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5 façons de revenir en politique quand on s’appelle Sarkozy

«  Les absents ont toujours tort de revenir  » (Jules Renard)

C’était clairement l’événement le plus attendu de ces derniers mois (au moins pour les médias). Après une rentrée politique chargée d’embûches, le retour sur la scène politique de l’ancien chef d’État Nicolas Sarkozy vient clore un mois de septembre fortement mitigé. Le vendredi 19 septembre, à 16h14 précises, la tornade Sarkozy éclatait, empiétant sur les précédents scandales qui avaient durement secoué l’environnement politique français. Jamais vraiment parti, l’  «  hyper-président  » qui a dirigé la France de 2007 à 2012 revient pour briguer la présidence de sa «  famille politique  » comme il l’appelle désormais (l’UMP) afin de – pourquoi pas – revenir encore plus en force pour les élections présidentielles de 2017.

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Difficile pour celui qui les a dirigés de redevenir un simple «  Français parmi les Français  ». Mais comment s’est mise en place la stratégie de communication (peu discrète) de l’ancien président  ?
Retour sur les différentes étapes d’une communication ficelée qui remonte à l’échec de Sarkozy aux élections présidentielles de 2012.

Carla Bruni, à qui sonne le glas

6 mai 2012. Pour le candidat perdant, tout est clair  : «  une page se tourne pour moi. Je ne serai pas candidat aux législatives, ni aux élections à venir  ». Le trait final de son expérience politique serait-il tiré  ?

Apparemment, non  : deux ans plus tard, la porte qui mène aux arènes politiques semble se rouvrir. Ce n’est pourtant pas l’ancien président himself qui sème les premiers cailloux le reliant à ses attaches passées… Lorsque l’animatrice américaine Ellen Degeneres invite sur son plateau l’épouse de Sarkozy, la chanteuse Carla Bruni, pas question d’éviter le sujet pseudo-ambigu d’un hypothétique retour (on est alors en avril 2014). À la question «  souhaitez-vous que votre mari se présente aux élections présidentielles de 2017  ?  », Carla Bruni donne le la à la mise en scène faussement timide du retour sur lequel tout le monde spécule  et répond : «  en tant que femme, non, en tant que citoyenne, oui  ». L’ex Première Dame pose les fondations de l’image que Sarkozy cherchera à imposer plusieurs mois plus tard et qu’il a revêtu il y a quelques semaines  : celle du berger du peuple, de l’homme providentiel.

Carla

Soucieuse de remplir sa part du marché sur les ambitions probables de son mari, et parce que le bruit médiatique est toujours bon à prendre, elle n’oublie pas d’ajouter que (quand même) «  personne n’est jamais sûr de rien dans la vie.  » Tiens tiens… Première faille, première lueur de doute  ? Première oui, et d’une longue liste.

Celui qui jouait au roi du silence

Suite à sa défaite, le fantôme Sarkozy a tenu la clé du silence pendant 93 jours. “Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence”  (Euripide, Fragments) ; dans la lignée du poète tragique grec, Sarkozy énonce sa prophétie au message similaire et se fait désirer : “Je parlerai, oui mais le jour où il faudra parler“. Inutile pour lui de se disperser et de risquer une plus grande détérioration de son image tandis que l’UMP peine à sortir de ses conflits fratricides qui se terminent en joutes de gladiateurs. Mais celui qui a fait mine de disparaître des médias, de l’espace public et de son milieu de sociabilité ne s’évanouit pas dans les méandres de l’anonymat pour autant. Car même les meilleures choses ont une fin, et c’est après ses trois mois d’hibernation médiatique que Nicolas Sarkozy sort de sa bulle silencieuse. Un petit retour à la vie publique en demie-teinte puisqu’il prend bien soin d’éviter tout commentaire sur l’actualité ou les difficultés qui fendent son parti (seule entorse à la règle lorsqu’il vole au secours de l’UMP après l’invalidation des comptes de campagne par le Conseil Constitutionnel). Mais chassez le naturel et il revient au galop  : celui qui affirmait avoir «  besoin de calme, de distance et de recul  » a vite compris que son tempérament vif et énergique ne pouvait pas se contenter d’une vie passée dans l’ombre, loin du pseudo-prestige qui reste à la présidence française. Et qui peut l’en blâmer  ? Passer d’une hyper-médiatisation absolue à l’obscurité médiatique la plus radicale ne pouvait pas se faire sans encombre pour cet homme cathodique qu’est Sarkozy (pour reprendre l’expression consacrée par Jean-Marie Cotteret dans Gouverner, c’est paraître)

Les cartes postales  : “Partout où je vais, je pense à vous”

Le volet suivant de sa stratégie constitue ce que les spécialistes en médias et autres politologues appellent «  la stratégie des cartes postales  ». Pour Brice Hortefeux, c’est simple  : « Imaginez une petite carte postale, au dos de la photo on pourrait lire “Bons baisers d’au-dessus de la mêlée”  ». Ce que Jean-Louis Borloo qualifie de «  façon opérationnelle  » de faire de la politique concerne en fait les furtives et ponctuelles apparitions de l’ancien président, généreusement relayées par les médias qui s’efforcent de sur-analyser ses moindres faits et gestes pour chercher ça et là une preuve, une trace, une hésitation quant à son hypothétique retour en politique.

