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Moradokmaï : « Un rêve d’auto-suffisance et d’indépendance artistique » (2/2)

Pour la suite de notre immersion au sein de la troupe de théâtre thaï Moradokmaï, nous vous emmenons à l’extrême nord de la Thaïlande où la troupe organise depuis des années un projet de vie en auto-suffisance et nous achevons notre périple dans l’effervescence de Bangkok, au coeur des coulisses d’une représentation théâtrale.

A la frontière du Laos, le rêve de Khru Chang

Les membres de la Moradokmaï ont un autre rêve en parallèle à leur développement artistique. Pour mieux comprendre ce rêve, il faut quitter les constructions de béton et de bois de Pathum Thani et se rendre à l’extrême nord du pays, à Loei, petite province tranquille au bord du fleuve Mékong. Autrefois plaque tournante du « Triangle d’or », lieu de trafic de cocaïne et d’opium (aux confins du Laos, du Cambodge et de la Thaïlande), Loei vit à présent au rythme des afflux de touristes qui viennent admirer les méandres infinis du fleuve mythique et le reflet vert sombre des montagnes laotiennes. Aux alentours des villages, ce sont des rizières à perte de vue et une jungle épaisse et touffue où l’on circule sur de gros pick-up à travers des sentiers boueux. C’est là que ce sont installés les membres de la Moradokmaï dans ce qui est pour le moment leur résidence d’hiver. De vastes terrains appartenant à la famille du fondateur Khru Chang leur sont alloués et, petit à petit, sont apparues des constructions de bois sur pilotis qui abritent des tentes ou des salles de répétition. Le campement est délibérément privé d’eau courante et d’électricité. On vit au rythme du soleil et on se lave à l’eau de pluie. Une demi-douzaine de chiens et chats ainsi que quelques poneys maigres complètent le paysage.

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La résidence d’hiver de Loei représente le but ultime des membres de la Moradokmaï. Il s’agirait de faire de cet espace atypique un lieu de création permanente. La communauté de Pathum Thani ne leur servirait que de tremplin pour jouer à Bangkok. A Loei, toute l’année on apprendrait à cultiver les rizières et on pourrait alors progressivement se passer d’argent et vivre du troc. La Moradokmaï serait alors une communauté indépendante et auto-suffisante, vivant en adéquation avec les préceptes bouddhistes anciens. Loei comme un petit paradis fermé où la création occuperait toute la place. Les habitants du village voisin, agriculteurs pour la plupart, observent avec une suspicion non-dissimulée ces drôles d’artistes venus de la ville. D’autant plus que, chaque soir, les membres de la Moradokmaï vont faire du théâtre de rue dans le village touristique de Chiang Khai pour payer l’essence du pick up.

Utopie artistique ou tentation autarcique ?

La méfiance du voisinage illustre bien l’ambiguité du projet de Khru Chang. En cherchant à fonder une communauté idéale, isolée des troubles de la modernité, les membres de la Moradokmaï sont également amenés à s’éloigner des thaïlandais ordinaires. Les préceptes de vie des élèves de la Moradokmaï en sont l’illustration. Lors de la première année d’apprentissage, il est défendu aux enfants (même très jeunes) de rendre visite à leurs familles. Une fois cette première expérience passée, les élèves ne sont autorisés à rentrer chez eux que deux fois par an durant quinze jours.

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Au fil des années, le contact avec leur famille est progressivement coupé et les élèves semblent ne pas désirer – ou songer – à rejoindre le monde extérieur. Leur vie sociale et leur formation est entièrement fondée sur la Moradokmaï et sur le perfectionnement de leur art. Certains étant issus de classes très modestes ou étant recueillis dans des orphelinats, il s’agit de se demander dans quelle mesure les enfants ont choisi un tel mode de vie aux antipodes de l’élan consumériste et ultra-moderne qui constitue la vie à Bangkok. De la même façon, certaines jeunes filles nous ont confié ne pas être autorisées à avoir des relations amoureuses avant d’être devenues professeurs afin de ne pas être perturbées dans l’exercice de leur art. La dévotion à la Moradokmaï est donc sans appel ni concessions.

