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Harry Potter : une œuvre d’art (Partie 1/2)

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En règle générale, les créateurs de chefs d’œuvre savent ce qu’ils font : « J’ourdis ma littérature », écrivait Borges… J. K. Rowling n’a pas écrit Harry Potter pour qu’il envahisse les supermarchés, mais plutôt, selon la formule de Valéry, – « Tout s’achève en Sorbonne », – pour qu’il fascine la faculté. On lit, certes, à la fin du prologue, « Tous les enfants… connaîtront son nom », mais qu’est-ce que ça prouve ? Beaucoup d’enfants connaissent les noms de Sinbad, Don Quichotte, Robinson Crusoé, Ivanhoé, Jane Eyre, Olivier Twist, d’Artagnan et Mowgli ; or ces héros ne figurent pas seulement en Folio Junior, ils sont aussi en Pléiade. Juste avant, Joanne Rowling a fait dire au professeur McGonagall : « On écrira des livres sur lui. » Ce n’est pas la même idée. Elle ne parle pas de vacarme, mais de travail. Elle prédit que la critique, la vraie, celle qui s’occupe des textes, pas des ventes, s’occupera de son livre. Prédiction optimiste, car les critiques dignes de ce nom, on les attend toujours ; prédiction en cours d’accomplissement, si l’on veut bien me suivre dans le présent article, où je veux démontrer que Harry Potter est une œuvre d’art.

À quelles conditions un roman est-il une œuvre d’art ?

« Madame Bovary est un chef d’œuvre, c’est-à-dire un livre comme il y en a peu », disait Sartre. Première condition donc : qu’on s’exclame en lisant qu’on n’a jamais vu ça !, – et le fait est que ce qu’on appelle l’histoire de la littérature, c’est une suite d’exceptions.

Divers critères sont à considérer : une bonne histoire, la création d’un monde et de personnages, ainsi que des pages mémorables par leur intensité ou leur drôlerie, des pages qui suscitent des émotions et des pensées. À propos d’Orgueil et Préjugé (1813), John Halperin célébrait Jane Austen pour son « art de mener l’intrigue », ses « dialogues dignes d’un Wilde », la distinction qu’elle opère « entre les vraies et les fausses valeurs morales ». Nabokov enseignait qu’un grand écrivain est à la fois « conteur, pédagogue et (surtout) enchanteur ».

Quand on parle d’un roman, il faut pouvoir en saluer la mise en forme du temps ; quand on parle d’art, il faut vérifier qu’il y a style.

Ultime condition : depuis Gide (Paludes, 1895, Les Faux-Monnayeurs, 1925), Proust (Le Temps retrouvé, 1927) et Huxley (Point contrepoint, 1928), on attend toujours un peu de « mise en abîme », au moins des indications sur ce que l’auteur pense de l’écriture, de la littérature, de l’art en général…

Un tort fut de réduire Harry Potter à des modèles éprouvés : le réemploi d’Enid Blyton, Tolkien, Horowitz… Interpréter ce livre suppose de rouvrir des auteurs plus anciens et d’une autre envergure. Commeje l’ai dit ici même (le 26 nov. 2012), en partie du moins, je n’y reviens pas.

Dans un autre article (3 mars 2013), j’ai montré que Joanne Rowling avait très habillement posé sa voix, – ce qu’on appelle la voix narrative, – en évitant deux écueils : faire raconter l’histoire par Ron ou Hermione ; la faire raconter par Harry lui-même. Ainsi a-t-elle pu, entre autres, déployer son humour, – dont Harry, souvent, fait les frais, – et maintenir le suspens.

Avec une imagination peut-être la plus riche de l’histoire du monde, elle a créé un univers. On a pu s’extasier devant les têtes d’éléphant au coin du lit où meurt le Sardanapale de Delacroix et devant les montres molles de Dali ; que dire alors des hiboux qui portent le courrier, du choixpeau qui dialogue avec nos peurs et nos désirs, du miroir qui nous berce et nous berne ? Comme Lewis Carroll, c’est un maître du merveilleux. Amusant, poétique, astucieux, son monde entre en résonance avec le nôtre : les balais magiques combinent hélicoptères et scooters ; le quidditch fait la satire du football ; le saule cogneur pourrait se faire embaucher comme videur de boîte de nuit ; la carte du maraudeur est une extrapolation du GPS ; on plonge dans la pensine comme dans un carton d’archives, avec le son et l’image en plus ; même la connexion qui permet à Harry d’entrer dans l’esprit de Voldemort rappelle les logiciels espions qui éventent les secrets d’État. L’enchantement est là, – celui que réclamait Nabokov.