VACS

Pour Christian Delporte, spécialiste de l’histoire des médias et auteur du livre «Come-back, ou l’art de revenir en politique» (Paris, Éditions Flammarion, 2014) «  la stratégie de la «carte postale» est idéale pour lutter contre l’oubli, alimenter la flamme chez ses fidèles et surtout empêcher toute recomposition à droite.  » Une stratégie qui correspond bien à l’expression la plus employée ces deux dernières années pour qualifier Sarkozy  : l’«  absent très présent  ». De même, dans son essai sur l’Hyperprésident (2008) le sociologue Éric Maigret montre que Sarkozy «  s’est lentement construit par le biais de récits de vie, de photographies saisissantes et de formules choc  ». Parmi ces fameuses «  cartes postales  », on trouve de tout  : Nicolas se rend à des remises de décoration, Nicolas sur son scooter (tout sourire avec sa femme dont les cheveux ne volent pas au vent), Nicolas inaugure un institut, Nicolas assiste aux concerts de sa femme, Nicolas fait du vélo au Cap-Nègre, Nicolas soutient NKM, Nicolas au bistrot, etc. Bref, Nicolas partout, mais on va le voir, surtout ailleurs.

Le leadership à l’international

Suite logique à la dissémination de ses apparences ponctuelles dans les médias français, c’est avant tout à l’étranger que Nicolas Sarkozy s’exporte pour asseoir sa stratégie et confirmer son statut de leader qui connaît les plus grands (sans jeu de mot).

La scène internationale est la première qu’il foule officiellement. Au mois d’août 2012, c’est donc via un commentaire sur la crise syrienne que Sarkozy revient, et ce, bien sûr, tandis que François Hollande alias l’actuel président de la République Française est en vacances. Vous avez dit timing parfait  ? Sarkozy n’oublie pas sa conception de la «  France qui travaille  » (1)… Même en été.

Fraîchement déchu de son statut présidentiel, Sarkozy ne perd pas la nord pour autant. Il remet vite les souliers du leadership à travers son tour du monde en tant que conférencier de luxe, la première de ses prestations se tenant le 11 octobre 2012 à New York. (2)

Ici, pas de grande surprise car, comme il l’affirmait en 2008 pour Le Point  : «  quand j’vois les milliards que gagne Clinton, moi, j’m’en mets plein les poches ! Je fais ça pendant cinq ans et, ensuite, je pars faire du fric, comme Clinton. Cent cinquante mille euros la conférence !  ».

Un nouveau job qui rapporte en effet, comme en témoignent les estimations qui sont à hauteur d’environ 100 000 à 250 000 euros pour des prestations qui ne dépasseraient pas deux heures.

Outre la valeur purement académique (sic) ou l’appât du gain financier, faire le tour du monde, c’est aussi retrouver ses anciens collègues au plus haut de la hiérarchie politique et internationale. Cela commence avec Poutine, le 14 novembre 2012, cela se poursuit par un détour au Qatar, puis un dîner avec le président de Jordanie, des rencontres avec le premier ministre espagnol, le secrétaire général de l’ONU Ban-Ki Moon, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, sans oublier sa grande amie Angela Merkel… Pour l’un de ses proches (3), “cela lui permet de rappeler que sa stature est internationale. Au-dessus même de celle de François Hollande“.

Après avoir assuré aux français – mais aussi aux yeux du monde entier – qu’il était toujours le petit favori des chefs d’État étrangers et qu’il reste tout à fait à même de gérer des relations internationales dans un climat géopolitique difficile, l’ancien ministre en communication n’avait plus que sa dernière carte à jouer  : annoncer son discours dans les règles de l’art.

«  Coucou, me revoilou  »

Celui qui détient plus de 988 000 fans (contre environ 500 000 pour François Hollande) a dit une fois  : «  j’ai un million d’amis Facebook, et je compte bien m’en servir  ». Message prémonitoire  ? C’est en effet sur Facebook que Sarkozy choisit de placer son premier pion. Un choix stratégique puisque 4 minutes après la publication de son discours via le réseau social, le message avait déjà amassé plus de 2 180 «  likes  ». Une publication virale, en somme. Mais pas un hasard. Sarkozy s’éloigne des médias traditionnels (télévision, radio, presse) pour renouer un contact direct avec son électorat, pour prouver sa modernité mais aussi et surtout  pour rappeler la maîtrise qu’il a de sa propre image.

