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Ontologie de la photo de profil, ou le retour du “complexe de la momie”

«Comme dans l’ambre le corps intact des insectes révolus» («Ontologie de l’image photographique», Qu’est-ce que le cinéma ?, André Bazin)

faces-of-facebook

Lorsque André Bazin déclarait brosser une brève psychanalyse des arts plastiques, dans le tout premier article de son essai-fleuve sur l’ontologie du Septième art (Qu’est-ce que le cinéma ?), justement intitulé «Ontologie de l’image photographique», il rappelait alors le complexe de représentation -propres à ces arts dit plastiques- dont la photographie avait paradoxalement permis de s’affranchir -complexe mimétique dont la technique de la perspective ne constituait alors selon lui qu’une des efflorescence picturales- : le «complexe de la momie».

Complexe de la momie

«Fixer artificiellement les apparences charnelles de l’être, c’est l’arracher au fleuve de la durée : l’arrimer à la vie». Sans doute, est-ce une des plus belles formules introductives à la pensée aphoristique d’un essayiste aussi profond qu’André Bazin: le «complexe de la momie», c’est la cristallisation pure des velléités mimétiques de tout artiste face à la fluctuante contingence du réel et à la fugacité endeuillée de l’instant. La momie du complexe, c’est cette statue tout de natron faite d’un homme tout entier pétrifié par le terreur de savoir qu’il est destiné à disparaître.  Aussi, comment repenser le complexe de la momie, à l’ère d’une œuvre telle que celle de l’artiste technophile Natalia Rojas : «The Faces of Facebook» ? Dans cette gigantesque fresque pixellisée, constituée de l’ensemble des photos de profil du réseau social éponyme, le «complexe de la momie» se trouve dans un état d’hypertrophie qui prête à confusion.

Mille millions de selfies

Selfie, auto-représentation de soi par soi, n’est pas pour rien le mot de l’année 2013 ! Une majorité de ces 1 267 191 915 photos de profils dissèquent l’anatomie d’un narcissisme momifique généralisé: selfie, certes, mais aussi, belfie, welfie, helfie, autant d’organes humains mis à l’avant, et fièrement exhibés, dans cette grande et vaste momification dont tout un chacun se targue. Facebook: nouveau miroir en lequel Narcisse contemporain se mire -non sans délectation. Peut-être ne sont-ce pas à proprement parler des œuvres d’art, mais le présupposé ontologique est le même : témoigner de sa présence, ou plutôt, sur-témoigner de son hyperprésence, dans un régime d’hypervisibilité consacré par l’extension généralisée des réseaux sociaux, et jouer le rôle quotidien d’une surperformance identitaire en zone oculo-réticulaire.

L’autocélébration des oubliés de l’histoire

Ainsi, lorsque l’historien Alain Corbin appelait ironiquement de ces vœux la formation d’une «Académie pinagotique», peu après avoir sorti un ouvrage révolutionnaire du point de vue de l’épistémologie historique, l’histoire d’un parfait inconnu, il était loin de se douter que cette «Académie pinagotique» pourrait trouver dans les réseaux sociaux une de ces principales bases de données : Louis-François Pinagot, humble sabotier de Bellême, encore inconnu de tous, était le choix de Corbin qui avait décidé de s’attarder de façon quasi-monographique sur les oubliés de l’histoire. Mais aujourd’hui, les oubliés de l’histoire sortent de l’ombre, et l’homme lambda s’exhibe chaque jour à la vue de tous dans son plus simple apparat social. Aussi devrions-nos également nous interroger sur le pendant “acoustique” de la photo de profil, à savoir le statut, le tweet, soit la production infiniment condensée d’une verbalisation destinée au partage, et à la lecture, qui sort de son mutisme la plasticité simple et aphasique de la photographie sociale. Comment ne pas rapprocher le tweet, de la possibilité d’une nouvelle forme d’écriture,  que l’on sait chère à un essayiste tel que Roland Barthes, des Fragments d’un discours aux feuillets du Journal de deuil en passant par les principales figures de son séminaire sur le désir de Neutre: une écriture faite de fragments, et de figures, une forme éclatée mais sensible, comme un copeau de chocolat dur fond doucement sous la langue, ou une bouffée d’air frais investit les poumons, la forme aphoristique même, celle du Wittgenstein du Tractatus, du Cioran des Syllogismes, et du Wilde des Maximes. On ne saurait résister au plaisir rétroactif autant qu’anachronique de considérer certains de leurs aphorismes comme le format ‘tweetable’ d’une jouissance cybernétique ténue contrainte aux 140 caractères : «Le cynisme de la solitude est un calvaire qu’atténue l’insolence».

Narcisse 2.0

La fragrance du fragment se jouit dans l’éclat du masque, et l’écrivain 2.0 s’affirme désormais comme le Narcisse contemporain prêt à jouer le jeu de sa sur-représentation permanente à travers le flux quotidien de ces éclats choisis. Aussi, on est plus très loin du «Punctum», de ce qui point, de ce qui frappe, de ce qui touche, de ce dont parlait justement Barthes dans son essai sur la photographie, La Chambre Claire, lorsqu’il évoquait la beauté quasi-fulgurante, et l’affect étonnamment puissant qui pouvait le saisir au vif dans le détail apparemment anodin d’une photographie ! Que ce soit la photographie de profil, ou même le statut et le tweet, dans cette dynamique contemporaine de la «(sur-re)présentation de soi», il semble que l’on en soit en mesure de prôner une esthétique du fragment.

Matthieu Parlons

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