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Le concept de créativité chez Whitehead

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La philosophie a cela de commun avec la poésie ou l’art plus généralement, qu’elle s’adresse à deux sortes de publics : à ceux qui l’étudient, commentent ses productions, en font une analyse critique, et à ceux qui en vivent, sans que nécessairement le fait d’appartenir à l’une de ces catégories inclue ou exclue d’appartenir à l’autre. Or, si l’on cherche à comprendre ce qui dans l’art, comme dans la philosophie, peut non pas nous aider à vivre – pour cela, tout convient -, mais simplement nous faire vivre, faire vivre en nous ce qu’il y a de vivant, c’est-à-dire ce qui résiste à la mort, à la maladie, à la dépression, à l’abrutissement, à l’aliénation, on trouvera difficilement un seul concept qui l’exprime : le sentiment de la liberté retrouvée, du temps retrouvé, diront les uns, celui de l’éternité, diront d’autres.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil. (L’Éternité, Rimbaud)

L’idée que nous voudrions développer ici, c’est que le philosophe britannique Whitehead (1862-1947) nous paraît être celui qui a le plus approché, par le concept de Créativité, qui est au cœur de sa philosophie, ce je-ne-sais-quoi qui résiste.
Dans son œuvre majeure, Procès et réalité (1), il en fait avec l’un (l’infini) et la pluralité (le fini) une Catégorie de l’Ultime. « La créativité est l’universel des universaux qui caractérise le fait ultime (p. 73). ». Elle est cet entre-deux qui relie fini et infini, un et multiple, disjonction et conjonction. « C’est ce principe ultime par lequel la pluralité, qui est l’univers pris en disjonction, devient l’occasion unique, qui est l’univers pris en conjonction. » D’un côté donc, le fini : « Le cri : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » exprime la banalité du pur fini. » ; de l’autre, l’infini : « Le sommeil mystique inefficace exprime la vacuité du pur infini (2)». Autrement dit, d’un côté l’hédonisme, la philosophie des passions tristes aurait dit Spinoza, de l’autre, le fanatisme, qui confondant Dieu avec l’infini, l’enferme dans un pur solipsisme où il n’y a de Dieu que Dieu. Entre les deux, Whitehead place la créativité.

L’activité créatrice met en œuvre trois facteurs, « à savoir : des données, un procès dont la forme convient à ces données, et un aboutissement dans un datum pour un procès ultérieur. (3) » Or, ce qui importe, c’est le procès (4), la transition. Il est, entre le passé et l’avenir, l’actuel. « La véritable essence de l’actualité réelle – je veux dire complètement réelle – est procès. (5) » L’erreur commune a été l’oubli du procès. « On a accordé trop d’importance au pur datum et au pur aboutissement. L’essence de l’existence réside dans la transition du datum à l’aboutissement. […] La vivacité de la vie réside dans la transition. (6) ».

Cette erreur n’est pas seulement celle du mystique, prostré devant l’Infini, ou de l’hédoniste, recherchant sans cesse dans la répétition du même une suite sans fin, mais celle de tout savoir, de toute pensée qui, faisant abstraction du réel, se sclérose dans l’analyse d’un « datum mort ».

Avant d’être philosophe – il occupera son premier poste de professeur de philosophie à Harvard seulement en 1924, à l’âge de 62 ans – Whitehead a d’abord été un mathématicien – on lui doit les célèbres Principia mathematica coécrit avec son élève Bertrand Russell ; puis un scientifique. Là où donc porte sa première estocade contre l’oubli du procès, c’est contre les sciences. Son premier livre de philosophie, La Science et le monde moderne, peut être lu comme l’histoire de cet oubli, avec sa période d’incubation, de Platon à Aristote, sa période d’affirmation avec Newton, sa période de maturité avec les progrès de la technologie et de la professionnalisation des savoirs au XIXème siècle et sa période de déni, avec son refus de voir dans les découvertes scientifiques du XXème siècle, les théories de la relativité et de la mécanique quantique, une remise en cause du dogme scientifique dominant.

Quel est ce dogme ? Celui qui oublie le réel, les « faits irréductibles et obstinés », l’actuel, la durée – et non le temps, si étrangement réversible à loisir dans les sciences -, la concrescence, la connexité de toute entité – «En un certain sens, tout est partout à tout instant, car chaque localisation fait intervenir un aspect de soi dans tous les autres lieux. (7)» -, la vie ; il est celui qui assassine pour disséquer (8). En résumé : « Le monde concret s’est échappé à travers les mailles du filet scientifique (9) » et  court encore, pourrions-nous ajouter.