D’autre part, revenir via les réseaux sociaux, c’est aussi prendre à contre-pied la méthode de son successeur. Perçu comme le président des journalistes, François Hollande semble quelque peu réfractaire à ces nouvelles technologies qu’il n’utilise que très rarement, malgré l’influence de son nouveau conseiller en communication, le jeune énarque Gaspard Gantzer qui souhaiterait lui imposer une communication digitale. Pour Sarkozy, insister sur les différences qu’il a par rapport à l’actuel président, c’est aussi sous-entendre qu’il peut régler les problèmes que ce dernier a causé. Mais en bon stratège, Sarkozy sait qu’il ne peut pas compter que sur le seul réseau social Facebook. Pour multiplier ses chances d’être vu, entendu et compris, l’ancien président accélère la cadence et choisit d’utiliser en plus deux autres vecteurs médiatiques  : la presse, à travers une interview pour le Journal du Dimanche, mais aussi la télé, au journal télévisé de France 2 face à Laurent Delahousse. En monopolisant l’antenne pendant plus de quarante minutes. Sarkozy rappelle à ses détracteurs qu’il a un pouvoir de frappe que peu d’hommes politiques peuvent lui envier (pour ne pas dire aucun).

L’ethos du chef

Dans sa Rhétorique, Aristote préconisait trois éléments pour convaincre le public  : le logos, l’ethos, le pathos. Le logos signifie raison et concerne la parole articulée, logiquement ordonnée  ; l’ethos, c’est l’image que l’orateur donne de lui même. Pour Guillaume Soulez, «  ce que l’orateur montre de lui-même est donc déterminant pour favoriser l’acceptation du message qu’il délivre.  » Ici, le logos est bien évidemment au service de l’ethos de l’ex-président. En mobilisant ce que Patrick Charaudeau considère comme «  l’ethos du chef  », Sarkozy réaffirme qu’il est le berger du peuple et qu’il a la stature et les épaules pour porter la fonction présidentielle à nouveau. Cela passe entre autre par la grande publicité faite au sujet de ses amitiés haut placées  ; cela passe aussi par l’expérience politique qu’il exploite lors de ses fameuses conférences. Multipliant les références gaulliennes (avec le mot «  rassemblement  » répété quatre fois dans son discours sur Facebook), Sarkozy veut réveiller «  la voix de la France  » (à la manière du Général de Gaulle le 18 juin 1940 ?) et sauver la «  destinée  » de la «  nation  » française. Il rajoute que «  ce serait une forme d’abandon que de rester spectateur de la situation dans laquelle se trouve la France  ». Se préfigurant comme l’homme providentiel et/ou le sauveur désintéressé qui ne supporte pas le triste sort de son pays bien-aimé, Sarkozy tente aussi de relayer au second plan les multiples différends judiciaires qui pourraient constituer autant d’obstacles à sa conquête électorale.

En guise de conclusion

Dans un sondage CSA pour BFMTV/RMC/20 Minutes, 52% des électeurs de 2012 qui ont voté pour Hollande l’ont fait dans le but de «  voter contre Sarkozy  ».

L’échec de Sarkozy était en partie lié à l’absence de résultats concernant l’emploi et au non-respect de ses annonces sur le pouvoir d’achat. Mais aussi à cause de son image jugée trop bling-bling et trop éloignée de la réalité civile. Aujourd’hui, deux ans après sa défaite, 2/3 français disent ne pas vouloir de son retour. S’il est absolument adulé par les partisans de l’UMP, il garde, auprès du public français, une image encore très clivante. De plus, Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’IFOP, évoque la «  malédiction des battus  »  : celui qui est battu ne peut retrouver son aura. Frédéric Dabi rappelle aussi que Sarkozy a déjà exercé la fonction présidentielle et qu’il incarne désormais le passé, n’apparaissant pas comme un personnage nouveau et neuf, malgré ses tentatives de convaincre la France de son changement.

Pour Christian Delporte, qui compare son retour à celui du général De Gaulle en 1958  : «  la force de De Gaulle fut, par son silence, d’avoir su se forger une nouvelle image, de convaincre les Français qu’il n’avait aucune ambition personnelle, qu’il revenait pour eux et non pour lui.  » (4)

Après presque deux ans de demi-silence, de cartes postales et de conférences internationales, la stratégie de communication de Sarkozy, si elle semble bien rodée, portera-t-elle ses fruits pour autant  ? D’autant plus que dans un sondage publié le 2 octobre, 56% des français ne sont pas favorables à son retour… (sondage YouGov/Le Huffington Post/i-Télé)

Si 78% des partisans UMP pensent voter pour qu’il reprenne la présidence du parti (qui changera sûrement de nom), sa probable (seconde) course à l’Élysée semble compromise.

Ophélie Perros

Sources  :
(1) http://www.francetvinfo.fr/france/sarkozy-parle-a-la-france-qui-travaille-136-fois_65627.html
(2) http://www.lefigaro.fr/politique/2012/10/11/01002-20121011ARTFIG00782–new-york-nicolas-sarkozy-donne-sa-premiere-conference.php
(3) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/ump/pourquoi-nicolas-sarkozy-tient-tant-a-ses-cheres-conferences_1579235.html#sVjLdbjooKCUrq0q.9
(4) http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/02/26/31001-20140226ARTFIG00085-retour-de-sarkozy-les-dangers-de-la-strategie-de-la-carte-postale.php

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