Dans les coulisses d’une représentation

C’est dans la capitale du pays, la chaotique et attachante Bangkok, que nous achevons notre séjour au sein de la troupe. Nous sommes le 4 septembre, il est 13h45. La représentation commence dans quinze minutes dans l’auditorium du Tipco. Maquillés, coiffés, vêtus de leurs pantalons de travail et de chemises noires sur lesquelles pendent des bijoux dorés, les membres de la troupe font les derniers raccords sur certains morceaux, les chanteurs des exercices de respiration. La tension est palpable. On entend les rires de la foule à travers les portes closes. Avant l’ouverture de celles-ci, un projecteur est braqué sur Bas, premier rôle de la pièce. Le jeune garçon d’une vingtaine d’années s’empare de son archer et fait entendre quelques notes en frottant les cordes de son Saw Duang, sorte de scie musicale traditionnelle fabriquée à partir de crin de cheval et de soie. On perçoit dans son regard l’attente du signal indiquant l’entrée des spectateurs. Les portes s’ouvrent et la foule est introduite par deux acteurs restés jusqu’à lors dans le hall pour accueillir le public par des chants et des danses.

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La lumière baisse ensuite progressivement pour laisser place au spectacle. S’enchainent alors différents passages musicaux et dansés. Il s’agit en effet d’une adaptation dans un style proche de la comédie musicale du récit de la dernière vie du prince Siddharta avant que celui-ci ne connaissance « l’illumination » et ne devienne le Bouddha, une production collective mise en scène par Khru Chang. Cet épisode se clôt par le don que fait le futur Bouddha de ses propres enfants aux cieux. La Moradokmai fait ici une retranscription moderne des textes, l’histoire étant transposée dans la société actuelle : l’homme face à qui le futur Bouddha a à lutter n’est autre que que l’incarnation du capitalisme. Plusieurs tableaux se succèdent : la perversion des différents chefs d’état par l’argent, la rencontre entre le capitaliste et le prince, le combat entre les camps opposés et finalement l’enlèvement des enfants du héros, le tout ponctué de morceaux de musique collectifs lors desquels élèves et professeurs chantent en chœur. Au fond du plateau sont projetés des effets de lumière choisis pour illustrer les étapes de l’intrigue et recréer les atmosphères propres à chaque épisode. Le spectacle se termine sur un morceau mélancolique chanté a cappella, représentatif de la perte de l’abandon des enfants par leur père, tandis que dans la salle, les I-pads sont brandis de toute part et les proches mitraillent de photos les jeunes artistes.

Les adieux à la troupe

Après les représentations de Bangkok, la Moradokmaï s’envolera pour les Etats-Unis pour une série de tournée. Encore une fois, là est toute l’ambivalence de la Moradokmai : une communauté ultra-traditionaliste dans laquelle les élèves semblent avoir pour seule issue de se consacrer à vie à la troupe, et en même temps un moyen pour de jeunes artistes d’être initiés aux pratiques étrangères et de voyager dans de nombreux pays.

De retour dans la jungle urbaine de Bangkok, nous promenant une dernière fois parmi les stands minuscules de nourriture cuite au feu de bois et nous faisant bousculer par de jeunes thaï élégantes, aux talons hauts et aux yeux délicatement agrandis par la chirurgie esthétique, nous nous disons que la Moradokmaï illustre de façon paroxystique la tension qui anime actuellement la société thaïlandaise mais aussi toute société culturelle secouée par l’implacable avancée de l’hyper-modernité. Se rétractant sur elle-même pour lutter pour la survie d’une culture parfois délaissée, mais aussi incroyablement enthousiasmée par l’opportunité formidable de partager les savoirs à une échelle globale.

Agathe Charnet et Lillah Vial
Photos : Agathe Charnet

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