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Ces oeuvres qui font scandale, ou Les dangereuses Glaneuses de Jean-François Millet

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Jean-François Millet, Des Glaneuses, 1857 – Musée d’Orsay

Un groupe de femmes courbées vers la terre ; des ouvriers agricoles dans le lointain ; une belle lumière, une atmosphère paisible : ce que l’on ressent à première vue face à ce tableau, c’est une impression d’harmonie, de sérénité… On a tort ! Retour sur un des plus retentissants scandales de l’histoire de l’art au XIXe siècle.

Rappelons brièvement le contexte. Depuis toujours, le monde rural intéresse les artistes. On en donne une image idéalisée, religieuse ou pittoresque. C’est ce qu’on appelle une scène de genre, et elle a ses codes. Une des nouveautés du XIXe siècle, c’est le passage à la représentation du labeur paysan. Les figures grandissent pour occuper des toiles d’une taille jusque là réservée à la noble peinture d’histoire, le traité se fait moins allusif, plus réaliste. Les peintres se font l’écho de leur temps.

Justement, sous le Second Empire, la France rurale est en mutation. La production croît, notamment celle des céréales qui constituent un enjeu : l’alimentation humaine repose sur elles ; et ce n’est pas un hasard si les meules envahissent les champs de Millet, Breton, puis Van Gogh ou Monet. Elles sont à la fois esthétiques (propres à d’intéressants effets de lumière), chargées de sens religieux (le pain de la Communion), et essentielles à la vie des hommes.

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Van Gogh, Meules de blé en Provence, Arles, 1888

Douceur de la vie paysanne

Pourtant, le tableau de Millet nous laisse d’abord dubitatifs. Ou plutôt sans doute aucun. Voici une œuvre qui s’inscrit incontestablement dans la tradition. Par son thème d’abord, dûment répertorié à l’époque, au sein d’une sorte de sous-catégorie de la scène de genre. Il s’agit du glanage, pratique de droit commun autorisant les plus pauvres -souvent les femmes et les enfants- à ramasser après la moisson les épis de blé oubliés. Elle existait déjà dans l’Antiquité, et a l’avantage de figurer également sur la liste des motifs bibliques : ainsi le puissant Boaz laisse-t-il Ruth la Moabite glaner dans son champ, puis partager le repas des travailleurs, en une métaphore de la charité qui doit parler au cœur du très croyant Millet (Ruth II, 1-23). C’est donc un sujet intemporel, où l’on peine à trouver la moindre dimension polémique.

La composition ne nous frappe pas non plus par sa folle audace. Deux plans horizontaux nettement marqués. Trois glaneuses à l’avant. Un personnage à cheval, isolé à droite, vraisemblablement un régisseur chargé de surveiller les travaux réalisés sur le domaine. Et dans le lointain, les moissonneurs au travail. Un souci de clarté semble présider à l’élaboration réaliste de cette scène, rigoureusement organisée. Symétrie, et classicisme. Ajoutons à cela un traitement sans pathos, sans excès. Rien d’outrancier ou d’apparemment choquant. C’est une scène sobre, empreinte d’une véritable sérénité, voire d’une douceur quasi spirituelle qui fut soulignée par certains. « Millet peint avec une austère simplicité des sujets simples. Le tableau vous attire de loin par un air de grandeur et de sérénité. Je dirai presque qu’il s’annonce comme une peinture religieuse », écrivit ainsi le critique d’art Edmond About.

Double jeu

Mais alors, où se cache notre scandale ? Examinons le tableau plus attentivement. Nous parlions de la composition. Il s’avère qu’elle repose sur un subtil jeu de parallèles et d’oppositions. En termes de ce qui représenté, d’abord : Devant, trois femmes pauvres, quasi immobiles, austères, dont on ne peut pas dire que le butin soit exagérément fructueux, à peine quelques épis au sol. Et au fond, le joyeux désordre de la moisson, l’agitation, la multitude de travailleurs, gerbes, charrettes, meules… tout un monde en mouvement, producteur de richesses.
Ce foisonnement festif paraît d’autant plus éloigné que le changement d’échelle est abrupt. Si l’on y regarde à deux fois, la taille des femmes au 1er plan est disproportionnée. Les ouvriers agricoles sont trop petits pour être si proches, en un effet de raccourci perturbant, sans nul doute prémédité par cet artiste rompu aux techniques académiques. Monumentalisées, les glaneuses sont promues héroïnes malgré elles dans un paysage sans fond où rien n’arrête le regard, créant une impression d’abondance infinie. Rien n’interdit de prétendre que l’effet est amplifié par un parallèle graphique : celui qui associe les trois silhouettes d’une part, les masses des deux meules à gauche et la charrette pleine d’autre part.

