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Eduardo Yentzen : “S’opposer à Pinochet par la résistance culturelle”

Une version courte de cet article a été publiée sur l’humanité.fr le 12 septembre 2015.

Ecrivain, professeur et journaliste, Eduardo Yentzen est fondateur de “La Bicicleta”, l’une des principales revues de la résistance culturelle anti-Pinochet, au Chili, entre 1978 y el 1987. Rencontre avec une figure importante de la jeunesse et de la culture chiliennes des années 1970.

fotoblog  Eduardo Yentzen

Raconte-nous la naissance de “La Bicicleta” et ce que tu avais fait auparavant.

Cette revue naît, à l’époque, dans le cadre d’une réflexion politique générale et d’une stratégie politique d’affrontement de Pinochet, à travers ce que nous avons appelé la « résistance culturelle ».

Il faut bien comprendre le contexte : au début de la dictature, en plus du couvre-feu, les gens avaient l’interdiction absolue de se rassembler dans les lieux publics. Le pouvoir militaire cherchait à museler tout dialogue et toute cohésion des groupes anti-dictature. Cette « résistance culturelle » était en fait une proposition de rassemblement autour de la culture, et donc de défiance vis-à-vis de l’interdiction légale de se regrouper.

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Avant de créer cette revue, j’avais déjà été un promoteur actif de la résistance culturelle, en 1976 et 1977, dans les universités de Santiago. J’ai d’ailleurs dirigé à ce moment-là les toute premières organisations culturelles universitaires anti-dictature au Chili.

D’où te venaient ces convictions politiques très fortes ?  Tu dirais que « La Bicicleta » était purement culturelle ou qu’elle avait aussi  une dimension forcément politique ?

“La Bicicleta” était un projet politique mais pas partisan, même si certains d’entre nous militions dans des partis de gauche. C’était simplement un moyen créé pour renforcer cette résistance culturelle qui nous tenait à cœur. Je ne suis pas de gauche en réalité, ni même centriste : mes convictions à ce moment-là étaient tout simplement antidictatoriales. Ce qui m’a intéressé, très tôt, c’était de défendre une vision plus holistique, un changement de paradigme (à savoir replacer la créativité au centre de l’interaction sociale, penser le lien social comme une énergie entre des êtres créateurs, nldr). C’était donc large et diffus.

Vous avez publié 70 numéros de la “Bicicleta”, donne-nous des exemples de ce qu’on pouvait y lire…

Nous voulions surtout avoir une influence sur la nouvelle génération qui allait vivre sa jeunesse sous la dictature, la revue était donc une revue culturelle “pour jeunes”, pourrait-on dire. Et pour toucher la jeunesse, la musique est un canal privilégié. On s’est donc vite ancré dans le ‘Canto Nuevo’, l’expression musicale de la résistance culturelle, héritière de la ‘Nueva canción chilena’ qui a eu des représentants comme Violeta Parra ou Victor Jara.  La revue traitait de multiples thèmes sociaux, existentiels, écologiques, spirituels, éducationnels, littéraires, ou théâtraux.  Bref, tout l’univers de la culture, au sens large, mais toujours dans cette perspective d’un retour désiré de la démocratie…

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Comment as-tu vécu les années Pinochet ? As-tu subi des menaces ? Quelles ont-été les conditions matérielles de ta vie et de celle de ta revue pendant toutes ces années ?

J’ai dirigé la revue de mes 24 à mes 34 ans. On avait juste le nécessaire pour louer une pièce dans une maison collective, manger, payer les charges… et nous mobiliser. Mais nous avions évidemment un accès gratuit à toutes les manifestations de résistance culturelle de cette époque, donc nous sortions beaucoup ! Notre vie était risquée et il fallait bien sûr faire avec la peur quotidienne : il y eut des réquisitions de numéros du magazine et quelques menaces, mais nous n’avons pas eu à subir une répression directe ou physique. Certains de mes amis, eux, l’ont connue.

La chance nous a souri en réalité. Il faut aussi dire que notre ligne éditoriale de résistance n’était pas violente et ne s’attaquait pas directement au régime répressif de Pinochet, elle se positionnait plutôt sur le terrain d’un futur démocratique souhaité et de la défense de la libre création de la jeunesse chilienne.

Tu as récemment publié le libre « La voix des années soixante-dix. Un témoignage de la résistance culturelle à la dictature, 1975-1982 », pourquoi ? Qu’y racontes-tu ?

C’est un témoignage sur toutes les actions que je viens de te raconter. J’ai voulu l’écrire pour laisser un témoignage, mais aussi comme une revendication générationnelle, parce que dans l’histoire du retour de la démocratie au Chili, le rôle de notre génération qui a lutté dans les années 1970 est souvent sous-estimé… On se focalise surtout sur les mouvements sociaux des années 1980, plus visibles, il est vrai.

Pour moi, la lutte culturelle a créé, dans les années 1970, les fondements de la révolte sociale de la décennie suivante.

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Tu écris aujourd’hui dans la revue Somos, spécialisée dans le thème du développement personnel et de la méditation. Cette nouvelle activité a-t-elle à voir avec tes engagements antérieurs ?

Ma rencontre avec le développement personnel a lieu une année avant le coup d’Etat (11 septembre 1973). A ce moment-là, je vis une crise existentielle qui me pousse à arrêter les études et à tout remettre en question. En cherchant des pistes pour retomber sur mes pieds, je comprends alors que le développement personnel, c’est un peu la psychologie sortie du champ médical et devenue la mission personnelle de chacun d’entre nous.

Ensuite, au milieu de la dictature, en 1980, je suis entré dans une école spirituelle à laquelle j’appartiens toujours aujourd’hui. Donc oui, ce sont des thèmes, des mondes, qui m’ont accompagné hier et qui m’accompagnent encore aujourd’hui.

En parallèle, tu travailles pour la Fondation Chile Inteligente, notamment au collège Valentin Letelier à Santiago : tu es directeur du projet ‘Iluminar la Educacion” qui propose, entre autres, aux élèves très défavorisés de cet établissement des ateliers de musicothérapie, de relaxation et de méditation. C’est pour toi une façon de participer à la rénovation du système éducatif chilien, enjeu majeur dans ce pays ?

Le monde de l’éducation est justement un pont entre le social et le développement personnel, entre le culturel et le politique. Tout mon engagement est tendu vers l’envie d’apporter, à travers l’éducation, ce changement de paradigme que je réclame. Ce que nous faisons, c’est rendre accessible aux élèves des collèges publics, en situation de grande vulnérabilité sociale, une sorte d’apaisement émotionnel et les clés du vivre-ensemble.

Quels sont tes projets aujourd’hui, tes rêves ?

Je capte en vol tous ceux qui surgissent dans ma vie ! Le jour-le-jour, c’est comme un incubateur de possibilités. Certaines choses peuvent se faire, d’autres non. J’ai toujours adoré faire des choses différentes, et de préférence, plusieurs à la fois. Mais le sens de mes actions est toujours le même, celui que je t’ai présenté jusqu’ici. Je veux continuer à approfondir mon travail intérieur et contribuer comme je peux au changement de paradigme fondamental.

Propos recueillis et traduits de l’espagnol (Chili) par Quentin Jagorel

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