PROFONDEURCHAMPS

Vient de paraître le Journal de Gueorgui Efron

zacefron

Disons que c’est le pendant, côté soviétique, du Journal d’Anne Frank : même âge, même contexte, même fin.

Une lettre dans le néant. Une lettre dans l’infini –

Une lettre dans le vide.

Gueorgui Efron – pour le prénom, on prononce toutes les syllabes : Gu-é-or-gu-i ; pour le nom, en faisant sonner la consonne finale : éfrone ; – Gueorgui Efron était le fils de la poétesse, alors peu connue, Marina Tsvétaïéva. (Tous les vers que je cite sont d’elle ; les autres citations sont de lui.) Il était né le 1er février 1925, près de Prague, parce que son père, Sergueï Efron, officier de l’Armée blanche, avait fui la Russie après la victoire des bolcheviks. Sa sœur aînée, Ariadna, dite Alia (1912-1975), jugulait les désordres de leur mère ; – l’autre sœur, Irina (1917-1920), était morte de faim pendant la guerre civile.

Gueorgui a passé son enfance en Vendée d’abord, puis dans les banlieues de Paris. Il écrivait indifféremment en russe et en français.

En 1937, son père et sa sœur, finalement ralliés au communisme, rentrent en URSS. La mère et le fils les y rejoignent en juin 1939. Alia est arrêtée fin août et son père en octobre. Ce sont les suites de la Ejovschina, – des Grands procès de Moscou : Staline extermine les sincères.

Héros ! Traîtres ! Prophètes ! Trafiquants !

Le Journal montre un enfant inquiet. La machinerie soviétique lui échappe ; – à se demander s’il a vraiment compris que le père avait été enrôlé par le NKVD pour espionner sa femme et les poètes qu’elle fréquentait (Blok, Essenine, Maïakovski, Biély, étaient morts ; Mandelstam et Boulgakov se mouraient. Restaient Ehrenbourg, Asseïev et Pasternak, futur prix Nobel, qui apparaissent dans le Journal, ainsi qu’Anna Akhmatova, que Marina ne rencontra qu’après l’arrestation de son mari) ; – à se demander aussi s’il a jamais su que son père avait fini fusillé fin 1941.

Le soir, le gars lui demande :

– As-tu été hier près de l’église ?

– Non !

– As-tu vu ce que j’y faisais ?

– Non !

– Eh bien, demain, ton père mourra.

Le Journal montre un garçon ordinaire : « J’aimerais savoir à quel âge je posséderai ma première femme. À Paris, un camarade français m’a dit qu’il a cessé d’être puceau à quinze ans et demi ; je ne pense pourtant pas que je pourrai atteindre ce record. »

Dans le brouillard – blanchoyait un bâton étrange…

Et Don Juan n’avait pas de Donna Anna !

Le Journal montre un fou de littérature.

On s’étonne – on s’émerveille – que Gueorgui ait trouvé dans les bibliothèques publiques des écrivains que les nazis avaient interdits dès les autodafés du 10 mai 1933, – Gide en tête, alors que Gide avait publié, en 1936, avec Retour de l’U.R.S.S., un sévère réquisitoire contre le stalinisme.

« Ma mère ne veut pas que je lise Proust, je ne sais pas pourquoi. » Il compense en lisant Gide – il juge d’abord Les Faux-Monnayeurs « dégoûtant », puis s’y intéresse au point d’avoir « envie de le voler ».

Il compare ses poètes de prédilection : « Valéry est cent fois plus universel que Mallarmé, et simplement beaucoup plus intelligent. Mallarmé a l’intelligence, le génie de la parole instinctive, des nuances les plus fines, des associations de l’âme. Valéry continue et hausse ces qualités de Mallarmé par la réflexion et l’intelligence des faits, chose inconnue à Mallarmé. »

Il cherche du Sartre, car il a déjà lu La Nausée. Il aime Montherlant, parce qu’il prend ses Jeunes Filles pour des jeunes filles ; il se dit réfractaire à Faulkner, – à quinze ans, c’est excusable.

Même quand la faim le tourmente, il lit.

Je ne vois pas le jour. J’oublie

La date. J’oublie le siècle.

La corde s’effiloche, semble-t-il

Une corde en tout cas ne rompt pas : la mère se pend le 31 août 1941.

Août – Le mois

Des averses d’étoiles.

Suivent des pages singulières ; ainsi, le 19 septembre 1941, – il est orphelin depuis trois semaines. Trente-huit lignes en un seul paragraphe. À la quatrième, on lit : « J’ai perdu deux stylos de l’étranger, fauchés par deux gamins. Les canailles ! » Il évoque ses revenus, puis : « Je regrette terriblement mes deux stylos de l’étranger. J’en avais fauché un à Mitia, l’autre, j’en avais hérité de M. I. <Marina Ivanovna, sa mère>. Ils sont perdus. » Il enchaîne sur sa crainte de ne plus pouvoir aller à l’école. « Je suis idiot de n’avoir pas fermé ma serviette à clef, on ne m’aurait pas chipé mes stylos. » Il se plaint de la boue. « Que pouvais-je faire pour maman ? Au fond, elle a bien fait, sa vie aurait été infâme. Bien sûr, on m’a volé mes stylos. » Il passe à l’invasion allemande, qui menace Kiev. « Je regrette affreusement mes stylos. » Fin de la page : « J’en ai assez, assez, assez. Tout est lugubre, sombre, dégoûtant. Je ne sais ni comment vivre ni quoi penser. Je suis un idiot avec ces stylos. Je vais aller boire un thé. »

On croit prendre un stylo, et c’est le stylo qui nous prend ; on croit tenir son journal, et c’est le journal qui nous tient. La vie tombe dans l’écriture, et ça tombe bien quand la vie est infecte.