Drôle de clair-obscur

Le contraste est encore renforcé par le jeu de la lumière. Le public de l’époque a l’habitude du clair-obscur. En soulignant certaines zones, il guide le regard et le dirige souvent vers le point de fuite. Nous indiquant où et comment poser les yeux, il hiérarchise les personnages (principaux, secondaires) et nous fournit –sans même qu’on en ait conscience – le mode d’emploi du tableau.
Millet en fait ici un usage contestable. Alors que le soleil couchant devrait offrir une lumière oblique relativement homogène, les glaneuses sont mises en relief, et leurs silhouettes bordées de bistre. Pour qu’une telle ombre existe, il faudrait quelque chose. Mais quoi ? Un muret, hors champ, là où nous nous trouvons, qui étendrait sur elles son obscurité ? A l’inverse, les meules, les charrettes lourdes d’épis, les paysans clair vêtus sont étrangement surexposés, nimbés d’une atmosphère dorée et poudreuse, au demeurant magnifiquement restituée. Les trois femmes, déjà mises en valeur par leur dimension et leur place au premier plan prennent ainsi un aspect sculptural. Leurs mains, épaules et dos sont soulignés, les couleurs de leurs vêtements avivées.
 Mais que se passe-t-il donc ?

Un renversement de l’ordre établi

Dans les années 1850, le Sénat cherche à limiter le glanage à la demande des propriétaires qui y voient une atteinte à la propriété privée. Un droit ancestral, inaliénable, hautement symbolique est remis en cause : voilà que notre sujet intemporel, limite rébarbatif, se met à faire débat.

Dans ce débat, Millet prend parti. Non politiquement, mais en artiste qui connaît son affaire, lui qui a grandi dans une famille paysanne et travaillé dans les champs, avant qu’on remarque son don pour le dessin et l’envoie à Cherbourg pour étudier. « Ses paysans sont peints avec la glèbe qui leur colle aux sabots », dira Van Gogh avec justesse.

Le labeur paysan, Millet le représente tel qu’il l’a vécu : âpre, fatigant. Le tableau traduit l’effort du corps, ployé dans une position douloureuse. Pire : la tâche est répétitive et aliénante. Une des difficultés, pour un peintre, est de figurer le mouvement. Millet y parvient par un procédé habile : à travers la posture des trois femmes, il juxtapose –de gauche à droite- les trois phases de l’acte de glaner : se baisser, ramasser, se relever. Et recommencer, en une sorte de mouvement perpétuel et décomposé, à la façon d’un travail à la chaîne, accompli par des anonymes. Anonymes… Car elles ont beau figurer en gros plan, elles sont dotées de visages à peine discernables, non caractérisés. Elles n’ont pas d’existence propre. Clones interchangeables, elles se résument à leur fonction. Des glaneuses, et non les glaneuses. C’est subtil et impressionnant.

Du coup, les choses semblent se mettre naturellement en place. A l’arrière-plan, les meules du maître offrent en spectacle une abondance dont elles sont exclues. La présence du régisseur, à cheval sur la droite, ajoute une distance sociale en rappelant l’existence des propriétaires dont il est le représentant par métonymie, tout en incarnant la loi.

Avec ce tableau, Millet réussit un coup de force : réunir plastiquement, dans le même espace, deux mondes qui ne se rencontrent pas, et mettre ainsi en scène le prolétariat campagnard côtoyant la classe au pouvoir qui l’ignore. Surinterprétation ? Elle est corroborée par certains propos de Millet, dépourvus d’ambiguïté : «  Je me refuse à montrer ce travail gai et folâtre auquel certaines gens voudraient nous faire croire ». Et il ajoute même : «  Je regrette de troubler les heureux dans leur repos ».