Il voulait aussi un récit palpitant ; – il travaillait à Lolita (1955). Chacun sait que Harry Potter se dévore. À la première lecture, il appert que À l’école des sorciers est un délice, – de l’eau pure, – que le Prisonnier d’Azkaban est passionnant et le Prince de Sang-Mêlé magnifique, – à proportion de ses ambitions ! – mais que les autres sont un peu moins réussis. Jugement qui se nuance volontiers : l’entrée en scène de Dobby, par-delà sa drôlerie, et la lutte finale, dans la Chambre des secrets, sont terriblement angoissantes ; les chapitres au cimetière, à la fin de la Coupe de feu, restent un sommet de l’œuvre ; Dolores Ombrage ne sera pas oubliée ; et la fin des Reliques de la mort campe Rogue pour l’éternité. Mieux encore, cette longue intrigue ramifiée résiste à d’incessantes relectures.

Le statut du texte n’est rien moins que simple : de prime abord, un conte, un roman pour gosses, une série ; à la longue, un cycle, un roman, – j’ai expliqué cela (14 nov. 2013) ; un roman où Poudlard reprend le décor des romans de chevalerie, sans les chevaux. La répartition en quatre maisons reproduit la société féodale, avec le clergé cérébral à Serdaigle, la noblesse à Gryffondor, les paysans poussifs à Poufsouffle, tandis que Serpentard réunit les individus en rupture de ban. Le preux se doit de les affronter, de vaincre le dragon, de sauver Ginny, d’écouter les conseils d’Albus « Merlin », de seconder « le roi » Albus, – l’épée restant la seule arme légitime quand le juste n’a d’autre choix que de donner la mort.

Harry Potter commence pourtant, avec les Dursley, comme une satire sociale. À la longue, il se mue en roman d’apprentissage, réaliste donc ; – et l’intrigue emprunte aux enquêtes policières ainsi qu’à ces premières journées des procès d’assises, où, avant d’en venir à l’examen des faits, la cour s’efforce de cerner la personnalité de l’accusé, – Tom Marvolo Riddle (Tom Elvis Jedusor), révélé par la pensine. En définitive, avec autant de culture que de science, autant de science que de fantaisie, autant de fantaisie que de rigueur, autant de rigueur que d’aisance, autant d’aisance que de hardiesse, autant de hardiesse que de témérité, et surtout de la témérité, J. K. Rowling a fondu plusieurs traditions distinctes du roman anglais, comme si elle ambitionnait de les rajeunir toutes. Il s’ensuit que son roman est le plus long qu’aucun Britannique ait jamais écrit, plus long même que Le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell (1957-1960), et qu’elle a dû inventer une temporalité adéquate.

La question est cruciale. Il s’agit, pour le romancier, de donner l’illusion que « du temps a passé » ou, plus rarement, que« tout est allé très vite ». S’il échoue, le lecteur se déprend des personnages, il cesse d’y croire.

Dans Les Trois Mousquetaires (1844), Vingt ans après (1846) et Le Vicomte de Bragelonne (1850), publiés en feuilleton et presque à la file, Dumas doit persuader son lecteur que des personnages quittés la semaine dernière ont pris vingt ans. Il y parvient par divers procédés, le plus net étant de peindre Athos, dès le début, comme déjà vieux à trente ans, et de lui conférer un prestige tel que son esprit désillusionné contamine peu à peu d’Artagnan et Porthos. Comme Dumas ne peut grimer les visages ni maquiller les corps, c’est par l’âme qu’il vieillit ses héros.

Dans « Combray » (Du côté de chez Swann, I, 1913), – « Combray, de loin, à dix lieues à la ronde, vue du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques… », – Proust, pour restituer l’enfance du Narrateur, superpose trois durées : celle du jour, du matin au soir ; celle de l’année, de Pâques à la Toussaint ; et celle d’un des âges de la vie, puisque le garçon peut avoir dix ans au début de la séquence et dix-huit à la fin. C’est très subtil, d’autant que l’imparfait règne sans partage sur le récit, en sorte que tout paraît désuet et routinier, même les dialogues, – aimable et morne comme un dimanche en famille, comme une adolescence en famille quand l’adolescent implose et n’explose pas.