Plus techniquement, ce dogme est celui du « réel mal placé », de la bifurcation de la nature, du matérialisme scientifique et de son postulat d’une « matière brute irréductible et présente à travers l’espace en un flux de configurations », d’un monde clivé « en termes de sujet et prédicat, substance et qualité, particulier et universel (10)»; c’est le dogme de la « localisation simple » et de l’inconsistance à laquelle conduit une logique sans procès, offrant même des mathématiques une vision fausse. Nous simplifions à l’excès, mais l’analyse de ces concepts donne lieu dans l’œuvre de notre auteur à une analyse extrêmement fine. Prenons pour exemple ce qu’il dit du plus simple des énoncés d’arithmétique : « L’erreur a été d’introduire la doctrine de la forme dépourvue de « vie et mouvement»  […] C’est ainsi que même l’énoncé «  six égale six » n’a nul besoin d’être interprété comme une pure tautologie. On peut le considérer comme signifiant que six, en tant que dominant une forme particulière de combinaison, aboutit à six, comme caractérisant un datum pour un procès ultérieur. Il n’existe pas d’entités telles que des nombres purement statiques. Il n’y a que des nombres jouant leur rôle dans des procès divers conçus par abstraction à partir du procès du monde. (11)»

Quelle en a été la conséquence? De faire du « monde bourdonnant » dans lequel nous nous trouvons un rassemblement de « substantialités solitaires, dont chacune ne vit qu’une expérience illusoire (12) », soumise à des lois transcendantes et immuables, de réduire les productions artistiques à un simple divertissement, éventuellement thérapeutique: « Cette erreur désastreuse, […] conviction des scientifiques selon laquelle la matière en mouvement est la seule réalité concrète dans la nature [a fait en sorte que] les valeurs esthétiques forment une addition fortuite dépourvue de signification. (13) », de ruiner la philosophie : « Ipso facto, la philosophie moderne s’est trouvée ruinée. (14) », de la faire, elle aussi, se retirer du monde « dans la sphère subjectiviste, en raison de son exclusion, par la science, de la sphère objective du monde (15) », comme le rat de La Fontaine, dans un fromage de Hollande (16).

Sociologiquement, politiquement, théologiquement et pédagogiquement aussi des effets en ont résulté. Nous ne pouvons aborder ici ces thèmes en détail. Voici, par exemple, ce qu’il écrit sur l’éducation : « Notre routine éducative est trop livresque. La formation générale devrait viser à développer nos appréhensions concrètes, et satisfaire le besoin d’action de la jeunesse. […] Dans le jardin d’Éden, Adam vit les animaux avant de les nommer ; dans le système traditionnel, les enfants nomment les animaux avant de les voir. (17) » Politiquement, il y aurait beaucoup à dire, comme certains l’ont dit aux États-Unis notamment, sur les liens entre sa philosophie et l’écologie, tant est grande la place de la connexité de toute chose dans sa pensée.

Plus généralement, l’effet est un sentiment de décadence, que précède la satire, – « dernière originalité d’une époque qui s’en va, lorsqu’elle affronte l’entrée de la sclérose et de l’ennui. La nouveauté s’en est allée, il reste l’amertume. (18) » – et qu’accompagne la culture, dernier refuge, lui-même gangréné par l’ennui : « La définition de la culture comme connaissance de ce qui s’est dit ou fait de mieux est […] dangereuse, en raison de ce qu’elle omet : elle omet le fait important qu’en leur temps les grandes réalisations du passé furent des aventures (19) du passé. Seul celui qui a le goût de l’aventure peut comprendre les grandeurs du passé. […] Une civilisation vivante requiert l’étude, mais la dépasse. (20) »

Nous avons, en commençant, parlé de ceux que la philosophie et l’art font vivre :

Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis, 


Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante;


Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante : 


Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits. (21)

Nous avons dit que le concept de créativité, concept ultime, nous semblait le mieux à même d’exprimer ce qui, dans l’art comme dans la philosophie, fait vivre. Nous avons vu que Whitehead croisait le fer contre un certain dogme scientifique, responsable à ses yeux de l’oubli de la créativité du monde. Nous avons laissé voir le sens de ce concept, dans le déploiement duquel toute la pensée de notre auteur tient, s’exprime, en même temps qu’elle en est le fruit. Nous pourrions en développer la signification, mais ce serait se livrer à une exégèse de son œuvre, ce qui dépasse notre intention.
Retenons que la créativité, c’est ce qui, dans l’Univers, fait qu’il y a du nouveau, ce qui, entre l’ordre et le désordre, entre l’instant qui précède le présent et celui qui lui succède, dans la durée, va permettre à chaque entité de préhender , c’est-à-dire de saisir, parmi les potentialités qui se présentent à elle, certaines plutôt que d’autres, par désir en quelque sorte. Terminons cet aperçu par cette citation : « Grâce au procès, l’univers échappe aux limitations du fini. Le procès est l’immanence de l’infini dans le fini, par lui toutes les limites éclatent, toutes les inconsistances se dissolvent. (22)»
La philosophie cherche à comprendre cela. Et c’est pourquoi nous pouvons en vivre.

