins de palier ? s’indigna George. Sa mère l’écarta et serra dans ses bras son plus jeune fils. – Quand ton père saura ça ! Ron je suis si fière de toi, quelle fabuleuse nouvelle  tu deviendras peut-être préfet en chef, comme Bill et Percy c’est le premier pas ! ». Elle a du mal à laisser grandir ses enfants et peut rappeler ces mères légèrement étouffantes qui donnent beaucoup à leurs enfants et s’en détachent difficilement : « NON ! hurla Mrs Weasley en se levant, les yeux brillants. J’interdis absolument… – Molly tu ne peux pas empêcher Fred et Georges de rester, dit Mr Weasley d’un ton las. Ils sont majeurs. – Ils vont toujours à l’école. – Mais légalement ce sont des adultes, répondit Mr Weasley de la même voix fatiguée. Mrs Weasley était devenue écarlate » (V,4) ; « Mrs Weasley s’assit alors à côté de lui et se mit à arranger son T-Shirt, rentrant l’étiquette qui dépassait dans le cou, lissant les plis du tissu sur les épaules. Il aurait préféré qu’elle le laisse tranquille » (V,7). Au contraire, Mr Weasley nous semble un père plutôt attentiste et soumis : « Mrs Weasley venait d’apparaitre dans la cuisine. Elle tenait à la main un long tisonnier qu’elle brandissait comme une épée. Mr Weasley ouvrit soudain des yeux ronds et regarda sa femme d’un air coupable. – Les… les voitures, ma chérie ? ».

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Finalement, la famille Weasley n’est donc pas une famille idéale puisqu’on y retrouve plusieurs écueils dans lesquels nombre de familles peuvent se reconnaître : un certain malaise dû principalement au fait que les enfants, et particulièrement Ron, ont du mal à trouver leur place dans une famille si nombreuse, une mère complètement dévouée à sa famille et surprotectrice, un père un peu attentiste et dépassé, des taquineries plus ou moins inoffensives entre frères et sœurs, une rivalité plus ou moins exprimée, ou de manière plus grave le cas du rejet de Percy de la famille qui montre tout de même une certaine intolérance des Weasley vis à vis des valeurs qu’ils ne considèrent pas comme nobles. Cependant, c’est parce qu’on peut s’y reconnaître et précisément parce qu’elle n’est pas idéale que cette famille est si attachante. Une famille idéale serait bien vite fade et agaçante. Il est probable que si le roman avait été écrit du point de vue de Ron cette impression d’une famille presque parfaite aurait été moins marquante, c’est parce qu’elle est vue à travers les yeux de Harry – qui précisément n’a pas de famille – qu’elle nous semble si merveilleuse.

On va donc finalement soutenir la thèse selon laquelle c’est surtout en conséquence du biais par lequel elle nous est présentée que cette famille paraît « idéale » aux yeux des lecteurs. Il va donc falloir comprendre pourquoi Harry trouve cette famille idéale, ce qui nous permettra de comprendre pourquoi cette famille est souvent exagérément adorée par les lecteurs. Notre sujet ici est donc de démontrer que cette famille n’est pas idéale mais idéalisée, puisque le personnage que le narrateur suit, Harry, est fasciné par cette famille. Le lecteur est donc influencé par cette focale, par la vision de Harry.

Commençons par tenter de comprendre pourquoi Harry est fasciné par cette famille. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer.

D’abord, il est certain que Harry adore la famille dans son ensemble. C’est la première bonne famille de sorcier au complet qu’il connaît : « ils sont tous sorciers dans ta famille, demanda Harry qui s’intéressait à Ron autant que Ron à lui » (I, 6). Pour Harry, qui comme chacun sait est orphelin, voir une famille composés de frères et sœurs, quoi qu’on en dise, soudés et des parents aimants, le rend « euphorique ». C’est tout ce dont il a toujours rêvé. Donc, pour lui, ce serait un idéal. On sait d’ailleurs que son rêve le plus cher serait d’avoir à nouveau une famille : la preuve incontestable est l’image que lui renvoie le miroir du Risèd. De plus les Weasley font preuve de compassion et de sympathie à l’égard de Harry et ce sont même les premiers à le voir tel qu’il est : « ce garçon n’est pas une bête curieuse qu’on va voir au zoo » (I, 6). On se rappelle aussi la façon dont les jumeaux Weasley se moquent de tous ceux qui pensent que Harry est dangereux parce qu’il parle fourchelang dans le tome II. De plus, Harry adore individuellement chaque membre de la famille. Ron est son meilleur ami. Il est notamment le seul à qui il raconte tout et ils passent le plus clair de leur temps ensemble. On remarque aussi cette proximité intéressante à certains endroits dans le texte, quand le narrateur ne parle pas de Harry seul, mais de Harry et Ron : la focalisation sur Harry englobe son meilleur ami ; cela nous donne nettement l’impression qu’ils partagent tout et qu’ils entretiennent une amitié très particulière. Molly l’a bien sûr inclus dans la famille : dès le tome I, Harry reçoit un pull pour Noël, cadeau qu’elle offre traditionnellement à ses propres fils. Elle le protège, le nourrit et l’accueille très souvent. Comme on le sait, Ginny sera très importante pour Harry, déjà à partir du tome II et surtout à partir du tome VI, puisque il deviendra sa petite amie. Il entretient avec le reste des enfants Weasley, que ce soit Fred, Georges, Bill ou Charles, de très bonnes relations qu’on pourrait comparer à celle qu’entretiennent des frères d’une même famille. Bref, il adore cette famille mais aussi chacun des membres, c’est tout ce qu’il a toujours voulu. C’est ce qui fait que le narrateur, qui se focalise sur Harry, nous présente cette famille sous cette lumière. Nous, les lecteurs, avons donc une vision baisée. C’est ce qui fait toute la complexité de répondre à cette question : du point de vu de Harry, c’est très certainement une famille idéale, et même la famille idéale. Mais objectivement, si on recherche tous les éléments objectifs laissés par le narrateur dès qu’il s’éloigne de la vision de Harry, on se rend compte, comme on l’a dit précédemment, que c’est une famille très réaliste, avec des problèmes et des mésententes, et qu’elle n’est pas forcément idéale.