À son tour, Joanne Rowling a conçu une mise en forme du temps inédite, – encore que Dickens en ait eu l’intuition dans David Copperfield, où il joue avec de façon marginale. Elle ne se contente pas de fêter les anniversaires de Harry ou de le faire monter de classe, elle complexifie sa phrase, sa pensée, à mesure que l’âge développe en lui l’aptitude au raisonnement complexe. Dumbledore, à l’instar du psychanalyste, attend d’ailleurs que son élève ait accompli seul l’essentiel du chemin pour lui soumettre, une à une, ses interprétations ; et le procédé est si bien rodé qu’il peut se perpétuer après la mort du maître, quand Harry, citant le Vif d’or, arrive « au terme » de son adolescence et de son analyse.

En chemin, il a croisé un nombre ahurissant de personnages, une quarantaine, qui ne forment pas une collection, un chapelet, comme dans le roman picaresque et dans la réalité, mais que l’on suit de tome en tome. Comme Chloé d’Arcy, Juliette Chopin et Edgar Dubourg le rappellent à propos des Weasley (article du 1er juillet 2014), tous sont saisis du point de vue de Harry, et il ne brille pas par sa lucidité. Le lecteur prend sur lui unelongueur d’avance, mais guère plus, en sorte que, pour nous aussi, ce sont d’abord des stéréotypes, des clichés.

Car la romancière a appris de ses devanciers à lancer un comparse, à fixer son apparence, à lui donner d’entrée un ton et des certitudes ; ainsi les Dursley ou Drago (23 avril 2013). Il s’ensuit qu’on distingue bien les personnages, – ce qui, notait Borges, est le cas chez Conrad, pas chez Dostoïevski. Certains ne varient guère, par exemple McGonagall ou Hagrid, encore que ses amours avec Madame Maxime ajoutent un peu de piment, tandis que d’autres, sans changer, bénéficient d’approfondissements, – songeons à Voldemort (17 juin 2012) ou à Phineas Nigellus Black, cette réussite inespérée : rien qu’un portrait animé, et surtout animé de sentiments hostiles, avec une voix flûtée et l’esprit persifleur. Dans la tirade où il sermonne Harry, il n’a pas tort, sauf qu’il oublie de s’attendrir, et ce n’est pas glorieux pour un enseignant. Son compte est-il réglé ? Quand Dumbledore lui apprend la mort de Sirius, il s’exclame : « Je ne vous crois pas. » Phrase absurde, cri d’une douleur qui s’interdit de crier ; et aussitôt il y a un cœur ; Phineas existe ; Mrs Rowling a gagné.

Comme son héros mûrit, comme il apprend des démentis qui s’amoncellent, divers personnages peu à peu se dévoilent ; le cliché se fissure ; et l’on voit advenir des êtres authentiques. Comme chez d’autres, tout au long du XIXe siècle, le procédé tient du coup de théâtre et du retournement.

Dumbledore, je crois, doit beaucoup de son aura à son plus probable modèle, – Léonard de Vinci : même haute stature, même barbe blanche, même amabilité, même esprit d’investigation, même côté gamin, même décor d’inventions insolites, même génie lumineux, même homosexualité mystérieuse (30 mars 2012)… Néanmoins, qui est-ce ? On devine que cet amoureux de l’amour a surtout connu la solitude ; on apprend que ce grand humaniste a débuté à l’extrême-droite. Harry l’absout, et il fait bien ; mais son mentor reste ambigu. Comme à l’époque de Grindelwald, où il était prêt, « pour le plus grand bien », à malmener et molester les moldus, le voici prêt, en vertu d’une logique analogue, à envoyer Harry « comme un porc à l’abattoir ». S’il espère la survie du petit soldat, le chef de guerre sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; mais où est passé son cœur ? Rogue est moins dur que lui.

L’autre grande figure morale descend aussi de son piédestal. La faute d’Hermione n’est pas d’aimer un jeune homme plus sensuel que savant, mais, elle qui dénonce l’humiliation des elfes, de se permettre d’humilier Ron. Odieuse, ridicule et butée, la Hermione des Reliques corrige l’impression antérieure que la fille était bonne fille, en tout cas plus sensée que les garçons. Si vive que soit l’estime de l’auteur pour son héroïne, il lui importe bien davantage encore de démasquer chacun, afin que personne ne soit le dieu de personne.

