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Tigres et requins chez Bertrand Belin

Bertrand Belin n’a pas attendu le fort réussi « Parcs » pour nous perdre dans un envoûtant brouillard. Dans le paysage foisonnant, mais souvent décevant, de la nouvelle chanson française, il apparaît comme une valeur refuge, un joyau qui parvient à garder son éclat de disque en disque. Pourtant on le comprend si peu. Comme Rimbaud, comme Ferré et Bashung parfois, on a beau creuser, on ne trouve pas toujours. Cela ne nous empêche pas de les adorer tous, justement parce qu’ils nous déroutent élégamment.

Avant « Parcs », on s’était inquiété au sujet de cette Perdue qui ne reconnait pas ses mains, et dont, « à [ses] yeux rompus à l’esquive l’on devine / qu’on a brulé les archives ». On avait palpité à l’écho de ces tigres qui, ayant « senti dans le vent, le bon moment », s’élançaient vers le trou d’une poitrine.  On restait troublé par celui qui, dans Hypernuit, avait « vu sa maison brûler / puis tomber », revenant « pour venger de tout un village ».

Dans « Parcs » il est question d’un oiseau sans bec qui pense « comment ça se danse », d’une ruine et de pluie fine « parmi les digitales rouge sentimental », d’un déluge amoureux . Parmi toutes ces invitations à la rêverie, j’ai un penchant pour le petit requin de la piste n°8. Il apparait à la fin d’une chanson dans laquelle le chanteur s’amuse à mettre en scène son propre égarement.

La mélodie d’abord triste et lascive, puis s’arrachant à la fatalité et passant en mode majeur, suggère la possibilité d’une progression, d’une remontée vers la surface. Le rythme, lent mais puissamment marqué, imprime une tension qui renforce l’impression d’une quête, d’un enjeu. La voix reste sobre, ne verse pas dans le drame, tout juste s’autorise quelque montées en plateau quand il semble que le brouillard se déchire.

Des paroles, on comprend que le narrateur est dans un premier temps perdu, comme s’il s’était réveillé d’un sommeil profond ou d’un état d’inconscience :

Tout se cabre, tout se plie, dans le souvenir

[…] Un vide, un blanc, à défaillir 

J’ai passé la journée, je ne peux pas dire

Des images confuses se présentent à lui :

Je revois bien quelqu’un, debout dans un parc

Mal tenir, de là à dire,                  

Qu’il s’agirait de moi

[…] J’sais même pas qui c’est

J’sais pas qui c’est moi

Il relie ce souvenir à une femme :

Je dois avoir une amie, si vous trouvez cette amie

Qu’elle vienne

Là si je ne peux, me trouver dans ses yeux

Peine perdue

Un si petit requin, qui m’avait tant plu

On se délecte à la métaphore du « petit requin » qui semble décrire cette femme, amie, amante. Alors qu’il était plongé dans le noir, le chanteur, tout à coup clairvoyant, nous offre une image extrêmement précise et onirique. Le petit requin n’apparaît pas ici comme le prédateur impitoyable que l’on s’imagine d’ordinaire, mais plutôt comme une créature agile, élégante, qui nous tourne autour et nous mordille sans se laisser apprivoiser.

Il se peut toutefois que cette interprétation soit le fait de mon imagination. Comme Bertrand Belin le dit lui-même, « si ce n’est pas clair, c’est que le monde m’arrive de manière assez peu claire». Chacun a donc le droit, voire le devoir de rêver en écoutant ses chansons.



Renaud Thillaye

Un Commentaire

  • pierre de sommières
    Posté le 21 février 2015 à 08:16 | Permalien

    J’ai un voisin qu’on a retrouvé errant dans la campagne, il n’a plus toute sa tête m’a t on dit, il aurait pu faire allusion à un petit requin en plastique avec lequel il aimait joué enfant…

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