On pourrait recommencer l’opération avec la maison des Weasley, le terrier : c’est la première maison de sorciers qu’il visite. Déjà, la première fois qu’il voit la maison, de l’extérieur, c’est-à-dire dans le tome II, dès qu’il est en train d’atterrir avec la voiture volante, on peut lire : « — Ce n’est pas très luxueux, dit Ron. — C’est merveilleux tu veux dire ! s’exclama Harry » (II, 3). On connaît la maison et ce qui nous charme chez elle : la pendule (qui indique « Heure du thé », « Heure de nourrir les poulets »…), la pendule qui indique où se trouvent les membres de la famille, les livres de cuisine magique, la radio des sorciers, la vaisselle qui se lave toute seule. Mais encore une fois, Harry a une vision biaisée puisque c’est la seule maison de sorciers qu’il visite régulièrement. Nous, lecteurs, n’avons donc aucun moyen de comparaison. En effet, on pourrait imaginer que toutes les maisons de sorciers sont attrayantes pour des  « moldus » comme nous. Pourtant, Harry ne tarit pas d’éloges à l’égard du Terrier. « C’est la plus belle maison que j’ai jamais vue » (II, 3) ; « Le jardin était grand et correspondait exactement à l’idée que Harry se faisait d’un jardin. Harry était émerveillé » (II, 4). On peut noter que ce jardin, qu’on imagine tous, en lisant cette phrase, superbe, grand, vert (etc.), est en fait surfait car on l’imagine chacun à notre façon : on en fait chacun notre propre « jardin idéal », alors que, comme il l’est précisé dans le texte, c’est le jardin idéal de Harry ; c’est le jardin qui correspond « exactement à l’idée que Harry se faisait du jardin ». A ce moment là, on se confond trop avec le personnage principal, on s’identifie à lui, et on imagine ce jardin parfait selon nos critères, ce qui n’est pas le cas du tout. De plus, Harry compare avec ce qu’il a : la maison des Dursley. On voit un parallèle qui se créé dans les chapitres 3 et 4 du tome II mais aussi dans les tomes suivants, qui est assez révélateur. Harry est fasciné par la maison des Weasley car il la compare avec une maison petite, qui lui rappelle de mauvais souvenirs, avec un petit jardin trop entretenu. Bref, il la compare avec une maison qui ne correspond pas du tout à ses attentes. Et c’est pour cela que le narrateur idéalise la maison des Weasley : car Harry ne voit que les bons côtés, trop émerveillé pour déceler les mauvais. On est donc influencé. On peut donner quelques parallèles entre les deux maisons : « La vie au terrier n’avait rien à voir avec celle que Harry avait connu à Privet Drive » (II, 4) ; « Les Dursley tenaient à ce que tout soit propre et en ordre alors que la maison des Weasley baignait dans l’étrange » (II, 4) ; « Les Dursley n’aurait pas du tout aimé ce jardin – il était envahi de mauvaises herbes et la pelouse avait besoin d’être tondue – mais Harry était émerveillé par les arbres noueux plantés le long des murs et les massifs débordant de plantes et de fleurs qu’il n’avait encore jamais vu. » (II, 3). Dans cette dernière citation, c’est très frappant : ce qui est entre tirets est ce que le narrateur nous dit, objectivement ; la suite, est ce que Harry pense. Après avoir lu cette phrase, le lecteur ne retient que la vision subjective de Harry et oublie très souvent la description objective.

Ce qui est donc extraordinaire c’est la façon dont on est influencé par la vision qui est celle que nous présente le narrateur, celle de Harry, qui trouve cette famille idéale pour des raisons très personnelles, relatives à sa situation, à son passé, à son manque de moyen de comparaison.

Le problème qui vient se rajouter est qu’il existe un autre facteur à prendre en compte : la position de JK Rowling sur cette question.