Aussi subsiste-t-il, à dessein je pense, des zones d’ombre. La sexualité de Harry est évoquée (21 sept. 2012) ; celle de Fenrir Greyback, le violeur pédophile, s’avoue sans fard ; mais qu’en est-il de Queudver ? Un mot de Sirius suggère qu’il était épris de James Potter, ce qui pourrait expliquer sa trahison. Et qu’en est-il d’Horace Slughorn ? Antoine Stéphany n’exclut pas la perversion (7 juillet 2014) ; on peut aussi se demander si Horace n’a pas été l’amant d’Albus qui, du reste, ne l’aurait pas fait venir à Poudlard s’il l’avait jugé malsain. – Ces questions rappellent qu’un personnage bien créé n’a pas moins de secrets qu’un homme bien réel ; elles attestent que les stéréotypes initiaux ont été démolis et submergés.

À l’arrivée, on peut juger Dumbledore encore un peu trop convenu, Ombrage trop statique, Hermione caricaturale et Ron inabouti, il n’empêche qu’ils existent ; et Rogue n’a pas fini de nous inspirer à part égale de la gratitude, de la pitié et de l’effroi. Même des figures sommaires comme McGonagall et Neville, ou carrément improbables comme Dobby, finissent par devenir convaincantes : si l’on est ému à la mort de Dobby, n’est-ce pas qu’il est devenu réel pour nous ?

Aussi sommes-nous captivés. J. K. Rowling peut à loisir nous faire rire et nous faire pleurer, nous plonger dans l’angoisse, la colère, ledeuil, ou nous éblouir, nous réconforter. Il y a des passages ratés, – chez Molière aussi, – mais, pour ce qui est de raconter et d’enchanter, son livre est plus qu’à la hauteur.

On objectera qu’elle n’a pas de style. Encore faut-il s’entendre ! Ce qu’on appelle style, ce sont d’abord des tics d’écriture, certes faciles à pasticher, mais qui n’aident pas le texte ; et quand on dit qu’Untel « écrit bien », ça veut dire qu’Untel fait des jolies phrases. Mais si la littérature était affaire de jolies phrases, Jean d’Ormesson serait le plus grand écrivain du second XXe siècle. Inversement, Théophile Gautier et Julien Gracq nous ont laissé, dans Le Capitaine Fracasse (1863) et Au château d’Argol (1938), des pages sublimes, inégalables, mais qui les a lues ? Un roman peut mourir d’une trop ostensible beauté.

J. K. Rowling a le style qu’elle veut avoir. Chaque coup fait mouche. Il est rare qu’elle donne l’impression d’avoir raté la phrase, de n’avoir pas trouvé la formule efficace, y compris quand elle a pris des risques.

Voyons, par exemple, sur Rogue, tel qu’il apparaît à son premier cours : « His eyes were black like Hagrid’s, but they had none of Hagrid’s warmth. They were cold and empty and made you think of dark tunnels. » (Ses yeux étaient noirs comme ceux de Hagrid, mais ils n’avaient pas la chaleur de ceux de Hagrid ; ils étaient froids et vides, et vous faisaient penser à de sombres tunnels.) Des tunnels, quoi de plus laid ? Phrase laide, dira-t-on. Sauf que Stevenson nous avait déjà fait une phrase du même genre, pour décrire Long John Silver « with a face as big as a ham » (avec une face aussi grosse qu’un jambon). Aussitôt on voyait une tête énorme, rouge, veinée, affreuse, menaçante ; avec ce jambon, Stevenson créait le monstre à jamais. J. K. Rowling réalise un exploit comparable. Ces tunnels dissuadent de trouver Rogue attachant et surtout ils empêchent qu’on voie en lui. La jeunesse rudoyée, la curiosité trouble pour la magie noire, le passé enfoui sous le masque blafard, – il y a du Monte-Cristo en Severus Snape, – la faute toujours béante, – il y a peut-être du Lord Jim, – la souffrance, la fidélité, le courage, la solitude de l’espion indéchiffrable, tout Rogue est déjà là ; et si le mot n’est pas joli, la phrase est belle parce qu’elle est vraie, parce qu’en art il n’y a de beauté que rapportée au sens de l’œuvre.

