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Moradokmaï : « Le théâtre thaï comme arme contre la mondialisation » (1/2)

Agathe Charnet et Lillah Vial sont parties cet été à la rencontre de la troupe de théâtre Thaïlandaise « Moradokmaï », qui a choisi de combattre par la pratique intensive et la rigueur de vie la déperdition du folklore thaïlandais. Reportage au coeur de cette étrange et fascinante communauté qui exige une dévotion totale de ses membres au nom d’un idéal de vie fondé sur l’exigence artistique, l’auto-suffisance économique et l’enseignement inter-générationnel.

Songes d’une nuit d’été au coeur des rizières

Il est quatre heures trente du matin dans la province de Pathum Thani, à une quarantaine de kilomètres de Bangkok en Thaïlande. Le soleil se lèvera dans quelques heures, la chaleur moite coutumière est encore atténuée par la douceur de la nuit. Les premiers oiseaux diurnes lancent des cris perçants au milieu du bruissement continu des insectes. Tout semble tranquille.

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Pourtant, au centre d’un grand chapiteau de bois et de pierre, une trentaine d’enfants et adolescents accompagnés de leurs professeurs sont déjà debout. Eclairés par des bougies tremblotantes, ils psalmodient avec vigueur des odes à la nature et à leur communauté. Pendant plus de quatre heures ils vont procéder à un rituel quotidien : se réunir et répéter à l’infini les mouvements de danse et de musique thaï traditionnelles. Ils exécutent avec adresse les exercices d’étirement des mains et d’assouplissement des articulations qui constituent les bases des danses folkloriques thaïs Khon et Likay. Soutenus par le rythme saccadé du « Ranat » – cet instrument de bois conçu en forme de demi-lune que nous pourrions comparer à notre xylophone – les plus âgés enseignent sans relâche aux plus jeunes les postures traditionnelles. Un professeur circule entre les rangs muni d’une baguette pour corriger leurs positions.

Nous sommes au coeur de la résidence permanente de la troupe de théâtre Moradokmai, une micro- société à mi-chemin entre une troupe itinérante et une communauté autogérée. Un lieu unique en Thaïlande où la pratique artistique constitue le centre et le but de la vie de ses habitants.

La transmission du savoir artistique comme cheval de bataille

Remontons à l’origine de la troupe, il y a quatorze ans. Khru Chang, homme d’âge mûr aux cheveux longs et à la barbe blanche, spécialiste des arts traditionnels thaïs, avouait alors à ses comédiens qu’il ne pourrait désormais plus les rémunérer. Chacun était libre de partir, tandis que lui-même s’engageait à lutter pour la culture, et ce, gratuitement. Il mit alors l’ensemble de ses moyens au service de la troupe, et les acteurs parvenaient à survivre grâce aux maigres fonds récoltés lors des représentations. Pour Khru Chang, l’urgence était évidente : il fallait trouver un moyen d’empêcher la disparition des traditions artistiques face à la montée en puissance de la mondialisation. Il lui semblait en effet que la population thaï était de plus en plus happée par les nouvelles technologies, au détriment de l’art, et de la culture traditionnelle. La transmission du savoir artistique devint alors son nouveau cheval de bataille.

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C’est ainsi que la Moradokmai ne fut plus seulement une troupe de théâtre et que la communauté célébra en 2007 la naissance de l’école. Le principe est simple : la Moradokmai accueille tous ceux qui souhaitent rejoindre l’école, s’engage à les nourrir, les loger et les former sans frais de scolarité. A chacun est donnée sa chance et Khru Chang justifie ainsi le fait que la Moradokmai ne sera jamais une troupe professionnelle : tous, sans exception, peuvent participer aux spectacles, y compris les plus jeunes et les moins expérimentés ou talentueux. Depuis, plusieurs couples se sont formés parmi les professeurs adultes et des enfants en bas âge gambadent entre les jambes des danseurs et les instruments de musique. Naître dans la communauté signifie connaître dès le plus jeune âge une vie faite de musique et de création mais aussi de rigueur et de discipline.

Une pratique artistique quasi-monacale

En effet, intégrer la Moradokmai implique l’acceptation de conditions de vie particulières. (difficile d’avoir une intimité lorsqu’il faut partager sa chambre avec cinq personnes.) Élèves et professeurs semblent cependant vivre en symbiose, les enfants étant répartis dans différents dortoirs, les adultes ayant quant à eux des chambres privatives. Grands et petits participent à l’entretien de l’espace et se répartissent les tâches de vie commune. Mais surtout, les futurs acteurs, danseurs et musiciens pratiquent en permanence, perfectionnent leur art avec une rigueur impressionnante. Un membre de la Moradokmai se doit de jouer d’au moins deux instruments, apprend aussi bien les techniques de danse traditionnelle que le théâtre et le chant. Ainsi, les élèves sont polyvalents, même si certains se distinguent dans l’une ou l’autre discipline.

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Plus qu’une école, c’est une manière de penser, et vivre au sein de la troupe est avant tout adhérer à une philosophie. En effet, « Moradokmai » signifie « New heritage » en thaï. Le pilier de la communauté est donc l’apprentissage inter-générationnel élément clef de la pérennisation des traditions et condition de survie de la culture traditionnelle thaï. Le fondateur de la troupe compare alors sa démarche au cycle de la vie : tout comme le tronc d’arbre à partir duquel poussent des branches puis des feuilles, les professeurs se doivent de transmettre leur savoir aux élèves qui deviendront à leur tour enseignants. Et il n’est pas seulement question d’un rayonnement à échelle réduite ! La troupe diffuse effectivement ses techniques au-delà des frontières du campement en intervenant notamment en prison et dans les écoles, des ateliers qui représentent selon Khru Chang environ soixante-dix pour cent de leurs revenus.

Une lutte contre l’uniformisation culturelle par … l’hyper-connexion ?

Mais la Moradokmai ne vit pas uniquement de la vie Thaïlandaise, leurs productions sont en effet exportées à l’échelle internationale (Etats-Unis, Europe, Inde…). Les élèves ont également la possibilité d’aller étudier les arts traditionnels un semestre ou une année dans un pays étranger. Ce qui requiert évidemment un financement conséquent. Nous avons relevé cette double posture : à la fois une volonté quasi-autarcique et extrêmement traditionaliste de préserver la culture artistique thaï des « maux de la modernité » et dans un même élan un désir de partager et transmettre leur pratique worldwide.

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Ainsi, bien que traditionaliste à l’extrême, la Moradokmai reste en permanence connectée avec le monde extérieur via Internet, principal moyen de diffusion auprès du public de Thaïlande et d’ailleurs. A l’aide de sa clef 3G, la compagne de Khru Chang, Pobchan, passe ainsi la plupart de son temps à rédiger des articles, entretenir le site internet et publier de nombreuses photos des répétitions sur Facebook. Les étudiants les plus vieux ont eux-même droit d’accès à Internet et sont munis d’I-pads et de téléphones portables. Traditionaliste donc, mais la Moradokmai sait mettre à profit les avantages de la modernisation qui font de la Thaïlande un « dragon » majeur de l’économie sud-asiatique. S’ils refusent l’agitation du monde contemporain, les membres ont bien compris qu’un rayonnement international était une des conditions d’existence de la troupe et même paradoxalement de sa légitimation sur le plan national.

Agathe Charnet et Lillah Vial

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