Mais pourquoi l’art ? La philosophie ne suffit-elle pas ? Parce que « l’art est le produit de l’aventure » et que « sans aventure, une civilisation est en pleine décadence (23) », parce qu’il est « quelque chose qui ajoute à la richesse permanente de l’autoréalisation de l’âme. (24) », parce qu’il est seul capable d’aller chercher obstinément le foisonnement du « monde bourdonnant » autour de nous, au-delà des symboles, avec les symboles, au-delà du fini, dans une œuvre achevée, là où la subjectivité du sujet vise, tel un vecteur ou telle une flèche, à rejoindre l’objectivité du monde. Citons Jorge Luis Borges, dans son poème, ici traduit, intitulé « L’autre tigre » (25):

[…] Nous recherchons un troisième tigre.


Il sera comme les autres une forme 


De mon rêve, tout un système de mots 


Humains et non le tigre vertébré 


Qui, dans l’au-delà des mythologies,


Foule le sol, je sais, mais quelque chose


M’impose cette aventure infinie,


Insensée, ancienne et je continue 


À chercher, pour le temps d’une soirée,


L’autre tigre, qui n’est pas dans mes vers.

(« L’autre tigre »)

Voilà exemplifié ce qu’est la créativité, qui, concept ultime, ne peut être connue que par ses effets, comme la substance spinoziste par ses modes. La route qui y conduit est pleine d’aventures, de tragédies, sans fin, mais qu’on se rassure, la philosophie comme l’art n’imposent en rien un labeur ennuyeux, puisqu’ils ne cherchent pas la preuve, mais visent l’évidence. « Le but de tout discours philosophique doit être de produire de l’évidence. […] Ce que vise la philosophie est un pur dévoilement. » Or l’évidence peut apparaître à chacun de nous, à tout endroit, à tout moment :

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Erick Duré, 1er novembre 2014

(1) Process and Reality (1929). Édition Gallimard, pour la traduction française, 1995. Œuvre difficile d’accès. Nous recommandons plutôt, pour qui voudrait connaître l’auteur, son dernier ouvrage, Modes de pensée (Modes of Thought (1938). Trad. Henri Vaillant, Paris, Vrin, 2004.)

(2) Modes de pensée, p. 100.

(3) Ibid., p.114.

(4) Process, en anglais, du latin « procedo » : s’avancer. Whitehead est considéré comme le père de la philosophie du procès, père, hélas, sans grande descendance, du moins en France. On citera toutefois les remarquables ouvrages d’introduction à son œuvre que sont Whitehead, Un Univers en essai (2000) de Bernard de Saint-Servin et Whitehead, Un Empirisme spéculatif (2006), de Didier Debaise, aux éditions J. Vrin.

(5) Adventures of ideas (1933). Trad. J.-M. Breuvart et A. Parmentier : Aventures d’idées. Éditions du Cerf, 1993, p.351.

(6) Ibid., p.117

(7) La Science et le monde moderne, Édition du Rocher, 1994, p. 115.

(8) Whitehead, citant le poète anglais Wordsworth : « Nous assassinons pour disséquer », ibid., p.105.

(9) Mode de pensée, p. 41.

(10) Procès et réalité, p. 113.

(11) Modes de pensée, p.114.

(12) Procès et réalité, p. 113.

(13) La Science et le monde moderne, p. 237.

(14) Ibid., p. 75.

(15) Ibid., .p.169.

(16) « Le rat qui s’est retiré du monde », Fables, VII, 3.

(17) La Science et le monde moderne, p. 229.

(18) Aventures d’idées, p. 354.

(19) C’est moi qui souligne.

(20) Aventure d’idées, p. 355.

(21) Joachim Du Bellay, Les Regrets (1558), sonnet XII.

(22) Mode de pensée, p. 75.

(23) Aventure d’idées, p.355.

(24) La Science et le monde moderne, p.233.

(25) Ne le citons pas toutefois, sans mentionner ce mot : « Personne ne peut comprendre la philosophie de notre temps sans comprendre la pensée de Whitehead. Malheureusement, personne ou presque peut comprendre Whitehead. », La Pléiade, p.1210.

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