Autre exemple, histoire de la confronter à Proust, – n’en déplaise aux incrédules, c’est possible, parfois. Le Narrateur de Proust vient d’encenser un garçon d’ascenseur pour sa dextérité : « Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur. » Énumération drôle, mais gratuite, un rien coquette. Passons à Dumbledore à la fin du tome VI ; il est arrivé avec Harry dans la caverne, où l’arrête un liquide vert au fond d’un bassin :« This potion cannot be penetrated by hand, vanished, parted, scooped up or siphoned away, nor can it be transfigured, charmed or otherwise made to change its nature… I can only conclude that this potion is supposed to be drunk. » Traduction de Jean-François Ménard : « On ne peut pas plonger la main dans cette potion, il est impossible de la faire disparaître, de la fragmenter, de la vider, de la siphonner, de la métamorphoser, de l’ensorceler ou d’en changer la nature de quelque manière que ce soit… J’en arrive à la conclusion qu’il faut la boire. » Énumération, certes, moins brillante et pas drôle du tout, mais à faire dresser les cheveux sur la tête, en sorte que le lecteur ne s’avise même pas que l’auteur vient de réussir un morceau de bravoure. Nous avons là, je crois, une clef pour comprendre le style de J. K. Rowling : elle n’a aucun souci d’elle-même, de son image d’écrivain, et ne vise qu’à l’efficacité, qu’elle atteint.

Dernier exemple – Ron vient de détruire le médaillon de Serpentard : « The thing that had lived in the Horcruxe had vanished ; torturing Ron had been its final act. » (La chose qui avait vécu dans l’horcruxe avait disparu ; torturer Ron avait été son dernier acte.) Phrase « sans style », s’il faut des effets pour qu’on daigne parler de style ; mais phrase rythmée en sourdine par la répétition du son had ; phrase qui, avec « la chose », répugne à nommer l’innommable ; phrase qui s’interdit, par pudeur, de dire plus que « torturer » ; phrase qui juge ce « dernier acte », mais sans verbiage ; phrase toute en intériorité, plate, mais belle, parce que l’horreur est dite sans être commentée, parce que l’émotion est contenue, parce que la dignité de Ron est rétablie. Au-delà, c’est bien Ron qu’on entrevoit, le maillon faible du trio, le plus fragile, le plus paumé, le plus douloureux des gamins, qui n’a d’autre espoir que de tout casser, mais qui, au moment où l’occasion lui en est donnée, s’avère incapable de punir Hermione et incapable de se venger de Harry, parce qu’il est faible jusqu’au stade ultime du découragement, jusqu’au degré dérisoire du sacrifice, – et alors on voit son âme, une âme dont, justement, la faiblesse fait la noblesse.

« Les faits mémorables se passent de phrases mémorables », disait Borges. Joanne Rowling a opté pour une phrase claire, précise, ferme et sans afféterie. Son public initial l’exigeait, son éthique aussi sans doute : sauf quelques périodes en fin de chapitre, – pour la mort de Dobbyet c’est superbe, – pour la mort de Fred et c’est beau, – elle ne se regarde pas écrire.  La virtuosité dont elle est capable, elle la prête à ses héros, à leurs dialogues, où son esprit égale ainsi celui des plus grands ironistes : Henry Fielding – cher à Paul Auster, Jane Austen – chère à tous, Oscar Wilde – cher aux justes, Evelyn Waugh – Cher Disparu (1948). Et le comble de son art s’atteint sans doute dans ses pastiches, – de Rita Skeeter, – de Percy, en qui renaît alors l’impayable Mr Collins d’Orgueil et Préjugé.

François Comba

Lire ICI la deuxième partie de cet article.

3 Commentaires

  • Saltaojos
    Posté le 12 novembre 2014 à 18:17 | Permalien

    Merci pour ce bel article !

  • Ruzena
    Posté le 27 mars 2016 à 14:38 | Permalien

    Superbe article ! Harry Potter est un chef-d’oeuvre, mais je crains que la platitude des films n’ait éclipsé la complexité du livre. Dans les films, les personnages (Harry le premier) tombent souvent dans le stéréotype que leur épargne les livres…

  • Arthur
    Posté le 1 octobre 2017 à 20:02 | Permalien

    Quel bel article ! Probablement un des meilleurs que j’ai pu lire sur Harry Potter, merci beaucoup. Vous saisissez parfaitement la richesse hors normes de ce texte, chef d’œuvre s’il en est, qui ne mérite pas le mépris que les juges auto-proclamés de la littérature lui accordent souvent. On peut trouver que Harry Potter est un grand livre, au même titre qu’Un Balcon en Forêt par exemple, pour des raisons tout à fait différentes, avec ce point commun que la forme trouve une harmonie rare avec le fond.
    Merci aussi pour toutes les comparaisons et références ; certaines m’échappent, et ce sera un plaisir de les découvrir et les mettre en parallèle avec certains aspects de Harry Potter.

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