Indigne et vulgaire

Pour ce qui est de choquer les bourgeois, Millet n’en est pas à son coup d’essai. Aux salons de 1851 et 53, déjà, ces derniers s’étaient pincé le nez devant ses œuvres. « L’odeur du peuple répugne aux délicats » nota Zola avec sa perspicacité coutumière. Quand arrive Des Glaneuses, la critique attend le peintre de pied ferme… et s’enflamme. Rien ne trouve grâce à leurs yeux. D’abord –sacrilège- la fable biblique est retournée : fini le modèle éthique et solidaire, voici le glanage comme symbole de la pauvreté d’un monde de laissés pour compte. Mais surtout, la révolution guette. Les idéaux de 48 sont encore proches, la façon dont Millet décrit la pauvreté dérange. « Ses trois glaneuses ont des prétentions gigantesques : elles posent comme les trois Parques du paupérisme. Ce sont des épouvantails de haillons plantés dans un champ, s’indignera Paul de Saint-Victor. Ce n’est pas ainsi que je comprends les représentations de la misère, chose sacrée ». Les gueux de la campagne d’accord, mais propres et à leur place… loin de la ville. Or ces culpabilisantes glaneuses semblent menacer l’ordre social, au point qu’un critique du Figaro y vit “se préparer les émeutes et se profiler les échafauds de 1793″.

Des hauts et des bas

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L’Angélus, 1859, Musée d’Orsay

Modèles crétins, paysans revenus à la vie sauvage, propagande socialiste, parodie de la nativité (à propos de La Naissance du veau)… les œuvres de Millet susciteront longtemps critiques et quolibets. Jusqu’à ce que l’artiste s’assagisse. Au plan artistique, il rentre progressivement dans le rang, mettant désormais en scène des figures paysannes magnifiées dans un environnement pacifié. Leurs postures hiératiques, réminiscence de la statuaire antique, les extraient peu à peu de leur époque et les délestent de leur charge critique. Vertueux et résignés, ses paysans rejoignent la cohorte des travailleurs de la terre vivant en harmonie avec les saisons dans un cycle sans fin, qu’ils soient mythologiques ou bibliques. Neutralisés par ce nouveau dispositif, ils séduisent et rassurent enfin la bourgeoisie, d’autant que couvent d’autres dangers : c’est au tour de la classe ouvrière de porter, dans l’imaginaire collectif, la menace de soulèvement. Par contraste, les paysans se chargent de valeurs positives et se figent en inoffensives images autour des travaux et des champs. L’Angélus est la première toile dans cet esprit à rencontrer un vif succès auprès du public. Il suffira à Millet en 1871 de se démarquer publiquement des Communards pour qu’à sa mort, en 1875, les prix de ses œuvres s’envolent.

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La naissance du veau, 1864

Coup de force

Evoquer le scandale provoqué par une œuvre permet de s’interroger sur sa puissance. La spécificité des Glaneuses tient dans un paradoxe : sa force, son efficacité naissent de son apparente sérénité, de la sobriété de sa mise en scène. Loin de dénoncer de façon manichéenne une fracture sociale, Millet semble décrire une réalité objective et familière, sans prendre position. L’effet subversif est à proportion de ce constat neutre, donc implacable.

Rien ne l’empêchait d’insister sur la souffrance de ses glaneuses, d’accuser leurs traits, de souligner l’indigence de leurs vêtements. En dépouillant sa toile de tout pittoresque, par des procédés plastiques à la fois simples et très élaborés, Millet leur confère une dignité qui a tué dans l’oeuf, chez le spectateur de l’époque, tout sentiment de pitié. Impossible de se payer en en bons sentiments et d’en tirer de la supériorité. C’est cette absence de misérabilisme, combinée au dévoilement de la réalité sociale, qui a suscité un rejet si violent : la bourgeoisie, qui a horreur des coups de force, s’est sentie sommée de regarder ce qu’elle ne voulait pas voir.

Il est facile de passer à côté de ce tableau, qui n’a plus rien de choquant à nos yeux. Raison de plus pour aller l’observer à Orsay, histoire de comprendre pourquoi Van Gogh, Pissarro, Monet, Sisley y ont puisé leur vision du monde paysan mais aussi une nouvelle manière de peindre les accidents de la lumière.

Catherine Rosane

2 Commentaires

  • PAIX Carine
    Posté le 22 novembre 2014 à 14:30 | Permalien

    Bravo Catherine pour ce brillant article qui m’a replongé dans la visite que nous avions faite au musée d’Orsay. C’est une démarche excellente qui me permet de me souvenir et de mémoriser davantage encore vos explications. Merci beaucoup!

  • FRELIN Denis
    Posté le 8 juin 2017 à 09:24 | Permalien

    analyse absolument
    géniale

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