Nous avons montré précédemment que la famille n’était pas idéale mais bien réaliste, ce qui la rendait d’ailleurs bien plus attachante. Il est évident que c’était la volonté de JK Rowling de garder les pieds sur terre et de rendre cette famille la plus réaliste possible. Cependant, comme on l’a tous compris, l’auteur adore cette famille prise dans sa globalité, et tous les membres pris individuellement. Alors, peut-être parfois sans le vouloir, elle a laissé tout le long du roman des indices incontestables qui nous indiquent son adoration pour cette famille qu’elle materne. La famille Weasley est donc aussi idéalisée par l’auteur.

Ces indices sont nombreux. Par exemple, l’auteur nous présente cette famille presque toujours groupée. Lorsqu’ils vont à la gare, c’est souvent tous ensembles, on n’a pourtant aucun indice d’autres adultes qui accompagneraient leurs enfants jusqu’à la voix 9 3/4… Lorsqu’ils sont au terrier, ils sont tous présents. C’est comme si JK Rowling ne pouvait imaginer les membres de cette famille séparément : pour que la famille prenne sens, il faut qu’ils soient tous réunis. De plus, la famille Weasley est, comme on l’a dit, la seule bonne famille de sorciers présentée aux lecteurs. Les autres sont toujours partiellement connues ou « non-complètes », comme si JK Rowling ne voulait développer qu’une seule famille, pour la mettre en valeur. D’ailleurs, tous les personnages sont aboutis, approfondis, plus ou moins tardivement dans l’oeuvre. On compte une trentaine de personnages principaux et secondaires « aboutis » dans l’oeuvre (sur la base de la fréquence des apparitions et de l’approfondissement de la personnalité, on peut lister les noms suivants : Harry, Ron, Hermione, Voldemort, Dumbledore, Rogue, Sirius, Croupton, Dobby, Abelforth, Hagrid, Bellatrix, Neville, Luna, Lupin, Drago, Lucius et Narcissa, Maugrey, McGonagall, Ombrage, Pettigrow, Tonks, Arthur, Bill, Charlie, Fred, Georges, Ginny, Molly et Percy). Neuf sont des Weasley, ce qui fait que près d’un personnage sur trois dans Harry Potter fait partie de cette famille. La volonté de faire de tous les Weasley, au fil de l’oeuvre, des personnages principaux, ou au moins secondaires, nous prouve qu’elle aime les Weasley. Elle aurait très bien pu laisser Charlie ou Bill de côté par exemple, mais elle était très certainement curieuse de les connaître. Cette curiosité, elle la fait partager avec ses lecteurs, puisque nous aurions tous été déçus de ne pas connaître un des Weasley. Elle aime tellement cette famille qu’elle n’arrive à en sacrifier un, pour la crédibilité de l’histoire, qu’à la fin du dernier tome : elle y était obligée, étant impossible que neuf personnages de la même famille survivent à toutes ces épreuves quand tant de morts étaient à déplorer. Mais elle repousse l’échéance, comme si elle était elle même peinée de devoir mettre fin à la vie d’un des personnages de cette famille. Elle compense d’ailleurs cette perte par le repentir de Percy, qu’on peut interpréter comme un cadeau qu’elle fait à cette famille.

L’amour qu’elle porte à la famille Weasley déteint donc sur nous, lecteurs.

La famille Weasley est une bonne famille de sorciers, très aimante et très pittoresque, mais de là à dire que c’est une famille idéale au sens de parfaite, on peut émettre des réserves. Elle est idéalisée : on est influencé par la vision qui nous est donnée de cette famille (la vision de Harry) et par l’amour de l’auteur pour les personnages qui la composent. On vient de voir que l’auteur, consciemment ou inconsciemment, idéalisait cette famille de sorciers qui fait par ailleurs l’objet d’une réelle fascination par Harry. Puisque le narrateur se focalise sur ce personnage, on est forcément influencé, ce qui nous rend très peu partiaux pour répondre à la question que nous nous sommes posée au départ. Cependant, si on tente de lire entre les lignes, d’occulter les sentiments de Harry et de ne prendre en compte que les remarques objectives du narrateur concernant la famille, on peut récupérer des indices qui nous laisse penser qu’elle n’est pas parfaite et qu’elle est même plutôt réaliste. Comment cependant définir l’« idéal » ? Si c’est au sens d’un « modèle », la famille Weasley représente bien un modèle de famille possible : c’est un modèle, comme on l’a vu, entre tradition et modernité, un modèle de famille avec certaines valeurs, un modèle de famille qui valorise le courage, la générosité et la loyauté. Si on prend « idéal » au sens d’un modèle de perfection, on peut cependant en douter : on a montré notamment à quel point cette famille est au bout du compte réaliste, prise au piège des problèmes familiaux « classiques ». Et c’est d’ailleurs ce qui en fait une famille attachante : serait-elle trop parfaite, nous aurions bien du mal à l’aimer. Pourtant, force est de constater, et nous pensons parler au nom de tous les lecteurs d’Harry Potter : nous adorons cette famille, si imparfaite soit-elle.

 

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