Dernière boue

Parmi les hommes !

Cloue-moi, cloue !

Nomme-moi, nomme !

Sans qu’on sache pourquoi, il ne nomme plus son père. Son père disparaît, – aussi du Journal.

Baiser au front – c’est effacer la mémoire.

Je baise au front.

Le front se rapproche. Le 22 juin 1941, Hitler a déclenché l’opération Barbarossa.

Oh ! jeune fille aux joues les plus roses

Parmi les montagnes vertes –

Allemagne !

Allemagne !

Allemagne !

Quelle honte !

Tu as empoché la moitié de la carte du monde,

Âme astrale,

Jadis, tu faisais rêver par des contes,

Aujourd’hui, – tu avances tes chars.

Alerté par Arne Beurling, Anthony Eden, Maurice Panier et Richard Sorge, alerté mais sourd, Staline est surpris, débordé. Gueorgui Efron devine l’issue : « Je crois que la guerre que les nazis mènent contre l’URSS, c’est le commencement de leur fin (…) Leur offensive sera arrêtée et ils n’arriveront pas à prendre ni Leningrad ni Moscou et seront réduits à geler en hiver. » Mais il se laisse d’abord abuser par une propagande qui cesse de nier l’évidence quand il ne reste plus qu’à évacuer Moscou. C’est dans la description des trains bondés qu’il redevient intéressant.

L’invasion n’a pas allégé les tracasseries administratives et, quoique les civils errent dans l’immensité, il faut partout se faire enregistrer. « Que dois-je faire ? Quelle issue peut-il y avoir à cette situation ? Il n’y a pas de situation sans issue. Qu’est-ce que je vais devenir ? Tout est délire. Je trouverai une issue. Peut-être ne fallait-il pas quitter Tchistopol ? Délire, délire, délire, délire, délire. Mais ça ne fait rien. Je trouverai forcément une issue. Je continue d’espérer. Je vais espérer, je vais espérer. Il y aura nécessairement une issue. Une issue sera trouvée. Nécessairement, nécessairement. Je trouverai une issue. »

Il se raccroche à Mitia, – son ami Dmitri Sezeman (1922-2010), trois ans de plus que lui, – dont pourtant la mère a été arrêtée et le frère « déporté pour huit ans ».

D’où vient cette tendresse ? –

Et qu’en faire, adolescent

Malicieux,chanteur vagabond,

Aux cils – les plus longs.

Aussi part-il pour Tachkent, où il espère le retrouver et où il ne le trouvera pas, Mitia ayant été arrêté à son tour.

La descente aux enfers a commencé depuis longtemps, qui a déjà broyé la mère : « Ce matin ma mère a rencontré Serafima Ivanovna, qui lui a annoncé que le prix de notre repas avait doublé. Bien sûr, maman n’a aucun moyen de payer cette somme. »

La faim obsède le bel esprit, la crasse aussi : quand il dispose d’assez de roubles pour aller aux bains publics, il n’a pas pour autant de savon. Alors il emprunte, il chaparde, il vend. « Hier j’ai vendu des livres pour soixante-dix-huit roubles (les Valéry, Mallarmé, et même tous les livres de M. I.) et ainsi j’ai mangé à ma faim. En le faisant, je me considérais plus criminel que lorsque je volais (…) En ce qui concerne les livres de ma mère, je ne sais pas. C’est bête et criminel à l’égard de sa mémoire d’avoir vendu des livres avec des dédicaces qui me sont destinées – À mon fils, etc. »

Pour nous lecteurs, ça s’arrête le 25 août 1943 ; pour lui, ça a continué après la dernière page ; ça a duré encore un an.

Le premier cahier du Journal, confisqué par la police lors de l’arrestation d’Alia, n’a pas été retrouvé, ou pas encore ; symétriquement, il manque aussi le « dernier », celui que Gueorgui n’a pas – peut-être pas – tenu la dernière année de sa vie. Mobilisé le 26 février 1944 – il vient d’avoir dix-neuf ans, il est blessé non loin de Smolensk, un mois après le débarquement de Normandie. Son nom figure sur un monument aux morts, dans l’est de la Biélorussie.

À peine guérie de l’hiver, déjà

Je suis malade de l’été.

Pour Gueorgui Efron comme pour Anne Frank, l’espoir est vain ; – du fond de sa « maudite impasse », sa mère l’avait compris :

Pas de pitié ! Que des gifles !

En ce monde-ci hyperchrétien,

Les poètes sont des Juifs !

 François Comba

Références : Gueorgui Efron, Journal (1939-1943), trad. Simone Goblot, Genève, éd. des Syrtes, 2014, 736 p., 27€, Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle, trad. Pierre Léon et Ève Malleret, Paris, Poésie/Gallimard, 1999, 281 p., M. Tsvetaeva, Le Gars, écrit en français, Paris, éd. des femmes, 1992, 136 p., M. Tsvétaïeva, L’Offense lyrique, trad. Henri Deluy, Paris, Fourbis, 1992, 177 p., M. T. & Sophia Parnok, Sans lui, idem, 1994, 59 p.

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